Skip to main content

Full text of "Revue de Paris"

See other formats


REVUE 


DE  PARIS 


REVUE 


DE  PARIS. 


SECONDE  ÉDITION. 


TOME   .NEUVIÈME. 


SEPTEMBRE   1834 


BRUXELLES , 

H.  DUMONT,   LIBRAIRE-ÉDITEUR 

1814. 


PERGOLESE. 


II  y  a  justement  un  siècle  que  la  bonne  compagnie  de  Rome 
était  en  grande  rumeur,  car  en  cet  heureux  temps  il  fallait 
peu  de  chose  pour  émouvoir  le  public.  Deux  jeunes  compo- 
siteurs venaient  d'arriver  de  Naples  :  l'un  deux ,  absolument 
inconnu  aujourd'hui ,  avait  eu,  dès  le  début ,  une  immense 
supériorité  sur  son  rival  dans  les  faveurs  de  la  foule  ;  l'autre , 
dont  les  ouvrages  étaient  destinés  à  causer  une  révolution 
dans  la  musique  italienne  ,  n'obtenait  qu'avec  peine  une  re- 
présentation de  ses  opéras  peu  goûtés. 

Quand,  au  lever  de  la  toile,  c'était  maître  Duni  qu'on 
voyait  assis  au  piano,  donner  à  son  orchestre  le  signal  du 
départ  en  plaquant  le  premier  accord,  la  salle  était  silen- 
cieuse et  bien  garnie  ;  mais  lorsque  c'était  le  tour  de  Pergo- 
lèse,  les  rideaux  de  soie  restaient  étendus  devant  la  moitié 
des  loges,  et ,  sur  le  petit  nombre  des  spectateurs  ,  il  s'en 
trouvait  encore  bien  peu  d'attentifs.  Or,  quand  avez-vous 
vu,  sil  vous  plaît,  un  impressario  juger  du  mérite  de  l'artiste 
autrement  que  par  cet  immuable  creuset,  —  le  produit  de 
la  recette  ? 

Duni ,  la  face  épanouie  et  colorée ,  le  gousset  rempli ,  était 
reçu  dans  tous  les  cercles,  donnait  des  leçons,  largement 
payées,  à  de  grands  personnages  incapables  de  chanter 
juste  ;  il  conversait  avec  de  nonchalantes  duchesses ,  au  mi- 
lieu d'un  essaim  d'éventails,  en  inclinant  à  demi  le  corps 
et  tenant  une  jambe  étendue  dans  une  pose  aisée  et  respec- 
tueuse. Chaque  matin  il  sortait  gaicmen*  de  chez  lui ,  laissant 
son  épée  battre  au  hasard  sur  ses  mollets;  il  parcourait  les 
9  I 


6  REVUE    DE    PARIS. 

cafés  pour  chercher  les  nouvelles ,  et  dépensait ,  sans  se  gê- 
ner, un  pièce  d'un  demi-ducat,  valant  bien  40sous  de  France. 
Pergolèse  ,  se  privant  du  nécessaire  pour  envoyer  quel- 
que argent  à  sa  vieille  mère,  simple  paysanne  de  Casoria  , 
vivait  dans  la  solitude  et  la  médiocrité,  recherché  par  un 
très-petit  nombre  d'amis,  aussi  pauvres  que  lui  ;  le  soir  il 
sortait  de  Rome  par  la  porte  du  Peuple,  sans  rencontrer 
personne  qui  le  connût ,  et  s'en  allait ,  tenant  son  maigre 
visage  penché  vers  la  terre  ,  prendre  le  frais  sous   l'ombre 
noire  des  noyers  ,  en  roulant  dans  sa  tète  des  mélodies  em- 
preintes  d'une   sombre    tristesse.   De  petits  gratteurs  de 
papiers  ^qui  encensaient  son  rival  dans  la  gazette  Meiropo~ 
litana,  crurent  faire  les  plus  belles  roueries  du  monde  en 
lui  promettant  quelques  paroles  d'encouragement  qui  ne 
parurent  jamais.  Le  mauvais  succès  de  ses  premiers  ouvra- 
ges, la  froideur  et  l'injustice  des  hommes,  n'eurent  qu'une 
légère  influence  sur  son  humeur ,  naturellement  douce  et 
enjouée.  A  peine  s'il  hasarda  quelques  sarcasmes  contre  le 
mauvais  goût  et  les  préjugés  de  personnes  auxquelles  il  devait 
le  respect  ;  à  peine  s'il  osa  se  permettre  de  garder  un  silence 
ironique  ou  de  hausser  les  épaules  en  écoutant  les  avis  de 
gens  de  qualité  qui  daignaient  blâmer  ses  ouvrages  ,  sans  se 
connaître  en  musique.  La  conscience  de  son  talent  le  pré- 
servait du  désespoir,  malgré  les  doutes  qui,  de  temps  à 
autre,  ne  manquent  jamais  d'assaillir  le  vrai  artiste;  et  puis 
il  avait  aussi  son  public,  composé  de  jeunes  enthousiastes 
qui  admiraient  sa  méthode   originale.   Malheureusement , 
parmi  ces  chauds  partisans  ,  il  s'en  trouvait  beaucoup  qui 
ne  possédaient  que  rarement  la  petite  pièce  blanche  néces- 
saire pour  entrer  au  parquet  du  théâtre.  Pergolèse  ne  pou- 
vait se  dissimuler  que  tout  ce  qu'il  y  avait  à  Rome  de  gens 
bien  coiffés  .  fraîchement  poudrés  ,  portant  les  mouches  et 
les  vêtemens  de  soie  ,  donnait  la  palme  à  Puni  ;  que  toutes 
les  personnes  soumises  au  ridicule  empire  de   l'habitude 
avaient  une  horreur  invincible  pour  ses  innovations  hardies. 
Cependant  le  maestro  dédaigné  prenait  patience  et  gardait 
une   foi  profonde   en  la  bienveillance  particulière  du  ciel. 
La   Providence  rayant  déjà  tiré  à  plusieurs  reprises  de  la 
misère,  il  se  plaisait  à  croire  qu'elle  achèverait  sa  bonne 


REVUE    DE    PARIS.  7 

œuvre  ,  en  lui  faisant  dans  un  coin  une  existence  tranquille 
et  supportable. 

Il  est  vrai  que  Pergolèse  avait  perdu  son  père  étant  encore 
au  maillot,  et  qu'il  avait  vécu  miraculeusement,  jusqu'à 
l'âge  de  treize  ans,  dans  une  cabane  délabrée,  où  la  mort  était 
venue  vingt  fois  étendre  les  griffes  pour  l'arracher  de  son 
lit  de  paille. 

Une  personne  charitable  l'avait  fait  entrer  au  conserva- 
toire des  enfans  pauvres  de  Naples,  et  bientôt  les  maîtres 
posèrent  leurs  mains  habiles  sur  sa  tète  blonde  ,  en  disant 
que  celui-là  ferait  un  jour  parler  de  lui  comme  Paleslrina. 
Il  remporta  le  prix  de  fugue  ,  et  fut  couronné  le  même  jour 
que  Duni  ;  mais  ses  premiers  essais  dans  la  musique  théâtrale 
furent  à  peine  remarqués  ,  tandis  qu'on  éleva  aux  nues  ceux 
de  son  camarade.  On  se  plaignait  de  la  science  trop  aride 
de  ses  partitions ,  delà  complication  de  son  harmonie,  et 
de  la  richesse  inusitée  de  ses  accompagnemens.  Alors  il  fit 
la  ServaPadrona,  chef-d'œuvre  de  grâce  et  de  mélodie  ,  dont 
on  daigna  fredonner  les  refrains  à  Rome  pendant  quinze 
jours  ;  et  qui ,  plus  tard  ,  fit  le  tour  de  l'Europe  ,  et  fut  ap- 
plaudie sur  tous  les  théâtres  du  monde,  excepté  sur  celui 
de  Paris.  Grétry  n'était  pas  encore  venu  apprendre  aux 
Français  à  goûter  la  musique. 

L'heureuse  confiance  de  Pergolèse  fut  un  moment  ébran- 
lée quand  les  médecins  lui  apprirent  qu'il  était  menacé 
d'une  phlhisie. 

Pourtant ,  pensait-il ,  dans  quel  dessein  le  Tout-Puissant 
aurait-il  pris  soin  de  moi  tant  de  fois,  s'il  me  retirait  son 
appui  à  l'instant  où  sa  bonté  commence  à  porter  quelques 
fruits  ? 

Et  Pergolèse  sentait  le  courage  revenir,  et  de  douces  es- 
pérances s'agiter  mollement  au  fond  de  son  cœur,  comme 
des  oiseaux  dans  leur  nid. 

Le  duc  de  Mondragone  venait  de  lui  accorder  sa  protec- 
tion, à  la  prière  de  la  signora  Lucia  ,  sa  fille.  Cette  jeune 
personne  s'était  prise  d'une  belle  passion  pour  les  œuvres 
de  Pergolèse  ,  et  le  duc  ,  qui  ,  de  sa  vie  ,  n'avait  senti  une 
jouissance  musicale,  étranger  aux  préventions  du  public, 
avait  consenti   à  donner  au   jeune  maestro  le  logement 


8  BEVUB    DE    PARIS. 

au  faite  de  son  palais  et  le  couvert  à  la  table  de  ses  gens. 

Le  duc  conduisit  un  jour  Pergolèse  chez  une  grande  dame 
qui  protégeait  maitre  Duni.  Tandis  que  la  compagnie  jouait 
aux  cartes  dans  les  jardins,  une  discussion  s'était  engagée 
entre  les  deux  rivaux. 

«  Ceci  est  contraire  aux  règles  de  la  déclamation  ,  criait 
Duni;  il  n'est  point  permis  de  placer  dans  le  mot  dolore  une 
note  longue  sur  la  syllabe  do. 

—  Que  m'importe  la  brève  ou  la  longue ,  pourvu  que  la 
mélodie  soit  douloureuse?  Vouloir  faire  de  la  musique  une 
déclamation,  c'est  ne  rien  comprendre  au  plus  beau  des  arts. 

— Malheureux  !  tu  as  donc  résolu  de  quitter  la  bonne  voie? 
C'est  à  nos  protections  que  tu  dois  le  succès  de  ta  Serra  pa- 
dro?ia.  Bien  que  les  accompagnemens  en  fussent  trop  char- 
gés, et  que  cela  ne  ressemblât  à  rien  de  connu,  nous 
disions  :  Il  fera  mieux  plus  tard.  Et  voilà  que  tu  veux  ériger 
en  système  ce  qui  blesse  toutes  les  lois  du  bon  goût. Insensé! 
ta  musique  n'a  plus  de  sens,  plus  de  clarté  ;  elle  chemine 
d'un  côté  tandis  que  la  prosodie  va  de  l'autre  ;  elle  ne  suit 
pas  l'allure  du  poète  ;  elle  cause  à  l'auditeur  des  émotions 
pénibles  qui  réveillent  ses  passions.  Le  pape  se  fâchera  con- 
tre toi  quelque  jour.  Cela  finira  mal,  le  dis-je.  » 

Un  grave  bénédictin  posa  ses  cartes  sur  la  table  et  sou- 
leva ses  lunettes  sur  son  front  : 

— Pergolèse,  maitre  Duni  dit  vrai.  Votre  musique  parle 
trop  aux  passions. 

— Assurément,  reprit  Duni;  ton  Aria  en  ré  mineur  est  une 
composition  malintentionnée.  Ce  n'est  pas  ainsi  que  tu 
gagneras  une  bonne  chapelle  à  Rome,  et  jamais  tu  n'auras 
entre  les  mains  un  poème  comme  ceux  que  me  confie  le 
jeune  Métastase.  Va,  ton  Olympiade  ne  réussira  pas.  Le  beau 
sera  toujours  le  beau. 

— Pardieu!  s'écria  un  aventurier  français,  il  serait  plai- 
sant que  notre  célèbre  Duni  n'eût  pas  raison.  Le  beau 
sera  toujours  le  beau,  n'est-il  pas  vrai,  monsieur  le  duc? 

—Sans  doute  ,  mon  ami ,  dit  à  regret  le  protecteur  de 
Pergolèse. 

— Qu'avez-vous  à  répondre  ,  monsieur  de comment 

vous  appelez-vous?  demanda  le  Français. 


IlEVUK    DR    PARIS.  9 

^-Pergolèse. 

Eh  bien,  monsieur qu'avez-vous  à  répondre? 

—Rien  ,  monsieur ,  sinon  que  le  Pélias  ,  ouvrant  ses 
voiles  au  vent ,  la  foule  s'écriait  sur  le  rivage  :  Il  va  couler 
au  fond  de  l'eau ,— et  cependant  Jason  traversa  la  mer. 
Quand  Dédale  attacha  des  ailes  à  ses  épaules,  tout  le  monde 
se  moqua  de  son  audace,  et  il  s'éleva  dans  les  nuages. 

— Que  diable  nous  conte-t-il  là  ? 

Pergolèse  sentait  la  patience  lui  manquer;  il  se  sauva 
sans  être  aperçu  :  le  bénédictin  ayant  assuré  que  le  jeune 
homme  ne  s'exprimait  pas  convenablement,  et  une  mar- 
quise de  quarante  ans  lui  trouvant  les  jambes  trop  grêles  , 
il  fut  décidé  à  l'unanimité  que  Pergolèse  était  un  imper- 
tinent. 

On  pria  aussitôt  le  victorieux  Duni  de  chanter  quelque 
joli  morceau  de  sa  composition.  L'épinette  fut  apportée  sous 
les  arbres,  et  l'heureux  maestro  commença  d'une  voix  flûtée 
un  air  inédit  de  sa  partition  de  Bajazet,  dans  lequel  les  rè- 
gles de  la  vraie  déclamation  étaient  si  admirablement  ob- 
servées, que  l'auditoire  croyait  entendre  un  acteur  récitant 
son  rôle  avec  un  débit  un  peu  exagéré.  Ce  morceau  appar- 
tenait à  la  scène  la  plus  dramatique  de  l'ouvrage  ;  l'assem- 
blée aurait  certainement  versé  des  larmes  brûlantes  si 
d'importuns  laquais  n'eussent  saisi  cet  instant  pour  présen- 
ter les  rafraîchissemens  ;  ce  qui  força  les  dames  à  faire  un 
bruit  désolant  avec  les  verres  et  les  cuillères.  Et  puis  une 
personne  curieuse  s'informa  des  nouvelles  de  France. 

Vainement  Duni ,  les  yeux  élevés  au  ciel ,  le  cou  tendu,  la 
poitrine  oppressée  ,  répétait  : 

0  ciel  !  che  sento  ?  —  Mi  vuoi  fuggir?  —  Ah  !  crudele  non 
lo  sperar- 

Pour  comble  de  malheur  il  y  eut  une  explosion  à  la  table 
dewhist. 

—  Corble  u  vous  jouez  indignement. 

—  Au  diable  !  c'est  vous  qui  me  faites  perdre. 

Et  le  virtuose,  imitant  le  dernier  soupir  d'un  mourant, 
prononçait  laborieusement,  d'une  voix  presque  éteinte,  le 
pianissimo  final  : 

—  Dimmi  piuttosio  di  morir-mo-rir-mo-rir 


10 


REVUE    DE    PARIS. 


au  milieu  des  juremens  et  des  éclats  d'une  vive  discussion  , 
de  sorte  qu'on  oublia  d'applaudir.  Heureusement  la  mar- 
quise ,  interrompant  un  moment  sa  conversation,  tourna  la 
tête  sur  son  épaule  en  souriant ,  et  daigna  murmurer  d'un 
air  enjoué  le  refrain  tragique. 

—  Trala,  la.  Votre  musique  est  charmante,  mon  cherDuni. 
Il  n'y  a  que  vous  pour  la  grâce  et  le  bon  goût. 

Les  menaces  faites  à  Pergolèse  n'étaientpoint  un  badinage. 
De  chauves  prélats  à  fronts  soucieux  qualifiaient  sa  musique 
d'immorale,  d'impie  et  d'oeuvre  de  Satan.  Ils  poussèrent  le 
scrupule  jusqu'à  défendre  à  leurs  ouailles  de  chanter  ou 
d'écouter  une  seule  note  sortie  de  cet  infernal  cerveau.  Des 
moines  couperosés  crurent  reconnaitre,  jusque  dans  les 
plus  simples  parties  de  l'accompagnement ,  un  langage  per- 
nicieux ou  des  obscénités  révoltantes.  Le  Pergolèse  fut  si- 
gnalé au  saint  père  comme  un  esprit  dangereux  .Un  puissant 
cardinal,  qui  prenait  la  nuit  des  leçons  de  musique  d'une 
cantatrice  qui  n'avait  point  de  rôle  dans  V Olympiade,  plissa 
dévotement  son  visage  en  parlant  à  S.  S.  de  la  première  re- 
présentation prochaine  de  ce  nouvel  opéra  ,  et  pendant  un 
jour  il  fut  mis  en  question  si  on  n'arrêterait  point  les  répé- 
titions ,  et  si  on  ne  jetterait  point  dans  un  cachot  le  poète 
et  le  maestro. 

La  signora  Lucia  était  une  fille  d'humeur  fantasque.  Elle 
touchait  à  ses  quinze  ans,  et  jamais  l'héritière  d'une  grande 
maison  ne  donna  tant  de  peine  à  ses  femmes  ni  à  ses  insti- 
tutrices. Souvent  les  allées  du  parc  de  la  villa  Mondragone 
retentissaient  du  nom  de  Lucia  pendant  que  cette  enfant 
courait  au  milieu  de  la  nuit  cherchant  le  frais  et  la  solitude; 
puis  quand  on  l'avait  enfin  retrouvée  ,  elle  rentrait  au  logis 
les  cheveux  en  désordre  ,  le  visage  mortellement  pâle  .  les 
yeux  brillant  d'un  feu  singulier  et  la  tète  remplie  de  pensées 
romanesques.  Des  phrases  qu'on  ne  lui  avait  jamais  ensei- 
gnées lui  sortaient ,  on  ne  sait  pourquoi ,  de  la  bouche.  La 
vivacité  de  ses  niouvemens  déroutait  les  maîtres  de  danse  , 
et  son  langage  brusque  ou  impérieux  faisait  trembler  les  va- 
lets. Par  momens  son  beau  front  se  chargeait  de  dm 
Bile  s'enfermait  dans  sa  chambre  ,  et  les  gens  du  duc  mar- 
chaient sur  la  pointe  des  pieds  ,  en  écoutant  de  loin  Ta  voix 


RIVUK     DK  PARIS.  H 

nerveuse  de  Lucia  qui  chantait  les  morceaux  les  plus  pas- 
sionnés. La  leçon  de  musique  pouvait  seule  apaiser  celle  irri- 
tabilité de  nerfs,  et  Pergolèse,  assis  au  piano ,  savait  mieux 
calmer  la  signora  que  le  médecin  du  pape.  Dans  d'autres 
temps,  la  pcile  fille  des  Mondragone  marchait  lentement 
dans  les  gale-ies  de  son  palais  avec  plus  de  dignité  qu'Agrip- 
pine.  Elle  ressemblait  à  une  statue  romaine  descendue  de 
son  piédestal.  Son  regard  était  doux  et  calme,  ses  sourcils 
minces  étaient  dans  une  grave  immobilité ,  et  le  sourire 
mélancolique  de  la  vierge  à  la  chaise  soulevait  à  peine  les 
coins  de  ses  lèvres.  —  C'était  alors  qu'elle  négligeait  le  chant 
pour  étudier  avec  soin  la  musique  instrumentale  et  se  faire 
initier  aux  mystères  de  l'harmonie.  Vous  auriez  vainement 
cherché  dans  Rome  un  avocat  assez  éloquent  pour  faire  com- 
prendre au  duc  le  danger  les  leçons  du  jeune  maestro. 

Un  matin  Son  Excellence  écoutait  avec  résignation  une 
longue  sonate  que  jouait  sa  fille.  Porgolèse  ,  émerveillé  des 
progrès  de  son  élève,  se  promenait  à  grands  pas  en  frap- 
pant dans  ses  mains  avec  enthousiasme.  La  première  reprise 
achevée,  il  s'écria ,  oubliant  la  présence  de  son  illustre  pro- 
tecteur : 

—  0  signora  !  je  ne  connaissais  pas  moi-même  tout  le  prix 
de  mon  ouvrage.  Duni ,  Duni  !  misérable  assembleur  de 
sons ,  toi  qui  croises  sur  le  papier  de  chétives  notes  comme 
on  fait  de  la  dentelle ,  que  n'es-tu  là  !  je  te  ferais  mourir  de 
honte.  Qu'on  vienne  rire  d'un  artiste  qui  prétend  exprimer 
avec  la  musique  les  mouveraens  îes  plus  intimes  de  l'ame  ! 
C'est  un  monde  indestructible,  évident  comme  le  ciel ,  un 
monde  où  je  suis  abordé  comme  Colomb  ;  c'est  un  langage 
nouveau  plus  élevé  que  la  poésie.  Des  sots  et  des  êtres  sans 
cœur  pourront  seuls  le  nier.  Parlez,  signora,  n'avez-vous 
pas  compris  que  vous  exhaliez  les  plaintes  d'un  sombre  dé- 
sespoir? 

—  Oh  !  sans  doute ,  répondit  Lucia  soulevant  languissam- 
ment  ses  longues  paupières,  ce  morceau  est  d'une  tristesse 
accablante.  Mais  dans  la  seconde  partie  ,  j'ai  cru  trouver  de 
plus  douces  inspirations.  Aprèsavoir  entendu  les  accensde 
la  plus  amère  douleur,  j'ai  aussi  parfaitement  distingué  des 
paroles  de  tendresse  et  d'amour. 


12  REVUE    DE    PARIS. 

—  Je  n'ai  rien  entendu  de  semblable,  s'écria  le  duc.  Et 
d'où  venaient  ces  paroles  inconvenantes,  signora?  Pourquoi 
celui  qui  se  p'aint  ne  s'adresse-t-il  pas  à  moi?  Il  se  passe 
donc  d'étranges  choses  à  mon  insu  jusque  dans  mon  palais  ? 

Pergolèse  s'assit  froidement  près  de  son  élève  .  qui  atta- 
qua vivement  la  seconde  partie  ,  et  couvrit  la  voix  de  son 
père  avec  les  pédales  du  clavecin.  Il  ne  fallut  pas  un  long 
temps  pour  que  l'Excellence  calmée  regardât  paisiblement 
les  peintures  du  plafond  en  battant  à  petits  coups  la  mesure 
avec  ses  doigts  sur  le  bras  de  son  fauteuil. 

—  Oui ,  dit  Lucia  en  terminant  le  morceau  ,  ce  passage 
doit  exprimer  les  murmures  d'un  amant  à  l'oreille  desa  bien- 
aimée. 

—  On  y  peut  trouver  autre  chose,  dit  Pergolèse  en  souriant. 
Je  ne  prétends  pas  faire  monter  mon  auditoire  sur  une 
troupe  de  mulets  qui  se  suivent  et  marchent  le  nez  baissé 
dans  la  même  ornière.  Le  beau  domaine  de  la  musique  con- 
tient peu  de  routes  frayées  ;  on  doit  les  parcourir  en  laissant 
la  bride  sur  le  cou  de  sa  monture.  Le  malheur  est  que  les 
gens  mal  organisés  restent  embarrassés  au  premier  pas  dans 
les  épines ,  tandis  que  d'autres  découvrent  les  sites  les  plus 
admirables.  Mais,  si  la  musique  instrumentale  laisse  l'imagi- 
nation dans  un  nuage,  comment  l'auditeur  pourrait-il  garder 
encore  quelque  doute  quand  il  est  guidé  par  un  poème  ?  Cepen- 
dant il  y  a  des  gens  qui  ne  voient  dans  un  violon  qu'une  boîte 
sonore,  dans  un  orchestre  que  des  hommes  faisant  un  va- 
carme régulier.  Sera  t-il  donc  nécessaire  que  ceux-là  trempent 
leur  index  dans  le  sang  du  cygne  pour  comprendre  ses 
accens  de  mort?  L'oiseau  qui  chante  l'amour  pendant  les 
nuits  du  printemps  ,  devra-t-il  donner  le  programme  de  ses 
douleurs ,  ou  bien  la  voix  de  l'artiste  sera-t-elle  seule 
méconnue.'  Ah!  signora,  pourquoi  toutes  les  dames  delà 
ville  n'ont-elles ,  pas,  comme  vous,  des  ailes  pour  suivre  au 
milieu  de  airs  le  génie  voyageur  du  musicien  ? 

Le  duc  regarda  d'un  visage  inquiet  les  épaules  de  sa  fille. 

—  Et  quelle  nécessité,  reprit  Lucia  ,  d'ouvrir  les  yeux  à 
des  aveugles?  Pourquoi  vous  adresser  à  ceux  qui  ne  sauront 
jamais  parler  votre  langue  ?  L'hirondelle  ne  se  désole  pas 
de  ne  pouvoir  entraîner  à  sa  suite  les  lourds  oiseaux  d'une 


REVUE    DF.    PARIS.  13 

basse-cour;  elle  s'élève  au   milieu  de  ses  compagnes  et  ne 
s'embarrasse  point  de  la  foule  qui  rampe  sur  le  sol. 

—  Vous  ne  savez  pas,  signora  qu'un  artiste  ne  peut  renon- 
cer à  gagner  l'amour  de  cet  être  fantasque,  le  public.  S'il 
perd  cette  folle  passion,  malheur  à  lui  ! 

—  Votre  cœur  ne  contiendra-t-il  jamais  d'autre  flamme 
que  celle-là?  Je  vous  plaindrais  alors  sincèrement;  car, 
fussiez-vous  adoré  de  cet  être  qui  vous  dédaigne,  sa  tendresse 
ne  donnerait  de  satisfaction  qu'à  votre  vanité. 

—  Signora,  s  i  j'étais  le  fils  de  Dieu,  mon  père  m'enverrait 
une  Marie-Magdeleine  pour  verser  des  parfums  dans  mes 
cheveux;  mais  le  Tout-Puissant  ne  s'est  pas  donné  tant  de 
peine  pour  une  faible  créature  dont  le  bonheur  ou  la  misère 
n'ont  aucune  importance  à  ses  yeux.  Le  génie  de  Pergolèse 
a  pu  s'élever  quelquefois  à  de  hautes  régions;  mais  Pergolèse 
a  été  placé  parmi  les  derniers  des  hommes  par  la  naissance 
et  la  fortune. 

—  Si  le  Ciel  est  juste,  il  se  trouvera  quelqu'un  pour  lui 
tendre  la  main  et  l'élever  parmi  les  hommes  privilégiés;  et 
le  Ciel  est  juste. 

— Signora,  SonExcellence  vousmariera  sansdoutebienlôt 
à  un  seigneur  digne  de  votre  rang;  je  vous  supplie  de  per- 
mettre que  je  fasse  pour  la  bénédiction  nuptiale  une  messe 
en  musique.  On  la  trouvera  pleine  de  gaieté  ,  parce  que  les 
paroles  ne  seront  pas  celles  du  Deprofundis. 

Depuis  long-temps  le  duc  était  habitué  à  rencontrer  dans 
le  monde  des  personnes  aux  discours  desquelles  il  ne  com- 
prenait rien.  Après  avoir  long-temps  perdu  sa  peine  à 
poursuivre  à  toutes  jambes  les  idées  de  ces  personnes-là 
comme  des  papillons,  sans  pouvoir  en  saisir  une  seule.  Son 
Excellence  avait  pris  la  philosophiquehabitude  de  les  laisser 
courir  sans  se  déranger  le  moins  du  monde.  Aussi  les  paroles 
du  jeune  maestro  et  de  son  élève  ne  troublèrent  aucunement 
la  grave  tranquillité  du  chef  des  Mondragone. 

Lucia  voulut  se  remettre  au  piano,  mais  ses  doigts  avaient 
perdu  subitement  leur  souplesse  ordinaire.  L'exécution  dn 
second  morceau  fui  imparfaite,  et  le  maître  était  mécontent. 
11  arrêta  son  élève,  en  lui  prenant  la  main  droiie  de  Tune 
des  siennes,  pour  jouer  un  passage  qu'elle  rendait  fort  mal  ; 
9  2 


1-i  REVUE    DE     PARIS. 

mais  après  cela  ce  fut  bien  pis  encore,  la  signora  commit 
les  fautes  les  plus  grossières,  se  leva  et  sortit  brusquement. 

—  Eh  !  qu'est  ceci  ?  s'écria  le  duc;  j'ai  vu  une  larme  sur  la 
joue  de  ma  fille.  Il  est  impossible  qu'elle  soit  affligée,  puis- 
que je  suis  un  père  indulgent.  Il  serait  à  propos  de  consulter 
le  médecin. 

La  chambre  de  Lucia  resta  fermée  à  tout  le  monde  jus- 
qu'au lendemain.  Les  visiteurs  empressés  remportèrent  leurs 
complimens  et  leurs  dragées ,  et  le  suisse  silencieux  leur 
apprit  que  la  belle  demoiselle  avait  un  accès  de  smorfia. 
Cette  indisposition  des  femmes  italiennes  est  aux  vapeurs 
de  nos  dames  comme  la  température  de  Naples  est  au  ciel 
pâle  du  Nord. 

Cependant,  après  mille  retards  et  mille  difficultés,  un 
jour  se  leva  où  le  public  romain  vit  annoncée  pour  le  soir 
la  première  représentation  de  V Olympiade.  Deux  partis  se 
formèrent  aussitôt ,  l'un  d'ennemis  .  et  l'autre  de  défenseurs 
de  l'ouvrage.  C'était  une  journée  décisive  pour  la  fortune  et 
la  réputation  dePergolèse.  Dans  le  fond  de  son  cœur  s'éleva, 
comme  un  glas  funèbre ,  la  voix  ironique  du  Doute. 

—  Un  succès!  un  succès!  criait  le  démon  eu  ricanant. 
Pour  avoir  un  succès ,  il  faudrait  que  les  limons  humains 
fussent  moins  chargés  de  sottise  et  de  bestialité.  Il  est  fort 
beau  de  faire  de  sa  cervelle  un  alambic  pour  plaire  à  une 
méprisable  et  ignorante  engeance  ;  mais  il  eu  coûte  sou- 
vent la  vie  pour  avoir  un  succès.  Tu  seras  bien  plus  heureux 
une  fois  étendu  dans  un  trou  humide,  si  on  prononce  de 
temps  à  autre  ces  quatre  syllabes  :  Pergolèse  !  Les  reptiles 
du  cimetière  se  poseront  sur  tes  os  avec  bien  plus  de  res- 
pect. Regarde  la  terre:  elle  a  englouti  son  maître  Galilée. 
Le  génie  de  Cer\antes  ne  l'a  point  préservé  de  la  misère  Tu 
seras  persécuté  comme  Galilée  ,  et  misérable  comme  Cer- 
vantes. 

Un  autre  démon,  l'Égoïsme  ,  vint  ouvrira  son  tour  ses 
mâchoires  affamées  ,  et  souffler  aux  oreilles  du  jeune  homme 
de  brutales  paroles  : 

—  Plutôt  que  d'user  tes  semelles  à  courir  après  une  gloire 
qui  fuit  à  tire  d'ailes  ;  plutôt  que  de  maigrir  dans  le  travail 
cl  d'épuiser  ta  poitrine  par  des  chants  mal  payés  ,  tu  ferais 


REVUE    DE    PARIS.  1  i> 

mieux  de  séduire  la  fille  de  ton  bienfaiteur.  LU  est  riche 
et  belle.  Ta  destinée  et  la  sienne  sont  comme  deux  fils  qui  se 
6ont  rencontrés  dans  l'espace  :  il  faut  les  nouer  ensemble 
solidement  par  un  crime.  Tu  auras  un  palais  ;  des  amis  ser- 
viles  applaudiront  tes  moindres  paroles  ,  et  tu  ne  chanteras 
plus  que  pour  le  divertir  ,  en  digérant  d'excellens  repas. 

—  Non  ,  non  ,  répondit  une  voix  douce  comme  le  zéphyr 
qui  chasse  l'orage;  le  ciel  ne  t'a  pas  fait  pour  porter  le  trou- 
ble dans  une  famille  ni  pour  écouler  les  conseils  de  l'égoïsme 
ou  d'une  noire  ingratitude.  Tu  accompliras  ta  mission  d'ar- 
tiste. Sois  pauvre  ,  sois  méconnu,  bafoué  s'il  le  faut,  mais 
ne  sois  point  un  scélérat.  Le  Tout  Puissant  t'a  sauvé  déjà 
bien  des  fois;  sa  main  invisible  te  soutiendra  long-temps 
encore. 

Jaunis  théâtre  ne  ressembla  plus  à  un  champ  de  bataille 
que  celui  de  Rome  ,  tandis  que  de  pauvres  acteurs  tremblans 
s'efforçaient  de  représenter  V Olympiade  au  milieu  du  bruit. 
Dans  ces  temps  de  plaisir  où  le  bon  mot  d'un  abbé  courait 
aux  quatre  coins  de  la  ville  ,  ce  n'était  pas  une  petite  affaire 
que  l'apparition  d'un  nouvel  opéra.  Quand  Pergolèse  s'assit 
à  la  tête  de  son  orchestre  ,  l'armée  des  Dunistes  commença 
ses  menaçans  murmures.  L'attaque  et  la  défense  furent  vi- 
ves pendant  tout  le  premier  acte  ;  mais  au  second  les  cris  et 
les  sifflets  devinrent  terribles.  La  représentation  interrom- 
pue allait  enfin  continuer  lorsqu'une  grêle  d'oranges  vint 
tomber  de  tous  côtés  sur  les  acteurs  effarés  et  sur  l'orches- 
tre lui-même.  Pergolèse  en  reçut  une  sur  la  tête  ,  et  se  re- 
tira navré  de  douleur.  Il  passa  sous  la  loge  de  Lucia.  Les 
beaux  yeux  noirs  de  son  élève  étaient  inondés  de  pleurs.  Va 
bouquet  tomba  de  cette  loge ,  et  le  jeune  maestro  courut 
éperdu  par  les  rues  de  la  ville  en  pressant  le  bouquet  sur 
son  cœur. 

—  Il  serait  plaisant,  disait  un  passant ,  que  ce  fat  voulût 
lutter  avec  Duni ,  l'auteur  de  Cyrus,-  Duni  à  qui  l'on  vient 
d'écrire  de  Paris  pour  lui  commander  la  musique  du  Peiniro 
amoureux  ! 

Vers  deux  heures  après  minuit,  Pergolèse,  assis  devant 
son  piano ,  la  tète  basse  et  le  regard  fixe ,  entendit  de  nou- 
veau la  voix  ironique  du  Doute. 


16  REVUE    DE   PARIS. 

—  Eh  bien  !  homme  chéri  de  Dieu  ,  où  est  ta  douce  con- 
fiance? Quelle  preuve  nouvelle  as-tu  reçue  de  la  bonne  ami- 
tié du  Très-Haut  ?  >"e  reste-t-il  plus  au  fond  de  ton  cœur  une 
seule  illusion?  Tous  ces  gais  oiseaux  ont-ils  donc  quitté  la 
volière  ?  Qui  pourrait  nier  l'estime  marquée  dont  le  Ciel 
t'honore  ?  Mille  hasards  ne  se  sont-ils  pas  combinés  pour 
sauver  ton  enfance  des  dents  aiguës  de  la  Misère  ?  Cet  en- 
fant que  le  sort  respectait  renfermait  les  germes  d'un  grand 
talent. 

—  Oui ,  d'un  grand  talent ,  par  l'enfer  !  s'écria  Pergo- 
lèse. 

—  Sans  doute.  Aussi  le  public  a-t-il  applaudi  à  ses  pre- 
miers essais;  et  l'enfant  devenu  jeune  homme,  élevant  ses 
yeux  reconnaissans  vers  le  ciel,  allait  jouir  heureusement 
d'une  vie  si  péniblement  amenée  à  bien  ,  lorsqu'on  le  me- 
naça d'une  maladie  mortelle.  11  voulait  au  moins  laisser  un 
nom.  Aujourd'hui  voilà  que  sa  réputation  même  lui  échappe. 
Eh  !  mon  maitre  ,  sais-tu  bien  si  ce  que  tu  as  pris  pour  le  feu 
du  génie  n'est  pas  une  chélive  facilité  ? 

0  bienheureux  les  sots  qui  ne  doutent  jamais  d'eux-mê- 
mes! Le  pauvre  Pergolèse  se  mit  à  réfléchir ,  puis  il  fre- 
donna involontairement  la  plus  belle  mélodie  de  son  O'/m- 
yiade ,  sa  fille  bien-aimée ,  si  cruellement  assassinée  sous 
ses  yeux  ;  et  tandis  qu'il  fredonnait ,  mille  poignards  lui  dé- 
chiraient le  cœur. 

Alors  l'Égoisme  ,  le  conseiller  brutal  ,  s'appuyant  sur  le 
coude ,  sortit  du  chaos  sa  tète  chevelue  : 

—  Que  fais-tu  là  ,  Pergolèse  ?  Tu  n'as  pas  vécu  ,  et  tu  vois 
bien  qu'il  va  falloir  partir.  11  faut  jouir  de  la  vie  .  et  don- 
ner la  gloire  à  tous  les  diables.  La  fille  de  ton  bienfaiteur 
l'aime,  fou  que  tu  es,  la  nature  ne  t'a  pas  mis  au  monde  pour 
travailler  sans  relâche,  exhaler  quelques  chants  que  la  stu- 
pidité humaine  n'a  pu  comprendre  .  et  mourir.  Tu  ferais 
mieux  d'être  brigand  ,  empoisonneur,  incendiaire.  Tu  rem- 
plirais du  moins  une  destination.  Il  riait  des  insectes  hideux 
au  fond  de  cachots  infects  ;  ils  se  trainent  dansla  nuit  le  long 
des  pierres  ,  jusqu'à  ce  qu'une  porte  les  écrase  en  tournant 
sur  ses  gonds.  La  nature  les  a  potét  là  pour  le  plaisir  de  les 
y  voir.  Pergolèse  aura-t-il  au-^i  été  mis  là  pour  se  remuer 


RKVUE    DK     PARIS.  17 

quelque  temps  et  crever  comme  un  mille-pieds  ou  une  mou- 
che? Allons. allons,  faisla guerre,  faislaguerreauxhommes. 

—  Ah  !  je  ne  m'en  sens  pas  le  courage. 

Et  Pergolèse  prêta  l'oreille  pour  écouter  la  douce  voix  qui 
lui  avait  tant  de  fois  rendu  l'espérance;  raaiscomme  il  n'en- 
tendit plus  rien  ,  il  sentit  qu'il  avait  reçu  le  coup  de  la  mort. 
En  effet ,  dès  le  jour  suivant ,  un  jeune  médecin  de  ses  amis 
remarqua  en  lui  des  symptômes  alarmans  de  phthisie.  On 
lui  prédit  aussitôt  avec  une  admirable  précision  le  temps  qui 
lui  restait  à  vivre.  C'étaient  quelques  mois  encore.  On  'ui 
conseilla  d'aller  respirer  l'air  natal. 

Duni,  qui  ne  manquait  pas  d'intelligence  ,  avait  singuliè- 
rement parcouru  la  nuit  les  rues  de  Rome  ,  emporté  comme 
Pergolèse  par  les  doutes  les  plus  affreux,  parce  qu'au  mi- 
lieu de  la  malencontreuse  représentation  de  L'Olympiade, 
le  génie  et  la  supériorité  de  son  rival  s'étaient  révélés  à  lui 
tout-à-coup.  Il  avait  reconnu  que  Pergolèse  avait  choisi  de- 
puis long-temps  une  bonne  route  qui  devait  le  conduire  plus 
loin  que  tous  ses  devanciers.  Le  vieux  Corelli,  le  patriar- 
che des  musiciens,  était  indigné  contre  le  public  aveugle  ; 
il  voulait  parler  au  pape  et  faire  la  fortune  du  jeune  Napoli- 
tain. Toutes  les  idées  dé  Duni  étaient  bouleversées.  Il  courut 
chez  Pergolèse  et  se  jeta  dans  ses  bras. 

—  Je  suis  vaincu ,  je  suis  vaincu  !  Ne  te  décourage  pas , 
car  ton  nom  sera  bientôt  plus  célèbre  que  le  mien .  Je  veux 
être  ton  élève  :  oui ,  je  l'avouerai  hautement  partout. 

—  Ètes-vous  fou,  Duni?  je  n'ai  rien  à  vous  apprendre. 
Allez  plutôt  en  Allemagne  demander  des  leçons  à  Sébastien 
Bach.  Quant  à  moi ,  j'ai  fini ,  ma  carrière  est  manquée. 

—  Allons  donc  !  jamais  l'avenir  ne  fut  si  beau  pour  toi.  Il 
faut  te  raidir  contre  le  sort.  Rappelle-toi  le  grand  Salvator, 
qui  a  puisé  dans  ses  déboires  et  son  noir  chagrin  cette  iro- 
nie sauvage  qui  en  a  fait  le  peintre  le  plus  étonnant  du  siècle 
dernier.  Avec  quelle  joie  n'applaudirions-nous  pas  des  mélo- 
dies sardoniques  comme  les  tableaux  de  Salvator!  Profite 
de  l'instant  où  l'indignation  t'anime  encore;  mets-toi  an 
piano  et  chante  ,  je  noterai  tes  inspirations. 

Pergolèse  préluda  ;  mais  il  n'était  point  fait  pour  produire 
sous  l'influence  de  l'enfer.  Sa  colère  se  changea  et  une  douce 
a  2. 


13  REVUE     DE     PARIS. 

tristesse  ,  et  il  composa  son  Stabat  mater,  qui  devait  bientôt 
faire  frémir  les  vénérables  pierres  de  toutes  les  cathédrales 
du  monde  chrélien.  Duni  pleurait  en  écoulant  ce  sublime 
morceau. 

—  Pergolèse,  s'écria-t-il,  il  faut  quitter  l'injuste  public  de 
Rome.  Retire-loi  à  Naples ,  nous  te  ferons  passer  ici  pour 
mort;  tu  jouiras  dansun  coin  du  succès  de  tes  œuvres.  Bien- 
tôt tu  seras  le  grand  Pergolèse  de  l'Italie,  de  l'Europe  ,  du 
monde  entier.  Va,  il  y  a  au  pied  du  Vésuve  de  certains  sites 
où  celui  qui  s'ennuie  par  tout  le  reste  de  la  terre  peut  encore 
se  plaire  long-temps.  Je  vais  aller  en  Allemagne  ,  et  dans 
trois  mois  je  reviendrai  te  chercher. 

Après  avoir  longtemps  discuté  sur  l'utilité  de  cette  feinte 
mort ,  on  décida  que  Pergolèse  partirait  pour  Sarno  ,  sans 
dire  à  personne  le  lieu  de  sa  retraite. 

—  Rien  ne  me  retient  à  Rome  ,  pensait  l'ingrat  maestro. 
Quelques  sequins  me  suffiront  pour  vivre  jusqu'à  Naples. 
Ces  meubles  appartiennent  au  duc.  Point  de  bagages,  point 
d'embarras  :  parlons. 

Le  bouquet  de  Lucia,  qu'il  trouva  sur  une  table,  lui  rap- 
pela de  doux  souvenirs. 

—  La  pauvre  enfant!  dois-je  l'abandonner  ainsi?  Elle 
m'aime  ei  me  pleurera.  —  Bah  !  je  ferai  une  bonne  action  en 
la  quittant.  Tout  cela  aurait  pu  mal  finir.  Son  cœur  se  pren- 
dra quelque  soir  dans  les  rubans  d'un  beau  cavalier  mal 
pourvu  de  cervelle  ;  je  verrai  son  image  passer  devant  moi  ; 
elle  me  soufflera  de  tendres  inspirations.  Il  sera  de  ce  com- 
mencement d'amour  comme  de  l'existence  de  Pergolèse  , 
incomplète,  étouffée  avant  maturité. 

Pergolèse  partit  un  beau  malin  de  Rome,  et  gagna  Efaplei 
à  petites  journées,  s'arrèlant  à  chanter  devant  les  locandc, 
d'où  sortaient  toujours  de  gais  convives  qui  le  forçaient  de 
s'asseoira  leur  table. 

Ainsi  va  l'artiste.  Il  est  fait  pour  courir  le  monde,  sans 
s'informer  quels  cœurs  se  sont  amollis  à  ses  chants.  S'il  parle 
le  langage  de  la  passion,  détiez-vous  de  lui.  il  ne  s'adresse 
qu'aux  fantômes  de  son  imagination.  Il  doit  rester  libre. 
Celle  qui  songeait  à  le  fixer  le  verra  s'éloigner  tout-à-coup, 
sa  guitare  sur  le  dos,  et  la  tôle  bourrée  de  notes,  répandant 


REVUK    DE    PARIS.  1  0 

nu-dehors  plus  de  sons  capricieux  qu'elle  ne  versera  de  lar- 
mes; et  leur  semblant  d'amour  se  dissipera  comme  un  brouil- 
lard léger. 

Qui  oserait  croire  que  le  départ  du  pauvre  compositeur 
ait  pu  avoir  une  prodigieuse  influence  sur  l'étoile  desMon- 
dragone?  Lesbizarres  manies  de  Lucia  effrayèrent  tellement 
le  duc,  qu'il  se  promena  les  mains  derrière  le  dos  dans  son 
jardin  avec  une  horrible  perplexité.  Le  médecin  prononça 
le  mot  interrogatif  de  symptômes. 

—  Ma  fille  ,  dit  le  duc  tout-à-fait  accablé  ,  ne  fait  que  cou- 
rir, danser,  briser  les  verres,  chanter  ,oh  !  surtout  chanter, 
au  point  que  cela  est  insupportable.  Elle  frappe  sa  femme 
de  chambre.  Je  ne  puis  en  obtenir  une  parole  raisonnable. 
Ellen'aautrc  choseà  la  bouche  que  \e  S t abat  mater  de  ce  damné 
Pergolèse.  Elle  pousse  la  tyrannie  jusqu'à  se  mettre  en  fu- 
reur de  ce  qu'on  ne  pleure  point  à  je  ne  sais  quelle  modula- 
tion qu'elle  répète  à  satiété  ;  et  lorsque  enfin  ma  patience 
est  à  bout  et  que  je  hasarde  une  observation  ,  elle  renverse 
les  meubles  en  criant  comme  si  on  l'étranglait. 

—  Votre  Excellence  lui  a-t-elle  dit  que  cette  conduite  était 
inconvenante  ? 

—  J'ai  précisément  employé  cette  expression. 

—  Et  que  répond-elle  à  cela  ? 

—  Comment  pourrais-je  redire  de  telles  choses?  — Ce 
sont  des  hélas  !  ah  !  quel  malheur  !  je  veux  le  voir  !  il  me  le 
faut.  —  Mi-mi-do-la-sol ,  et  cent  autres  propos  qui  me  ren- 
dront malade  moi-même. 

—  Il  faut  essayer  un  autre  moyen,  assura  le  docteur. 

—  Un  autre  moyen  vaudrait  mieux  sans  doute;  mais  lequel? 

—  Nous  le  trouverons  certainement.  Hum!  il  serait  à  pro- 
pos que  la  signora  prît  du  repos  et  des  potions  calmantes. 
Mi-mi-do-la-sol  !  je  ne  vois  rien  à  cela  d'inquiétant.  Quel 
jour  a  commencé  la  maladie? 

—  Le  jour  même  où  le  bruit  se  répandit  de  la  mort  de  Per- 
golèse. 

—  Connaissait-elle  ce  Pergolèse  ? 

—  Comment  ne  l'aurait-elle  pas  connu,  puisque  j'avais 
recueilli  ce  garçon  chez  moi ,  et  qu'il  donnait  à  ma  fille  des 
leçons  de  musique? 


20  RKVUR     L»h     PARIS. 

—  La  mort  de  cet  homme  n'aurait-elle  pas  affligé  la  si- 
gnora  ? 

—  On  peut  le  lui  demander  ;  mais  si  elle  n'y  fait  pas  de 
réponse  ? 

—  Il  faudra  renouveler  les  questions.  N'aurait-elle  pas 
quelque  sujet  de  contrariété? 

—  Je  vole  au-devant  de  ses  désirs.  —  Je  crains  d'oublier  le 
régime  prescrit. 

—  Il  serait  prudent  d'en  prendre  note. 

—  Sans  doute.  Agissons  avec  prudence,  docteur.  Quel 
bonheur  que  les  hommes  aient  inventé  la  médecine  !  Que  se- 
rions-nous devenus  sans  cela  ?  Quoi  qu'en  puisse  dire  ma 
fille,  il  me  semble  que  je  n'abuserais  point  de  mon  autorité 
paternelle  en  la  priant  de  vous  recevoir.  Venez  avec  moi  dans 
son  appartement. 

La  maladie  de  Lucia  eut  un  affreux  redoublement  sitôt 
que  le  docteur  apparut  comme  un  exorciste.  Malgré  la  pré- 
sence et  les  regards  sévères  du  duc  ,  la  jeune  fille  se  mit  à 
courir  par  la  chambre  en  criant  à  tue-tête  : 

A  bas!  à  bas!  cette  pièce  est  exécrable.  Voulez-vous  bien 
trouver  cela  mauvais,  ou  vous  aurez  affaire  à  moi  !  Des  oran- 
ges !  des  oranges  !  Vive  Duni .'  mort  à  Pergolèse  ! 

Et  la  signora  jeta  tant  d'oranges  sur  la  tête  du  docteur, 
qu'il  se  sauva  jusque  dans  la  rue  en  répandant  toute  la  poudre 
de  sa  perruque. 

Le  duc  au  désespoir  s'enfuit  lui-même,  etcourait  encore 
lorsqu'il  rencontra  son  aumônier. 

—  Je  ne  puis  faire  ma  partie  de  piquet  aujourd'hui,  dit-il 
au  bon  moine,  la  fureur  m'empêcherait  certainement  de 
compter  mes  points.  Don  Ablativo,  que  ne  suis-je  comme 
vous  un  simplebénédiclin  sans  aucune  progéniture  !  Manquer 
à  mon  médecin  !  0  ciel  !  moi-même  j'ai  couru  le  risque  d'être 
un  objet  de  risée  ! 

—  Un  objet  de  risée,  Excellence!  Le  peuple  serait-il  sou- 
levé comme  au  temps  de  Masaniello? 

—  Non  ,  ce  n'est  pas  Masaniello  .  c'est  encore  ce  Pergolèse. 
Ventrebleu!  vous  devez  m'excuser  et  comprendre  à  quel 
point  je  suis  contrarié. 

—  Si  Votre  Excellence  a  reçu  quelque  offense  de  Pergolèse, 


REVUK    DE     PARIS.  21 

elle  en  pourra  tirer  satisfaction  ;  car  je  viens  d'apprendre 
que  cet  homme,  dont  on  pleurait  ici  la  mort ,  est  en  ce 
moment  à  Naples. 

Lucia  ,  qui  venait  d'entrer  ,  accabla  le  moine  de  questions; 
puis  elle  se  jeta  aux  genoux  de  son  père  et  obtint  le  pardon 
de  son  extravagante  conduite. 

—  J'ai  une  grâce  à  vous  demander,  monsieur  le  duc  , 
ajouta-t-elle. 

—  Parlez  sans  crainte,  ma  fille. 

—  Je  désirerais  faire  de  nombreuses  emplettes;  pouvez- 
vous  mettre  à  ma  disposition  une  somme  un  peu  forte  ? 

—  Cette  bourse  contient  en  or  mille  ducats. 

—  Je  prendrai,  si  vous  le  permettez,  un  carrosse  de 
voyage  pour  aller  un  moment  à  la  villa. 

—  Je  ne  m'y  oppose  point. 

—  Ah  !  vous  êtes  le  meilleur  des  pères  ! 

La  signora  ayant  embrassé  le  duc  avec  tendresse ,  et  Pau- 
mônier  s'étant  hasardé  jusqu'à  dire  que ,  sans  le  respect  dû 
à  l'héritière  d'une  si  grande  maison  ,  il  penserait  qu'elle  ve- 
nait de  prendre  une  résolution  imprudente,  Son  Excellence 
imposa  silence  au  moine. 

—  Qu'il  ne  vous  arrive  point  de  trop  présumer  de  vos 
connaissances,  mon  cher.  Ne  vous  écartez  point  de  la  pru- 
dence, et  gardez-vous  de  prononcer  une  parole  légère  sur 
ma  fille  ou  sur  moi,  les  conséquences  en  seraient  terribles. 
Que  le  mot  de  perruque  seulement  ne  sorte  pas  inconsidé- 
rément de  votre  bouche.  Le  silence  peut  être  éloquent ,  a 
dit  un  ancien.  Quoi  qu'il  en  soit,  louez  la  nature,  de  qui  vous 
tenez  l'honneur  de  desservir  ma  chapelle.  Allons,  puisque 
les  événemens  de  cette  journée  sont  heureusement  terminés, 
qu'on  apporte  la  table  de  jeu. 

Le  piquet  commença;  mais  il  durait  depuis  une  heure  à  peine 
lorsqu'un  valet  vint  se  pencher  à  l'oreille  du  duc  : 

—  Je  dois  avertir  Votre  Excellence  que  la  signora  Lucia 
vient  de  partir  en  voiture  avec  des  chevaux  de  poste. 

—  Eh  bien  !  que  vous  importe  ? 

—  J'ai  l'honneur  de  dire  à  Votre  Excellence  avec  des  che- 
vaux de  poste.  11  semblerait  que  c'est  pour  un  long  voyage. 

—  Que  parlez-vous  de  voyage?  —  J'ai  quarante  de  point 


22  REVUE    DB    PARIS. 

et  une  tierce.  —  Je  sais  ce  que  c'est  :  ma  fille  est  à  la  villa. 

—  Pardon  ,  Excellence  j  elle  a  pris  la  route  de  Naples. 

—  C'est  bien.  Allez. 

—  J'ai  quatorze  de  dames,  dit  le  moine.  Je  prends,  quinze, 

seize. 

—  Huit,  neuf,  reprit  le  duc.  Pour  Naples!  Que  dit-il  là? 
—  Dix ,  onze.  —  C'est  impossible  !  —  Douze.  —  0  ciel ,  qu'ar- 
rive-t-il  encore?  —  Treize.  —  Ah!  je  n'y  puis  plus  tenir. 
Celte  journée  est  vraiment  funeste. 

Et  le  duc,  emporté  par  l'inquiétude,  répandit  ses  cartes 
sur  les  escaliers. 

A  compter  du  moment  où  la  marâtre  nature  avait  résolu  la 
perte  de  Pergolèse  en  le  frappant  d'un  mal  incurable,  la 
fortune  se  montra  tout-à-coup  adoucie  et  bienveillante  pour 
cet  homme  qu'elle  avait  si  long-temps  persécuté.  Le  géné- 
reux Duni,  dans  ses  voyages,  fit  mettre  en  répétition  sur 
plusieurs  théâtres  les  pièces  de  son  rival  ;  et  comme  elles 
eurent  de  grands  succès,  Pergolèse  reçut  bientôt  dans  sa  re- 
traite de  Sarno  des  lettres  flatteuses  et  de  bonnes  sommes 
d'argent  avec  des  offres  de  services.  Trois  mois  ne  s'étaient 
pas  encore  écoulés  depuis  son  départ  de  Kome  que  les  illu- 
sions et  les  rêves  d'avenir  envolés  loin  de  son  cœur  y  étaient 
déjà  rentrés,  décidés  cette  fois  à  n'en  plus  sortir.  L'arrivée 
de  la  romanesque  Lucia  n'était  pas  faite  pour  lui  ôter  de  l'es- 
prit que  la  Providence  avait  résolu  de  l'accabler  de  faveurs  ; 
et  dans  ses  élans  de  joie  il  levait  les  yeux  vers  le  Tout-Puis- 
sant, tandis  que  les  dents  invisibles  de  la  mort  le  dévoraient 
avec  une  horrible  avidité. 

Le  désespoir  et  le  malheur  avaient  porté  les  premiers  coups 
à  sa  faible  constitution;  le  travail  et  l'amour  heureux  ache- 
vèrent de  la  ruiner. 

La  phthisie  fit  des  progrès  si  rapides  que  Lucia  fut  saisie 
de  terreur.  Les  soins  qu'elle  prodigua  au  malade  ne  purent 
retarder  la  catastrophe  inévitable. 

Pendant  ses  derniers  instans  de  bonheur,  Pergolèse  com- 
posa le  Salve  rcijinu.  Ce  morceau  semble  un  chaut  dérobé 
furtivement  aux  cantiques  célestes  des  anges,  qui  contem- 
plent avec  amour  la  mère  de  Dieu  assise  sur  son  trône  de  lu- 
mière. 


RF.VTJK    TIF.    PARIS. 


u 


Un  soir  que  Pergolèse  s'était  long-temps  promené  au  pied 
du  Vésuve,  il  voulut  se  mettre  au  piano  et  chanter;  mais  sa 
poitrine  refusa  de  laisser  sortir  aucun  son.  Un  frisson  moi-tel 
parcourut  ses  membres,  et  Lucia  vit  ses  traits  boulev» 
prendre  l'effroyable  contraction  de  la  mort. 

—  Ah!  Lucia,  disait-il,  pourvu  quêtes  beaux  bras  me 
couchent  dans  la  tombe,  je  m'y  endormirai  délicieusement. 

On  courut  chercher  le  seul  médecin  chargé  de  faciliter  le 
passage  de  ce  monde  à  l'autre  à  tous  les  habitans  du  bourg. 

—  Sauvez-le  ,  sauvez-le-moi  !  s'écria  Lucia  dès  que  le  doc- 
t  eur  entra. 

—  Je  ne  puis  sauver  un  mort ,  dit  froidement  l'hypocrate 
napolitain.  Tenez,  signora,  voici  son  dernier  soupir. 

Pergolèse  venait  d'expirer.  —  Les  amis  du  jeune  maestro 
n'ont  point  laissé  de  renseignemens  sur  l'existence  de  Lucia; 
mais  on  pourra  s'en  procurer  en  feuilletant  les  archives  de 
l'illustre  famille  des  Mondragone. 

Un  joli  petit  tombeau  de  marbre  noir  fut  élevé  dans  le 
cimetière  de  Sarno ,  à  peu  de  distance  du  Vésuve.  J'ai  en- 
tendu raconter  que,  dans  la  semaine  où  mourut  Pergolèse, 
il  y  eut  grand  bruit  dans  la  petite  ville  par  l'arrivée  d'un 
puissant  personnage  accompagné  d'une  suite  nombreuse  ; 
qu'après  de  longues  recherches  on  découvrit  une  jeune 
femme  en  deuil  accroupie  sur  le  tombeau,  et  qu'on  l'em- 
porta malgré  ses  cris. 

Les  mêmes  personnes  m'ont  assuré  que  pendant  plusieurs 
années  une  femme  qui  avait  la  clef  du  tombeau  revint  le  visi- 
ter de  temps  à  autre;  que  la  dernière  fois  qu'elle  parut  à  Sarno 
elle  était  en  compagnie  d'un  beau  garçon  dont  les  discours 
paraissaient  l'amuser  singulièrement.  On  n'a  jamais  su  me 
«lire  si  cette  personne  était  celle  qu'on  avait  déjà  trouvée  ac- 
croupie, désespérée  et  vêtue  de  noir. 

Moins  de  six  mois  après  la  triste  fin  de  Pergolèse.  Duni, 
qui  se  trouvait  dans  un  café  de  Vienne,  fut  injurié  par  des 
étudians  allemands  qui  l'appelèrent  marchand  de  poisons, 
et  lui  jetèrent  des  tabourets  aux  jambes. 

A  Berlin  ,  son  Ifujazct  tomba,  écrasé  sous  les  sifflets,  les 
pommes  cuites  et  les  tarifs  pourris. 

A  Paris  seulement  on  applaudit  sa  musique  de   fa  Cl 


2-i  REVUE    DE    PARIS. 

cheuse  d'esprit,  et  souvent  le  maestro  entendit  les  prome- 
neurs du  foyer  de  la  salle  Favart  dire  à  voix  basse  derrière 
lui  : 

Tenez ,  voilà  cet  infâme  Duni  qui  a  empoisonné  Pergolèse. 
C'est  un  scélérat ,  mais  sa  musique  est  charmante. 

—  Mon  Dieu  ,  disait  le  pauvre  Duni,  c'est  un  profond  et 
merveilleux  problème  que  celui-ci  :  La  sottise  des  hommes 
est-elle  plus  éclatante  dans  leur  injustice  que  dans  leur  en- 
gouement? 

Patl  de  Musset. 


\ 


BADEN  ET  CARLSRUIIE. 


ROUTE  DE  CARLSRUHE.  -  LIEU  DE  REpos  pQCR  „,    YorAc^$ 
-W1ESLOCH.     -HYMNE     LUTHERIEN.    _     AVENUE    DEpEU_ 
PLIERS.  -  PALAIS.  _  JARDIKS>  _  opéRA<  _  bade    __  H.TEL 

CHABERT.  -  ANCIENS  ET  NOUVEAUX  CHATEAUX.  -  PROMENA- 
DES. -  SALLES  DE  JEU.  -  LE  VIEUX  CHATEAU.-,  TRIBUNAUX 
•ECRETS.-BAIN  ROMAIN.-  TOILETTE  DE  BAL.  -  SOCIETE 
DE  BADE.  -  TABLES  DE  JEU.  -  SOZRÉE  DU  DIMANCHE.  -  LE 
MOURCTHAL.  -  LE  MLMMELSÉi.  -  CERNSBACH.  -  LE  RL.NCEI . 
—   EBERSTEIN.  —  LA  MOURG. 

La  rou.e  de  Hcidelberg  à  Carlsruhc  n'a  de  remarquable 
que  a  l.gne  de  montagnes  qui  la  borde  à  ,,horizon    q 
que ,,,,„  .mUes,  tous  ,es  beaux  points  de  vue  se  trouv-  n 
don, are  vous;  et,  en  vérité,  lorsqu'on  vient  d'abandonner 
IaB  ,.Bs,rassee..e  Neckar,  peu  de  routes  peuvent  réda- 
mer  l'admiration. 

En  Allemagne,  elles  ont  un  caractère  tout  particulier  el 
queje  „  a,  retrouvé  dans  aucune  autre  eontree.  J'ai  rl'a  ! 
que  des  bancs  pose,  pour  la  commodité  des  personnes  nui 

32  pievis  son'  «**— «  p-éspà  ;is 

d  brwh  •  J  "'  V"  mêmeqUi  SC  'rouvaienl  "couverts 
berce  "on'  S'  '""""r  -«-*".  1-*«n«  formaient  un 
ne  Zi  ,  Pe"f ra  q"  U"e  Ch0,e  d'aussi  Peu  d'importance 
ne  mente  pas  qu'on  en  fasse  mention  ;  cependant  elle  sert 

jesuqsl0  le'':lrC,S.'  Cl  »  qUel  PHx  "s  ba"«  on,  été  établis, 
ve | a  eP.°  a C'°"'C  qUC  C'C£'  »  la  bi™veillance  uni- 
verselle que  le  voyageur  pédestre  doit  cette  commodité. 

3 


26  BEVUE    DE  PATITS. 

Nous  nous  arrêtâmes  à  Wiesluch  ,  éloigné  de  deux  lieues 
de  Heidelberg  ;  nous  y  fîmes  un  excellent  déjeuner  à  un 
prix  très-modéré.  Pendant  qu'on  préparait  notre  repas  . 
nous  allâmes  à  l'église;  en  entrant  ,  nous  fûmes  salués  par 
les  sons  pleins  et  solennels  d'un  hymne  luthérien.  Ce  petit 
édifice  était  rempli  de  fidèles  qui  avaient  bien  les  manières 
les  plus  rudes  et  les  regards  les  plus  austères  que  j'aie  en- 
core rencontrés  de  ma  vie.  Les  hommes  et  les  femmes  por- 
taient des  vêlemens  que  n'eussent  pas  désavoués  les  fanati- 
ques du  temps  de  Cromwell  Toute  la  scène  réalisait ,  non  le 
beau  idéal,  mais  le  triste  idéal  d'une  assemblée  de  méthodistes. 
Nous  passâmes  une  heure  à  Bruchsal ,  autrefois  la  rési- 
dence de  l'évêque  de  Spire;  on  y  voit  un  beau  château,  ce- 
lui de  la  résidence,  auquel  des  réparations  seraient  néces- 
saires. L'église  de  Saint-Pierre  renferme  quelques  beaux 
monumens  élevés  par  les  ordres  de  l'évêque  de  Spire,  mais 
ce  qui  me  frappa  davantage  dansla  petite  ville  de  Bruchsal, 
ce  fut  le  nombre  de  ses  belles  et  claires  fontaines. 

Quoique  j'aime  peu  les  peupliers  .  je  ne  puis  m'empêcher 
d'avouer  que  l'avenue  ,  composée  de  ces  arbres  ,  qui  con- 
duit à  Carlsruhe  ,  est  d'une  dignité  et  dune  beauté  vraiment 
remarquables  ;  elle  a  une  lieue  de  long ,  et  la  hauteur  .  la 
grosseur  des  arbres  qui  la  composent,  produisent  un  effet 
magnifique  et  frappant. 

Carlsruhe  est  considérée  comme  la  capitale  du  duché  de 
Bade  ,  puisque  le  grand  duc  y  a  fixé  sa  résidence.  C'est  une 
ville  petite  ,  bien  bâtie  .  d'un  aspect  riant ,  offrant  tout  l'a- 
grément que  l'on  est  sûr  de  trouver  dans  les  plaies  où  les 
princes  allemands  ont  établi  leur  résidence. 

La  plupart  des  capitales  des  grands  duchés  égalent  et 
même  surpassent  Carlsruhe  en  étendue;  cependant  pas  une 
n'offre  ce  fini  de  splendeur,  cette  élégance  uniforme  qui 
seuls  peuvent  indiquer  la  présence  des  souverains.  La  ville 
est  située  dans  une  plaine  abritée  au  nord-ouest  par  la  fo- 
rêt d'Hartwald  ,  le  ehâleau  est  placé  de  manière  à  former 
le  centre  d'un  cercle  (I) ,  ses  magnifiques  jardins  occupent 
un  côté  ,  et  de  l'autre  est  la  ville. 

(1)  C'est  une  erreur.  Carlsruhe  a  la  forme  il'un  éventail  .  et  le 
château  en  occupe  L'extrémité.  {X.du  Tr.  ) 


REVUE    DE    PARIS. 


27 


La  place  Royale  est  une  superbe  arène.  D'innombrables 
orangers  bordent  les  belles  promenades  qui  conduisent ,  en 
toutes  directions  ,  de  la  ville  au  palais  ;  elle  est  ornée  de  ré  - 
servoirs  et  de  fontaines.  D'un  côté  ,  le  palais  étend  son 
gracieux  demi-cercle  ,  et  de  l'autre  ,  la  ville  ,  l'église,  de 
beaux  monumens  ;  l'ensemble  offre  un  brillant   coup-d'œil. 

Nous  étant  présentés  aux  grilles  du  palais  pour  le  visiter, 
et  en  ayant  demandé  la  permission  à  la  sentinelle,  celle-ci 
entra  dans  une  des  loges  et  en  sortit  bientôt,  accompagnée 
d'un  officier  qui  était  probablement  de  service,  et  qui  accéda 
fort  poliment  à  notre  demande.  Une  société  composée  d'An- 
glais venait  aussi  d'arriver;  nous  nous  réunimes  à  elle  pour 
visiter  les  salles  du  conseil  ;  elles  sont  très-élégantes  ,  et , 
sans  vouloir  rabaisser  les  salles  immenses  de  Mannhcim , 
d'une  étendue  tout-à-fait  imposante. 

Après  avoir  parcouru  toutes  les  pièces  que  l'on  montre 
aux  étrangers,  nous  montâmes  au  haut  de  la  tour  ,  érigée 
seulement,  à  ce  que  je  présume,  pour  faire  jouir  du  magni- 
fique et  singulier  point  de  vue  qu'elle  domine.  Placé  à  cette 
hauteur,  on  a  pour  horizon  l'Odenwald  et  le  Bergstrasse  à 
l'est ,  les  Vosges  à  l'ouest ,  et  les  hauteurs  de  la  Forêt  Noire 
au  sud  ;  mais  les  traits  caractéristiques  de  ce  point  de  vue 
consistent  dans  les  objets  placés  plus  près  ,  sous  les  yeux. 
D'un  côté  on  voit  la  jolie  et  petite  ville  de  Carlsruhe  avec 
ses  nobles  et  nombreux  édifices  ;  elle  s'étend  jusqu'à  la  li- 
sière de  la  forêt,  qui  borde  les  collines  de  l'est  ;  de  l'autre  , 
les  superbes  jardins  du  palais  ornés  de  délicieuses  fleurs  , 
de  buissons  et  d'allées.  Tout  ce  tableau  se  perd  dans  la  som- 
bre forêt  qui  semble  baigner  la  base  des  Vosges.  Ce  qui 
rend  ce  point  de  vue  si  enchanteur,  c'est  que  tout  parait 
combiné  pour  faire  ressortir  le  joli  panorama  qui  environne 
la  haute  tour.  Le  Rhin  semble  onduler  ses  eaux  comme  pour 
faire  admirer  sa  beauté  au  seigneur  de  ces  lieux  ,  et ,  sem- 
blable à  un  serpent  brillant  dans  la  main  d'un  enchanteur  , 
il  échange  sa  majesté  et  sa  force  pour  l'agrément  et  la  grâce. 
La  forêt  étend  son  ombre  si  désirable  au-delà  des  rues  trop 
éclairées  par  le  soleil ,  et  les  collines  éloignées  qui  environ- 
nent le  paysage  semblent  l'encadrer.  Tous  les  objets  à  la 
portée  de  la  vue  contribuent  plus  ou  moins  à  la  beauté  de 


28 


REVUE     DE    PARIS. 


l'ensemble,  etrien  n'arrête  la  vue  d'une  manière  désagréable. 

Comme  à  Versailles  ,  les  routes  tirées  sur  tous  les  points 
font  du  palais  le  centre  d'une  étoile.  Quelques-unes  de  ces 
routes  s'étendent  fort  loin  dans  la  plaine ,  et  d'autres  se 
fraient  un  passage  à  travers  les  arbres. 

Après  avoir  plusieurs  fois  parcouru  la  galerie  qui  com- 
mande cette  vue  magnifique  ,  nous  errâmes  dans  les  jar- 
dins ,  et  le  reste  de  la  matinée  fut  employé  à  examiner  la 
multitude  de  délicieuses  fleurs  et  d'arbustes  dont  ces  jardins 
abondent. 

Toutes  ces  plantes  sont  étiquetées  d'une  manière  soignée 
et  scientifique.  La  perfection  à  laquelle  elles  atteignent,  leur 
abondance,  leur  magnifique  arrangement  et  l'odeur  exquise 
qu'elles  exhalent,  rendent  d'une  haute  valeur  le  privilège 
de  parcourir  ces  jardins;  mais  je  n'ai  jamais  vu  une  aussi 
grande  quantité  de  fleurs  que  celles  qu'on  avait  réunies  sous 
les  fenêtres  du  palais.  J'ai  déjà  parlé  de  la  passion  qu'ont  les 
Allemands  pour  les  fleurs  ;  il  paraîtrait,  d'après  l'abondance 
qui  existe  ici,  que  la  royale  maitresse  du  plus  joli  de  tous 
les  palais  ,  quoique  de  naissance  et  d'habitudes  étrangères  , 
a  aussi  ce  goût  dominant  pour  l°s  l'icurs.  La  prééminence 
des  jardins  de  Carlsruhe  semble  établie  au-dessus  de  celle  des 
autres  palais  ,  comme  la  bannière  de  soie  ,  qui  flotte  sur  la 
tour  royale  ,  indique  que  le  souverain  y  a  fixé  sa  demeure. 
Et  certes  ,  jamais  un  plus  joli  drapeau  n'a  livré  ses  couleurs 
à  la  brise.  C'est  le  ciel  même  qui  lui  a  donné  ses  teintes. 

En  entrant  dans  le  jardin,  nous  rencontrâmes  le  grand 
duc  et  ses  trois  fils,  beaux  enfans;  le  plus  jeune  surtout, 
qui  n'a  pas  plus  de  cinq  à  six  ans.  est  un  charmant  enfant. 

ISous  reconnûmes  le  duc  et  les  princes  avant  qu'on  nous 
eût  informés  de  leur  rang.  Nous  avions  bien  souvent  vu  leurs 
portraits  dans  les  maisons  où  nous,  étions  entrés;  je  puis 
dire  aussi  dans  les  chaumières;  voilà  une  preuve  entre  mille 
de  la  popularité  du  souverain. 

Le  soir,  nous  allâmes  à  l'Opéra.  L'intérieur  du  théâtre 
est  très-élégant,  et  la  représentation  delà  Gazza  Ladraful^ 
en  vérité,  excellente  ;  je  fus  pleinement  satisfaite  en  dépit 
de  l'orchestre  de  Francfort,  qui ,  par  sa  perfection,  m'avait 
rendue  si  difficile. 


REVUE    DE    PARIS. 

Le  jour  suivant  ,  nous  partîmes  de  bonne  heure  pour 
Bade;  à  Rastadt,  nous  déjeunâmes  :  là  se  trouve  aussi  un 
château  ducal.  Cette  petite  ville  est  située  sur  la  Mourg  ,  et 
toute  la  campagne  environnante  participe  déjà  de  la  beauté 
qui  rend  celte  rivière  célèbre. 

Nous  arrivâmes  à  Bade  à  deux  heures;  et  quoiqu'on  nous 
eût  menacés,  tout  le  long  de  la  route  ,  de  ne  point  trouver 
d'appartemens  ,  nous  fûmes  assez  heureux  ,  en  entrant  dans 
la  ville,  pour  apercevoir  une  affiche.  Nous  nous  établîmes 
tout  de  suite  dans  une  maison  petite,  mais  confortable;  puis, 
comme  nous  étions  au  courant  des  habitudes  de  la  ville 
nous  fîmes  toilette  ,  et  nous  nous  rendîmes  à  l'hôtel  du  très- 
célèbre  Chabert.  Ce  que  j'avais  entendu  dire  de  la  beauté  et 
de  léclatde  Bade  m'avait  préparécau  charmede  -a  position, 
qui  offre  tout  ce  qu'on  peut  désirer  dans  un  séjour  de  bai- 
gneurs. 

On  s'est  tant  de  fois  appesanti  sur  la  grandeur  de  la 
scène  que  présente  cette  ville,  que  je  n'essaierai  pas  d'en 
donner  la  description.  Si  toutefois  je  me  sentais  tentée  de 
donner  un  libre  essor  à  mon  admiration,  je  réclamerais 
mon  pardon  en  faveur  du  désir  que  je  voudrais  inspirer  aux 
touristes  de  mettre  cette  ville  au  nombre  de  celles  qu'ils  vi- 
sitent dans  leurs  courses  d'été.  Ils  me  remercieront  si  je 
parviens  à  les  persuader,  j'en  suis  sûre,  quel  que  soil  leur 
goût,  leur  caractère,  leur  sexe,  leur  âge  :  tous  trouveront 
Bade  un  séjour  enchanteur. 

S'ils  aiment  une  scène  vaste,  solennelle,  sombre,  sauvage, 
qu'ils  errent  à  un  mille  de  la  ville;  ils  pourront  se  perdre 
dans  les  sombres  vallées  qui  se  perpétuent  à  travers  les 
montagnes,  couvertes  de  pins,  de  la  Forêt  Noire.  S'ils  ré- 
clament une  scène  plus  gaie  et  plus  brillante,  quel  plus  char- 
mant aspect  que  celui  des  jardins  qui  conduisent  à  la  suite 
de  bâtiinens  appelés  les  Salons  de  conversation!  Là  le  plus 
fol  engouement,  la  plus  brillante  dissipation,  la  plus  grande 
variété,  charment  le  regard  et  animent  l'esprit.  Nulle  part 
on  ne  pourrait  trouver  un  assemblage  plus  complet.  L'or- 
dre le  plus  parfait  y  règne. 

Après  avoir  traversé  un  des  ponts  de  la  ville,   une  belle 
roule  pour  les  voitures,  pareille  à  celles  qui  sont  tirées  dans 
9  3. 


30  REVUE    DE    PARIS. 

les  parcs  de  seigneurs  etabritées  de  deux  côtés  par  des  baies, 
conduit  au  Saal.  Des  allées  de  gravier,  fort  bien  entretenues, 
sont  bordées  d'un  côté  par  ces  baies,  et  de  l'autre  par  la 
petite  rivière  ou  plutôt  par  le  ruisseau  d'Oelbach.  Ce  ruis- 
seau servait  autrefois  de  ligne  de  démarcation  entre  la 
France  et  l'Allemagne.  Sur  la  droite  ,  ces  baies  sont  inter- 
rompues par  une  rapide  montée,  entrecoupée  dallées,  de 
berceaux  et  de  séduisans  sentiers,  qui  s'élèvent  graduelle- 
ment, jusqu'à  ce  qu'ils  se  perdent  dans  la  sombre  forêt  de 
pins  dont  est  couverte  la  colline  qui  enclôt  Bade  de  cha- 
que côté. 

A  toute  autre  beure  de  la  journée,  nous  aurions  été  tentés 
de  prendre  les  sentiers  qui  conduisent  de  hauteurs  .  en  hau- 
teurs afin  de  jouir  du  bonheur  de  nous  perdre  dans  la  mon- 
tagne boisée  ;  mais  la  pensée  du  diner  nous  indiqua  une 
magnifique  façade  que  nous  découvrions  à  travers  les  ar- 
bres. 

Quelque  soit  le  jugement  porté  par  la  savante  vérité  du 
goût  classique  sur  les  variétés  d'architecture  de  cette  façade, 
son  effet  général  est  grand  et  imposant.  Comme  premier 
point,  on  voit  le  théâtre  ,  puis  une  basse  colonnade,  sous  la- 
quelle sont  placés  une  librairie,  les  salons  de  lecture  et 
un  rang  de  jolies  boutiques  où  on  vend  de  la  musique  ,  des 
gravures  et  toutes  espèces  de  petits  objets  de  curiosité  ;  puis 
s'élève  le  bâtiment  central,  si  noble  dans  ses  proportions, 
ayant  pour  façade  un  portique  supporté  par  des  colonnes 
corinthiennes.  L'élégance  de  cet  édifice,  la  vue  qu'il  com- 
mande ,  peuvent  le  faire  rivaliser  avec  ce  qu'il  y  a  de  mieux 
en  ce  genre  j  plus  loin,  mais  faisant  toujours  partie  de  ce 
bâtiment,  se  voit  le  dispendieux  établissement  de  Chabert. 
En  arrivant,  nous  trouvâmes  la  magnifique  esplanade  qui  le 
précède  couverte  d'une  foule  de  personnes  bien  velues,  et 
dont  la  démarche,  les  mouvemenset  les  regards  prouvaient 
qu'elles  n'avaient  d'autre  but  que  celui  de  se  divertir.  Il  se- 
rait impossible  de  se  trouver  au  milieu  d'une  assemblée  si 
joyeuse  ,  entourée  de  tous  les  plaisirs  et  des  antidotes  de  la- 
mélancolie  ,  sans  éprouver  l'envie  d'entrer  dans  l'esprit  de 
la  scène,  dont .  on  vérité,  la  vue  seule  serait  un  remède  cor- 
tain  contre  les  diahlcs  hlcvs  (Mue  drrils).  Nous  traversâmes 


RF.VUF.    DE    PARIS.  81 

cette  foule  joyeuse  ,  pressés  par  un  appétit  dévorant ,  et  nous 
entrâmes  chez  Chabert,  qui,  à  mon  avis,  est  bien  le  meilleur 
restaurant  que  l'on  puisse  trouver,  même  en  sortant  de 
Paris.  Trois  rangées  de  tables  (propres  à  contenter  un  triste 
solitaire,  s'il  pouvait  s'en  trouvera  Bade),  d'immenses 
buffets  capables  de  satisfaire  le  roi  Artbus  et  ses  chevaliers, 
ne  remplissent  pas,  maisoccupentle  vastesalon.  Apprécier 
la  cuisine  de  cet  établissement,  ce  serait  encourir  la  répu- 
tation de  gourmet  :  aussi  ce  n'est  qu'en  passant  que  je  la 
déclare  exquise  ;  mais  l'air  ,  le  style  ,  la  brillante  variété  de 
la  scène,  sont  encore  préférables.  Nous  entrâmes  dans  le 
salon  à  quatre  heures  et  demie,  et  jusqu'à  six  des  sociétés 
de  tout  genre  ne  cessèrent  d'arriver ,  jusqu'à  ce  qu'enfin  les 
tables  se  trouvèrent  occupées.  Celles  préparées  pour  rece- 
voir de  nombreux  convives  étaient  toutes  retenues.  La  déli- 
catesse du  linge,  l'abondance  de  l'argenterie,  la  brillante 
profusion  du  cristal,  donnaient  à  l'appartement  un  air  de 
luxe  et  d'élégance  inouïs. 

Aussitôt  après  avoir  terminé  notre  gai  repas  ,  nous  nous 
rendîmes  à  la  librairie  pour  inscrire  nos  noms  et  assurer  à 
nos  compagnons  l'entrée  du  cabinet  de  lecture.  La  scène  de 
la  façade  était  toujours  aussi  gaie,  avec  cette  différence, 
que  la  majeure  partie  de  la  compagnie  se  tenait  assise  à 
l'ombre  de  l'immense  portique  placé  devant  les  salles  pu- 
bliques; les  dames  prenaient  des  glaces  ou  du  café;  les 
hommes  étaient  délicieusement  occupés  à  fumerie  cigare. 
Là  encore  ,  la  scène  était  si  nouvelle  et  si  animée  ,  que  nous 
nous  trouvâmes  obligés  de  nous  arrêter  et  de  contempler 
cette  joyeuse  troupe. 

Au  côté  opposé  à  Chabert,  s'élève  la  rapide  colline  sur 
laquelle  sont  les  ruines  du  vieux  château  qui,  durant  sept 
siècles  environ,  fut  le  château  des  princes  de  Bade.  Directe- 
ment au-dessus,  à  peu  près  à  deux  milles  de  la  ville  ,  on  voit 
leur  résidence  actuelle  ,  avec  sa  magnifique  terrasse.  L'an- 
cien château,  masse  de  ruines,  presque  sans  forme  ,  mais 
d'une  hauteur  prodigieuse ,  semble  regarder  à  travers  un 
sombre  manteau  de  pins  ,  comme  pour  insulter  au  luxe  mo- 
derne, qui  paraît  si  mesquin  près  de  la  solennelle  grandeur 
des  gloires   féodales.    L'autre  château   est  plus  jeune   en 


33  REVUE    DE    PARIS. 

comparaison  ,  quoique  son  origine  remonte  à  Christophe, 
margrave  de  Bade  ,  au  treizième  siècle 

La  ville  atteint  le  niveau  de  l'édifice,  et  quoique  aucun 
bâtiment  ne  soit  assez  haut  pour  en  masquer  la  vue  ,  l'effet 
général  de  son  site  élevé  et  de  son  étendue  est  diminué  par 
la  proximité  des  maisons.  Mais  l'histoire  a  attaché  à  cet 
édifice  des  souvenirs  ineffaçables.  Sous  ces  piles  massives  se 
trouvent  des  donjons  si  parfaitement  conservés  ,  que  l'on  y 
lit  encore  les  lignes  tracées  par  les  victimes  du  tribunal 
secret  qui  y  subirent  leur  sentence.  Il  est  impossible  de 
regarder  ce  faite  sinistre  sans  horreur  ;  mais  en  tournant  la 
tête,  au  lieu  de  ces  sombres  montagnes  et  de  cet  effrayant 
château  .  les  objets  les  plus  rians  et  la  gaieté  la  plus  folle 
charment  la  vue  et  frappent  l'oreille. 

D'un  côté,  une  longue  avenue  d'acacias  s'étend  à  perte  de 
de  vue  ,  flanquée  d'une  rangée  de  boutiques  qui ,  outre  mille 
petits  jolis  objets  qui  y  sont  étalés,  offrent  la  variété  des 
costumes  français,  savoyards,  tyroliens  ,  que  portent  les 
marchands  des  deux  sexes  qui  les  occupent.  L'allée  elle- 
même  ,  avec  la  foule  bigarrée  qui  la  remplit,  présente  le  plus 
amusant  spectacle.  Dans  un  coin  est  une  tabled'écarté,  placée 
sous  les  arbres,  qui  attire  un  cercle  de  flâneurs,  arrêtés  un 
moment  pour  examiner  les  chances  du  jeu;  dans  un  autre  , 
le  caraco  vert ,  le  chapeau  pointu  d'un  marchand  suisse, 
qui  vous  offre  des  gants  de  chamois  qu'il  dit  avoir  chassés  et 
cousus  de  ses  propres  mains  ,  attirent  quelques  acheteurs  et 
grand  nombre  de  curieux.  Là,  une  jeune  Suissesse,  avec 
ses  jolis  pieds,  ses  jupes  courtes  et  son  large  chapeau  de 
paille,  déploie  toutes  ses  grâces,  et  vous  invite  à  acheter 
des  crucifix,  des  broches  et  des  épingles  à  la  Napoléon  ,  le 
tout  au  prix  fort  modéré  d'un  sou  ;  ici ,  le  jongleur  .  mêlant 
à  son  habillement  quelque  chose  du  costume  de  toutes  les 
nations  de  la  terre  ,  a  l'air  d'en  faire  la  critique  ,  et  obtient 
des  auditeurs. 

Un  nouveau  mouvement  est  bientôt  imprimé  à  toute  la 
scène  par  les  musiciens  placés  sous  le  portique.  Chaque 
chaise  est  occupée,  chaque  table  entourée;  les  Français  de- 
mandent le  café  et  le  cognac,  les  Allemands  fument ,  et  les 
Anglais  se  font  servir  des  glaces.  A  mesure  qu'une  société  se 


REVUE  DE  PARIS.  1  o 

lève,  une  autre  prend  sa  place,  offrant  toujours  de  nou- 
veaux groupes  à  étudier.  Ce  spectacle  n'a  qu'un  seul  point 
d'uniformité,  c'est  sa  gaieté  toujours  renaissante. 

Gomme  nous  avions  souscrit  à  la  bibliothèque ,  pour  les 
bals  ,  à  un  prix  très-modéré ,  nous  entrâmes  dans  les  salles  , 
et  là  un  spectacle  tout  nouveau  nous  sourit.  La  première 
salle,  dont  l'entrée  est  sous  le  portique,  a  cent  pieds  de  long 
sur  quarante  de  large  ;  au  centre  est  une  table  de  roulette. 
Comme  je  venais  de  laisser  le  portique  et  les  promenades 
encombrés  de  monde  ,  jo  fus  étonnée  de  voir  celle  pièce  en- 
tièrement remplie  j  la  foule  était  non-seulement  mélangée 
d'une  façon  plus  bizarre  que  celle  du  dehors  ,  mais  elle  of- 
frait d'étonnans  contrastes.  Des  femmes  de  haut  rang  et  de 
grande  réputation  étaient  debout  ou  assises  à  côlé  du  mal- 
heureux aventurier  qui  jouait  son  dernier  napoléon.  Il 
faut  avoir  passé  quelques  jours  à  Bade ,  et  s'être  lie  avec 
quelques  personnes  de  la  société  ,  avant  de  pouvoir  com- 
prendre les  singulières  anomalies  de  cette  scène. 

Après  ce  salon ,  d'un  côté  ,  est  la  belle  salle  de  la  conver- 
sation, ornée  élégamment  de  sofas,  de  divans  et  d'un  grand 
piano  ,  où  les  dames  peuvent  s'amuser  ou  amuser  les  autres. 
Les  souscripteurs  sont  seuls  admis  dans  cet  appartement;  les 
autres  sont  ouverts  à  tout  le  monde.  Plus  loin  est  une  belle 
salle  ,  qui  fut  le  chœur  de  l'église  des  jésuites,  transformée 
depuis  en  un  collège ,  et  maintenant  (  étrange  destinée  des 
choses  humaines  !  )  devenue  une  salle  de  jeu  !  C'est  là  que  les 
tables  de  rouge  et  noir  sont  établies.  Je  les  trouvai  entou- 
rées des  dames  aussi  bien  que  d'hommes, et  elles  cherchaient, 
comme  eux,  à  réprimer  l'agitation  toujours  visible  du 
joueur.  Cette  salle  était  remplie,  le  jeu  très-élevé,  et  lasociété 
probablement  plus  distinguée  que  celle  qui  entourait  les 
tables  de  roulette.  La  scène  avait  pour  moi  un  intérêt  si  nou- 
veau et  si  profond,  qu'en  dépit  de  la  foule  joyeuse  du  dehors, 
je  n'eus  pas  le  courage  d'abandonner  la  place  où  je  me  trouvais. 

C'était  la  première  fois  que  je  voyais  la  physionomie  hu- 
maine dans  une  situation  si  propice  à  laisser  percer  les  émo- 
tions variées  qui  l'agitent  tour  à  tour.  L'étude  d'une  figure 
humaine  peut  être  effroyable  ,  et  je  ne  puis  définir  pourquoi 
j'éprouvais  tantd'inlérêt  ou  plutôt  tant  de  fascination  à  épier 


84 


REVUE     DE    PARIS. 


le  mouvement  des  muscles  de  ces  gens  qui  me  faisaient  tous 
pitié;  la  vérité  est  qu'en  dépit  de  la  défense  de  s'asseoir, 
faite  à  ceux  qui  ne  jouent  pas  ,  et  des  haineuses  passions  qui 
étaient  exposées  à  mes  regards,  je  restai  dans  cette  église 
profanée  jusqu'à  ce  que  le  calme  et  l'obscurité  eussent 
remplacé  le  brillant  spectacle  qu'offraient  les  prome- 
nades. 

La  salle  de  souscription  était  aussi  remplie  lorsque  nou9 
la  traversâmes  pour  nous  en  retourner  :  on  y  faisait  de  la 
bonne  musique;  mais  je  ne  me  sentis  pas  le  désir  dV  entrer. 
Nous  revînmes  à  notre  tranquille  demeure  ,  où  nous  mora- 
lisâmes ,  en  prenant  le  thé  ,  jusqu "à  l'heure  de  dormir. 

Le  lendemain  nous  partîmes  pour  le  vieux  château. 

La  route  qui  mène  au  vieuxchâteau  est  bien  coupée  et  ren- 
due aussi  facile  que  la  nature  du  terrain  le  permet  ;  pourtant 
nous  fûmes  une  heure  entière  avant  d'atteindre  le  point  où 
la  gigantesque  ruine  commence  à  s'étendre.  La  vue  des  murs 
seuls  de  VAlt-Schloss  compenserait  à  peine  la  fatigue  que 
l'on  se  donne  pour  les  atteindre  ,  si  la  mémoire  n'évoquait 
les  légendes  nées  en  ce  lieu  ,  si  l'imagination  ne  ramenait 
à  ces  scènes  que  ces  sallesen  ruines  et  désolées  ne  sont  que 
trop  propres  à  rappeler.  La  place  qu'occupent  ces  ruines  est 
effrayante  par  son  isolement ,  et  leur  grandiose  ,  augmenté 
par  l'immense  paysage  au-dessus  duquel  elles  pendent ,  puis- 
qu'il estnécessaire,  pour  les  atteindre,  de  grimper  .  comme 
le  chasseur,  de  rochers  en  rochers,  jusqu'à  cette  cime.  Je  n'a- 
vais jamais  contemplé  un  paysagesi  étendu.  Le  roc  sur  lequel 
se  dressent  ces  ruines  est  élevé  de  cent  pieds  au-dessus  du 
cours  du  Rhin  ,  et  ,  comme  il  se  termine  en  pain  de  sucre  , 
le  panorama  est  parfait.  D'un  côté  l'on  voit  Strasbourg,  de 
l'autre  Worms  .  entrecoupé  par  le  cours  du  Rhin  qui  ser- 
pente dans  toutes  les  directions.  C'est  là  le  dernier  plan;  le 
premier  le  surpasse  en  beauté.  Des  collines  sans  nombre 
entourent  Bade  de  tous  cotés  et  s'étendent  au  loin  ;  elles 
s'entrecoupent  les  unes  les  autres  avec  un  tel  mélange  de 
contours,  une  si  capricieuse  variété  de  teintes  ,  alors  que  la 
lumière  se  joue  sur  le  tlanc  des  monts  couverts  de  sombres 
pins  ,  que  la  vue  .  devenue  confuse  par  tant  de  sauvage  ma- 
gnificence ,  erre  de  sommets  eu  sommets,  de  valiees  en  val- 


RF.VDF.   DE   PARI5.  ~> 

lées  ,  incapable  de  décider  à  quel  point  elle  donnera  la  pré- 
férence. 

On  nous  montra  parmi  les  ruines  une  arcade  peu  élevée, 
s'abaissant  graduellement,  et  bloquée  par  des  piles  de  pier- 
res. ISotre  guide  nous  dit  qu'elle  communiquait  avec  les 
chambres  souterraines  du  château.  C'est  une  vraie  mortifi- 
cation de  recevoir  pour  réponse  à  la  demande  toute  natu- 
relle de  visiter  les  cachots,  ces  fâcheuses  paroles  :  u  Madame, 
le  souterrain  est  comblé  ?  * 

D'immensesmasses  de  granit  s'élèvent  au-dessus  des  bois, 
près  du  château  :  il  semble  qu'elles  soient  une  continuation 
de  ses  murs.  L  i  mes  compagnons  trouvèrent  de  l'occupa- 
tion, l'un,  pour  sescrayons  ,  l'autre  pour  son  marteau.  Pour 
moi ,  ayant  aperçu  une  table  et  un  banc  placés  à  l'ombre , 
je  m'y  assis.  11  était  impossible  que  les  rayons  du  soleil  vins- 
sent me  trouver  là.  De  grands  pins,  des  rocs  énormes  et 
de  hautes  tours  projetaient  une  ombre  impénétrable.  Nous 
étions  au  mois  d'août.  J'écrivis  jusqu'à  ce  que  le  froid  m'eût 
saisie  au  point  de  ne  pouvoir  tenir  ma  plume  ;  je  tremblais 
de  tous  mes  membres.  Je  jugeai  alors  prudent  d'abandon- 
ner ma  retraite  et  de  rappeler  mes  deux  amis.  Leur  ayant 
fait  connaître  le  triste  état  où  je  me  trouvais  ,  ils  m'accom- 
pagnèrent au  bas  de  la  rapide  descente,  jusqu'à  ce  que  nous 
eûmes  atteint  l'avenue  ;  d'un  côté  de  cette  avenue  est  une 
place,  où  les  rocs  et  les  ruines  sont  entassés.  A  mon  grand 
contentement,  ony  entretenait  un  bon  feu.  Une  vieille  femme 
et  une  jeune  fille  étaient  occupées  à  y  placer  des  pots  etdes 
terrines.  Dans  divers  coins  du  roc  étaient  rangés  des  bou- 
teillles,  des  verres ,  de  pommes,  des  prunes,  indiquant , 
comme  nous  l'espérions,  une  espèce  de  restaurant  rustique 
pour  ceux  qui ,  comme  nous,  revenaient  grelottans  de  la 
solitude  glaciale  des  ruines.  Le  feu  me  fit  grand  bien  et 
avait  autant  de  charme  que  celui  des  salons  de  Chabert.  Je 
m'en  approchai  de  si  près  ,  qu'on  eût  dit  que  Noël  avait  su- 
bitement pris  la  place  de  la  canicule.  La  vieille  femme  nous 
souriait  avec  bienveillance  ,  et  je  ne  crois  pas  avoir  jamais 
éprouvé  plus  de  jouissauce  à  entendre  craquer  et  briller  les 
fagots  dans  le  foyer. 

En  regardant  autour  de  moi ,  j'aperçus  plusieurs  conduc- 


36  REVUE    DE    PARIS. 

teurs  de  baudets  ;  le  mien  était  du  nombre.  Ils  se  reposaient 
sous  les  angles  de  ce  singulier  cabaret.  En  mon  honneur  , 
une  vieille  chaise  fut  tirée  de  la  cachette.  Je  me  mis  alors  à 
suivre  avec  satisfaction  les  progrès  de  quelque  chose  qui 
bouillait  dans  un  petit  poêlon  de  cuivre,  et  qui  ressemblait, 
aussi  bien  que  la  vieille  qui  le  surveillait,  aux  détails  d'un 
tableau  de  Van  Ostade  ;  enfin ,  elle  me  présenta  dans  un  bol 
le  résultat  de  ses  peines.  Ce  n'était  pas  du  vin  du  Rhin  ,  ni 
aucune  espèce  de  nectar,  mais  bien  quelque  chose  qu'elle 
appelait  du  punch  ,  et  que  je  trouvai  préférable  à  toute  autre 
boisson. 

Les  deux  heures  qui  nous  restaient  devaient  être  dévolues 
à  visiter  la  résidence  et  les  chambres  du  tribunal  secret.  Je 
remontai  donc  sur  mon  âne,  et  nous  nous  mîmes  à  descendre. 

Une  Alsacienne  aux  yeux  noirs  et  animés  nous  servit  de 
guide  dans  le  château.  Elle  était  bien,  pour  sa  profession  .  la 
créature  la  plus  intelligente  que  j'aie  rencontrée,  et  nous 
eûmes  avec  elle  une  conversation  fort  amusante.  Dans  l'an- 
cienne galerie  de  tableaux ,  elle  nous  charma  par  sa  grande 
connaissance  de  toutes  les  alliances  que  la  famille  de  Bade 
avait  contractées.  Tout  le  château  est  fort  curieux  ;  mais  ce 
qui  reste  de  la  partie  habitable  est  loin  d'être  superbe;  les 
appartemens  arrangés  ont  un  air  de  vieille  dignité  nulle- 
ment agréable.  La  grande  duchesse  Stéphanie  en  a  fait  sa 
résidence  d'été.  Ces  appartemens  ont  une  vue  magnifique; 
mais  rien  ne  pourrait  me  faire  oublier  les  mémorials 
effrayans  de  ces  murs.  Son  altesse  étant  alors  à  Rome  .  nous 
fûmes  visiter  toutes  les  salles ,  et  je  m'étonnai  de  la  force  des 
nerfs  de  cette  princesse,  en  contemplant  la  sombre  chambre 
à  coucher  qu'elle  habite. 

Lorsque  nous  eûmes  atteint  la  grille  intérieure  du  châ- 
teau ,  notre  jolie  guide  s'arrêta  «  Maintenant  vous  allez  voir 
les  cachots,  dit-elle  ,  comme  si  elle  doutait  que  ce  fût  notre 
intention.  «<  Assurément,  mademoiselle  , »  fut  notre  réponse. 
<(  Attendez  donc.  •  reprit-elle  .  et  elle  nous  laissa  quelque 
temps  sur  les  marches  de  la  grande  porte.  l'Ile  revint  avec 
une  lanterne  et  une  grosse  clef,  puis  prononça  un  «  suivez- 
moi  »  avec  une  solennité  comique.  Nous  entrâmes  .  par  une 
porte  intérieure  ,  dans  une  tour  qui  flanque  le  monument  ; 


BEVUE     DE     PARIS.  ]~ 

on  y  voit  un  bel  escalier  de  pierre,  déforme  spirale,  qui 
conduit  aux  chambres.  L'Alsacienne  descendit,  et  nous  la 
suivîmes;  mais  je  me  trouvai  désappointée,  car  l'approche 
des  ruines  n'est  nullement  mystérieuse.  L'escalier  conduit 
dans  une  immense  pièce  voûtée,  suffisamment  éclairée  par 
des  fenêtres    grillées,   percées  très-haut   dans   les   murs. 
«  Cette  chambre  ,  dit  notre  guide ,  et  les  deux  autres  qui  en 
dépendent ,  étaient  autrefois  la  retraite  des  femmes  en  temps 
de  guerre.  »  Les  deux  autres  pièces  sont  aussi  dans  le  même 
style,  et  ne  présentent  l'aspect  de  cachots  que  par  les  fortes 
barres  de  fer  qui  défendent  les  fenêtres.  De  là  nous  passâmes 
dans  une  chambre  de  bain.  Le  conduit  par  lequel  s'échap- 
pait l'eau  chaude  est  placé  non  loin  de  l'endroit  où  est  ac- 
tuellement la  source  d'eau  chaude  de  Bade.  De  larges  réser- 
voirs de  pierre  sont  placés  dans  une  salle  extérieure,  d'où 
1  on  transportait  l'eau  froide  pour  modérer  la  chaleur  de  la 
source ,  qui ,  sans  doute  ,  alors  comme  à  présent ,  était  trop 
chaude  pour  qu'on  pût  s'y  baigner. 

Personne  ne  doute  que  ce  bain  ne  soit  d'architecture  ro. 
mainej  mais  il  n'est  pas  certain  que  les  donjons  soient  du 
même  style  ;  la  croyance  la  plus  générale  est  qu'ils  sont  de 
construction  allemande,  et  d'une  date  fort  antérieure  à 
celle  de  l'élévation  du  château. 

On  dit  que  le  château  ,  bâti  dans  cet  endroit ,  qui  fut  de- 
puis presque  entièrement  dévoré  par  un  incendie ,  date  du 
treizième  siècle  ,  et  qu'il  était  habité,  dans  les  temps  de 
paix,  par  le  margrave,  qui  a  encore  sa  plus  forte  garnison 
postée  au  Alt-Schloss,  sur  la  montagne;  mais  il  est  bien 
évident,  d'après  la  construction  du  bâtiment  actuel,  qu'il 
est  d'une  époque  postérieure  à  l'usage  de  ces  horribles  sou- 
terrains. 

Notre  guide  s'arrêta  à  la  sortie  d'une  pièce  voûtée  ,  située 
au-delà  de  celle  où  se  trouvent  les  réservoirs.  Elle  nous  an- 
nonça que  là  nous  devions  dire  adieu  à  la  clarté  du  jour  qui 
s'introduisait  encore  à  travers  les  fenêtres.  La  jolie  Alsa- 
cienne chercha  et  trouva  plusieurs  flambeaux  qu'elle  mit 
dans  nos  mains,  en  nous  disant  que  les  passages  que  nous 
allions  traverser  étaient  en  si  mauvais  état  ,  qu'il  serait  dan- 
gereux d'y  aller  sans  lumière.  Elle  ouvrit  alors  une  petite 
0 


gy  REVUE    DE    PARTS. 

porte ,  et ,  descendant  deux  marches ,  nous  fit  entrer  dans 
un  étroit  passage  terminé  par  une  salle  voûtée  et  carrée. 
L'aspect  de  ce  passage  et  la  triste  horreur  des  voûtes  ,  m'ôta 
la  crainte  que  j'avais  eue  de  ne  point  trouver  les  cachots 
assez  affreux.  Jamais  murs  de  pierre  n'ont  eu  cet  air  de 
désolation.  Cette  salle  avait  plus  d'une  ouverture;  mais  l'en- 
tière obscurité  et  l'irrégularité  de  l'arrangement  de  ces  hor- 
ribles cellules  nousôtèrent  l'envie  de  les  examiner. 

En  atteignant  l'extrémité  d'un  de  ces  passages  ,  nous 
fûmes  arrêtés  par  une  porte  de  pierre  d'un  pied  d'épaisseur, 
taillée  d'un  seul  morceau  dans  le  roc  de  granit.  Cette  porte 
restait  entre-bâillée ,  et  notre  guide  se  prépara  à  l'ouvrir, 
en  mettant  un  bâton  dans  la  fente,  avec  l'aide  d'Henri  ;  en 
se  servant  du  bâton  comme  d'un  levier,  cette  lourde  masse 
fut  ébranlée  et  nous  pûmes  pénétrer  au-delà.  —  Voici  la 
première  prison  ,  dit-elle  et  elle  s'arrêta  assez  long-temps 
pour  que  nous  en  pussions  envisager  toute  l'horreur.  Entiè- 
rement privés  de  lumière  et  d'air ,  nous  nous  sentions  glacés 
jusqu'au  fond  de  l'ame. 

—Voici  la  seconde,  conlinua-t-elle  comme  elle  passait 
une  autre  porte  en  roc  massif  construite  de  la  même  manière 
que  la  première;  et  une  sombre  voûte  s'offrit  encore  à  nos 
regards.  Nous  traversâmes  ainsi  dix  souterrains  .  quelques- 
uns  taillés  dans  le  roc ,  d'autres  construits  avec  d'immenses 

blocs  de  marbre. 

Après  avoir  traversé  plusieurs  passages  où  je  me  serais 
perdue  sans  un  guide ,  nous  atteignîmes  une  chambre  d'une 
plus  vaste  dimension  dont  l'aspect  et  l'atmosphère  eussent 
glacé  un  cœur  de  lion.  Notre  guide  s'arrêta  sur  le  seuil 
et  dit  :  «  Voici  la  chambre  de  la  question.  »  Plusieurs  an- 
neaux de  fer  attachés  au  mur  de  la  prison  indiquaient  d'une 
manière  assez  intelligible  comment  étaient  traités  les  con- 
damnés. 

Une  des  ouvertures  qui  conduit  à  cette  horrible  pièce  est 
terminée  par  un  mur  le  long  duquel  court  un  autre  passage 
à  angles  droits.  Juste  au  coin  où  il  tourne ,  le  terrain .  formé 
de  terre  et  de  rocaille ,  disparait  pour  faire  place  à  un 
plancher  interrompu  de  distance  en  distance  de  manière  à 
laisser  des  ouvertures  entre  les  planches.  Le  guide  attendit 


REVUE    DK    PARIS. 


■VJ 


que  nous  les  eussions  franchies;  et  quand  nous  fûmes  arri- 
vés à  la  porte  de  la  galerie  qui  est  placée  aux  angles  droits  , 
il  s'arrêta  et  dit  :  «c  Voilà  les  oubliettes.  »  La  jeune  fille  nous 
désignait  les  planches  sur  lesquelles  nous  venions  de  marcher. 

—  Qu'est-ce  qu'une  oubliette  ?  fut  la  question  générale, 
quoique  ce  mot  intraduisible  nous  eût  déjà  suggéré  l'idée 
d'un  complet  oubli. 

Je  soupçonne  que  la  demoiselle  aux  yeux  noirs  avait  étudié 
avec  tact  son  rôle.  Le  ton  avec  lequel  elle  répondit  à  notre 
question  n'était  pas  celui  de  l'émotion. 

o  C'est  le  fatal  haiser  de  la  vierge ,  dit-elle.  Lorsqu'on 
avait  dit  sur  un  prisonnier  la  sentence  d'oubli ,  il  sortait  de 
la  salle  du  jugement  par  celte  porte  ;  alors  ces  planches 
manquaient  sous  lui ,  et  on  n'en  entendait  plus  parler.  » 

Un  frémissement  causé  par  l'horreur  et  la  curiosité  que 
ce  récit  nous  inspirait  nous  porta  à  tâcher  de  sonder  du  re- 
gard l'abîme  ,  par  uue  ouverture  d'un  demi-pied  qui  se  trou- 
vait entre  le  mur  et  les  planches.  Mais  nos  lumières  n'étaient 
pas  suffisantes  pour  l'éclairer,  et,  en  dépit  des  efforts  d'Henri, 
qui  se  pencha  sur  l'ouverture,  l'obscurité  nous  empêcha  de 
rien  distinguer. 

L'Alsacienne  souriait  en  voyant  ses  peines.  «  Vous  n'êtes 
pas  le  premier,  dit-elle,  que  j'aie  vu  prêt  à  soulever  ces 
planches  pour  mesurer  le  gouffre  ;  mais  on  dit  qu'un  petit 
chien  entreprit  celte  découverte  avec  plus  de  succès  qu'au- 
cun de  vous.  » 

Nous  insistâmes  pour  savoir  ce  que  cela  signifiait,  et  elle 
nous  conta  une  histoire  arrivée  il  y  a  trente  ans.  Un  gentil- 
homme vint  voir  le  donjon  ,  suivi  d'un  chien  favori.  L'ani- 
mal était  petit,  et  en  flairant  l'ouverture  il  y  tomba,  en 
poussant  des  cris  affreux.  Le  visiteur,  qui  aimait  beaucoup 
son  chien  ,  eut  assez  d'influence  pour  obtenir  qu'on  fit  des 
recherches.  Des  ouvriers  tenant  des  torches  allumées  des- 
cendirent à  l'aide  de  cordes.  Non-seulement  le  petit  chien 
fut  remonté  vivant,  mais  des  lambeaux  de  vêtemens,  des 
ossemens  et  des  morceaux  détachés  d'une  roue  hérissée 
de  lames  de  couteaux  furent  trouvés  dans  l'endroit  où  le 
petit  chien  était  tombé. 

Après  avoir  écoulé  l'histoire  de  la  fosse  sur  le  bord  de  la- 


40  REVUE    DE    PARIS. 

quelle  nous  nous  tenions,  nous  suivîmes  le  narrateur,  qui 
nous  conduisit  devant  une  grande  porte  de  fer  d'un  travail 
fort  curieux.  Cette  porte  cria  sur  ses  gonds  de  la  manière  la 
plus  désagréable,  lorsqu'on  l'ouvrit  pour  nous  faire  passer. 
«  Ici,  dit  l'Alsacienne,  est  la  salle  du  jugement;  ici  les 
membres  du  tribunal  secret  s'assemblaient  pour  examiner 
les  prisonniers  avant  de  prononcer  la  sentence;  et  du  châ- 
teau qui  est  sur  la  colline,  on  les  faisait  entrer  par  cette 
ouverture.  »  En  parlant  ainsi,  elle  éleva  son  flambeau  pour 
nous  montrer  une  ouverture  pratiquée  dans  le  haut  du  mur  , 
mais  qui  était  fermée,  à  la  distance  de  quelques  pieds,  par 
de  grosses  pierres  placées  les  unes  sur  les  autres. 

—  On  voit  encore  ,  dit  la  jeune  fille  en  nous  montrant  des 
pierres  placées  à  intervalles  dans  le  mur  ,  on  voit  encore  la 
place  des  sièges  où  s'assirent  les  francs-juges. 

—  A-t-on  parcouru  ce  passage  d'un  bout  à  l'autre  ?  lui 
demandai-je. 

—  Oh  !  oui ,  très-souvent ,  mais  pas  dans  ces  derniers 
temps.  Une  partie  de  la  voûte  tomba ,  et  il  pourrait  y  avoir 
du  danger.  Aussi  a-t-on  bouché  les  deux  bouts  afin  d'éviter 
un  malheur. 

Nous  eussions  bien  volontiers  couru  risque  de  danger 
pour  parcourir  ce  passage;  mais,  comme  nous  n'eussions 
pas  obtenu  cette  permission ,  il  fallut  retourner  sur  nos  pas. 
Notre  guide  s'arrêta  encore  sous  un  passage  et  nous  dit  de 
lever  les  yeux  :  nous  regardâmes  au-dessus  de  nous,  et  à  une 
grande  élévation,  nous  aperçûmes  la  clarté  du  ciel,  péné- 
trant faiblement  par  une  ouverture  large  de  trois  pieds. 
Celte  ouverture  se  prolongeait,  comme  un  tuyau  de  chemi- 
née, jusqu'à  la  place  où  nous  nous  tenions. 

)>  C'était  par  cette  ouverture  ,  dit  le  guide,  que  tous  les 
prisonniers  étaient  descendus  dans  les  donjons.  Celte  lu- 
mière provient  d'une  chambre  placée  sous  les  combles  du 
château.  » 

Je  demandai  à  la  voir. 

«  Vous  ne  verrez  qu'une  chambre  ordinaire,  dit-elle, 
évitant  ainsi  de  répondre  à  noire  question  ;  puis  elle  ajouta  : 
—  Il  n'y  avait  qu'une  seule  chaise  dans  cette  chambre  où 
l'on  conduisait  le  prisonnier;  il  s'y  asseyait,  et   dans  un 


REVUE   DE    PARIS.  41 

moment ,  il  se  trouvait  ici.  L'aventure  de  lord  Oxford  était 
devant  nos  yeux. 

Je  n'ai  jamais  été  plus  complètement  fatiguée  que  je  le  fus 
lorsque  je  revins  au  grand  air  :  mes  facultés  avaient  été  si 
long-temps  en  action.  Je  crois  que  mes  compagnons  étaient 
dans  le  même  état  ;  car  ,  en  dépit  de  tout  ce  que  nous  avions 
à  dire  après  une  pareille  matinée  ,  nous  demeurâmes  silen- 
cieux pendant  tout  le  chemin ,  comme  si  nous  craignions 
que  le  terrible  pouvoir  dont  nous  venions  de  quitter  le  do- 
maine ne  hantât  son  ancien  territoire  ,  et  qu'il  pût  entendre 
ou  punir  nos  propos. 

Ce  fut  un  contraste  bien  frappant  que  celui  qui  nous  fut 
offert  en  entrant  dans  les  brillans  salons  de  Chabert.  La 
clarté  du  jour,  réfléchie  par  de  brillans  miroirs  et  par  des 
yeux  pleins  de  gaieté ,  nous  fit  oublier  les  sombres  cavernes 
et  les  tombes  vivantes,  encore  présentes  à  notre  pensée. 
Enfin  le  vin  du  Rhin  et  le  quartier  de  chevreuil  nous  firent 
apprécier  à  sa  juste  mesure  l'horreur  du  lieu  que  nous  ve- 
nions d'abandonner  et  tout  l'agrément  de  celui  où  nous 
étions  arrivés.  Le  soir,  nous  allâmes  au  bal  de  souscription. 

Le  grand  salon  offre  alors  un  brillant  spectacle.  On  établit 
une  séparation  entre  la  table  de  roulette,  et  l'espace  qu'on 
laisse  libre  forme  une  antichambre  par  laquelle  on  passe 
pour  se  rendre  dans  la  salle  de  bal.  La  multitude  des  glaces, 
des  fleurs  ,  des  lumières,  l'élégant  assemblage  de  la  société 
qui  se  meut  continuellement  dans  ces  grands  appartenons  , 
tout  donne  à  ce  bal  un  éclat  charmant. 

Nous  y  vîmes  walser  dans  la  perfection;  et  quoiqu'il  y 
eût  parmi  les  walseuses  grand  nombre  de  nos  compatriotes , 
le.  gracieux  ensemble  n'en  fut  pas  altéré  ;  l'exemple  semblait 
les  inspirer.  La  musique  était  excellente  ,  et  il  était  impossi- 
ble de  n'être  pas  satisfait  d'un  pareil  spectacle.  La  société 
était  un  composé  de  toutes  les  nations  ,  et  la  mode  tout-à- 
fait  parisienne.  J'ai  rarement  vu  tant  de  jolies  femmes 
réunies.  Une  dame  russe ,  de  haut  rang ,  qui  avait  passé  toute 
la  saison  à  Bade,  me  désigna  plusieurs  personnes  de  dis- 
tinction qui  se  trouvaient  au  bal ,  des  lords,  des  ducs  et  des 
princes  du  sang  royal. 

»i  Les  délices  de  Bade  sont  généralement  appréciés  par  tou- 
9  4 


\1 


REVUB    DE    PARIS. 


tes  les  nations  de  l'Europe  ,  me  dit  cette  dame ,  et  il  n'en 
est  pas  une  qui  n'y  envoie  quelques  représentans  d'élite. 

La  conséquence  de  cela,  continua-t-elle,  est  que  les  es- 
crocs s'y  rendetft  aussi  dans  l'espérance  de  réussir  aux 
tables  de  jeu.  » 

J'ai  entendu  faire  la  remarque  que  les  personnes  sans 
éducation  ont  souvent  un  tact  merveilleux  pour  distinguer 
les  vraies  et  les  fausses  prétentions  des  gens  avec  lesquels 
ils  sont  en  rapport,  et  je  me  rappelle  un  changeur  de  mon- 
naies ,  à  Dieppe,  qui  me  dit  avoir,  pendant  trente  ans,  prêté 
de  l'argent  aux  voyageurs  qui  se  trouvaient  dans  l'embar- 
ras, et  ne  s'être  pas  trompé  une  seule  fois  sur  un  de  ceux 
qu'il  avait  jugés  honnêtes  gens,  u  Je  connaissais  leurs 
moyens  ,  disait-il ,  aussi  bien  que  s'ils  m'eussent  remis  leurs 
titres  de  propriété  dans  les  mains.  »  Je  n'ai  jamais  douté  de 
la  vérité  de  cette  assertion  5  mais  seulement  à  Bade ,  j'appris 
à  lire  les  caractères  de  l'alphabet  qu'il  employait. 

Comme  je  ne  dansais  ni  ne  jouais,  j'eus  pleinement  le 
temps  d'étudier  ces  caractères.  Il  est  étrange  que  ni  l'esprit 
naturel  ni  des  efforts  constans,  stimulés  par  les  plus  grands 
intérêts  et  par  la  nécessité  ,  ne  puissent  donner  à  un  homme 
ce  qui  est  si  naturel  à  un  autre.  Les  élémens  extérieurs  sont 
les  mêmes  ,  tous  deux  ont  des  yeux ,  un  nez,  une  bouche  , 
du  drap  fin  ,  du  satin,  des  moustaches,  et  un  ruban  à  la 
boutonnière  ;  mais  à  la  première  vue  ,  il  en  sera  comme  de 
la  fleur  pompeusement  arrangée  et  encadrée  sous  verre  et 
la  rose  nouvellement  cueillie.  La  différence  et  la  même  entre 
l'homme  bien  né  et  l'intrigant  qui  le  singe;  quoi  qu'ils  fas- 
sent ,  ils  sont  reconnus ,  et  les  dons  extérieurs  ne  peuvent 
les  sauver. 

Le  jour  suivant  était  un  dimanche  ;  nous  passâmes  par  les 
promenades  publiques  en  nous  rendant  à  l'église;  et,  comme 
nous  en  avions  le  temps  ,  nous  jetâmes  un  coup  d'œil  dans 
les  salles  de  jeu  ,  déjà  remplies  par  des  personnes  qui  occu- 
paient et  entouraient  les  tables.  En  revenant  de  l'église, 
nous  y  entrâmes  encore  ,  et  cette  scène  effrayante  de  folie 
était  alors  à  son  zénith. 

Je  doute  qu'on  puisse  se  faire  une  idée,  ou  comprendre 
le  spectacle  qu'offre  une  table  de  jeu  .   sans  l'avoir  vu  de 


REVUE    DE    PARIS.  43 

ses  yeux.  J'ai  vu  des  femmes  ,  distinguées  par  leur  rang, 
l'élégance  de  leur  personne,  la  modestie  et  la  réserve  de 
leurs  manières  ,  s'asseoir  à  la  table  de  rouge  et  noir  ,  avec 
le  râteau  et  la  carte  en  main  ,  pour  ramener  leur  gain  et 
marquer  les  passes  du  jeu.  Je  ne  nommerai  pas  les  dames 
que  j'ai  vues  ainsi  occupées  ,  et  je  regrette  d'être  obligée 
d'avouer  que  deux  de  ces  dames  étaient  mes  compatriotes. 

Il  y  avait  une  des  femmes  de  ce  cercle  que  j'ai  étudiée 
des  jours  entiers  ,  pendant  mon  séjour  à  Bade;  je  l'épiais 
avec  un  intérêt  presque  déraisonnable;  car  si  j'en  avais  exa- 
miné d'autres  d'aussi  près  ,  j'aurais  trouvé  plutôt  à  me  ré- 
jouir qu'à  m'affhger.  Elle  était  jeune  ,  vingt-cinq  ans  à  pei- 
nent, quoiqu'elle  n'eût  pas  une  brillante  beatité  ,  il  y  avait 
quelque  chose  de  séduisant  dans  ses  manières  et  toute  sa 
personne.  Sa  mise  était  élégante  ,  mais  simple  ;  un  chapeau 
blanc  fermé  d'un  voile  de  gaze  ;  une  robe  de  soie  bien  fai- 
te ;  de  petites  mains  blanches,  ornées  de  belles  bagues  ;  une 
montre  très-riche  ;  une  expression  pensive  et  inquiète  :  tel 
est  le  portrait  de  la  personne  que  ceux  qui  étaient  à  Bade  au 
mois  d'août  1833  se  rappelleront  avoir  remarquée.  On  se 
souviendra  aussi  qu'à  toute  heure  de  la  journée  on  la  voyait 
à  un  table  de  rouge  et  noir,  presque  toujours  assise  à  la 
même  place  ;  son  mari,  qui  avait  la  tenue  d'un  gentilhom- 
me, comme  elle  avait  les  manières  d'une  femme  distinguée, 
se  tenait  presque  toujours  auprès  d'elle.  11  ne  jouait  pas,  et 
je  m'imaginai  que  son  visage  exprimait  l'inquiétude  ;  cepen- 
dant il  luirendait  aveebonté  ledoux  sourire  qu'elle  lui  adres- 
sait lorsque  leurs  regards  se  rencontraient;  je  n'ai  jamais 
remarqué  qu'il  exprimât  le  moindre  désir  de  lui  voir  quitter 
la  table  de  jeu. 

Quelque  chose  se  peignait  sur  la  partie  inférieure  de  la  fi- 
gure de  celte  dame  que  ,  d'après  mes  connaissances  en 
physiognoraonie,  j'aurais  traduit  d'une  manière  tout  opposée 
au  goût  qu'elle  paraissait  avoir  pour  le  jeu,  et  cependant 
elle  y  consacrait  ses  heures  ,  ses  jours  ,  sans  excepter  le  di- 
manche, établi  par  Dieu  pour  le  repos.  Elle  était  constamment 
assise,  jetant  des  poignées  depièces  de  cinq  francs,  quelque- 
fois les  ramenant  à  elle,  jusqu'à  ce  que  la  fatigue  eût  terni  le 
lustre  desesycux  et  répandu  sur  sa  jeune  figure  une  sévère 


4-4  REVUE    DE    PARIS. 

expression  de  lassitude.  Hélas  !  hélas!  cette  belle  créature 
serait-elle  mère  !  Dieu  veuille  qu'il  en  soit  autrement  ! 

A  la  table  de  jeu,  un  autre  visage  attirait  notre  attention; 
c'était  une  pâle  et  inquiète  vieille  femme  ;  elle  semblait  ne 
pouvoir  plus  long-temps  cacher  ses  émotions  sous  le  masque 
impénétrable  d'indifférence  dont  tout  jouer  exercé  sait  s'af- 
fubler. Elle  tremblait  au  point  de  ne  pouvoir  tenir  le  râteau 
avec  lequel  elle  avançait  ou  éloignait  son  enjeu  ;  les  angois- 
ses de  la  mort  étaient  lisibles  sur  son  front  ridé  ,  et  pour- 
tant les  heures  ,  les  jours  la  trouvaient  toujours  fixée  sur  la 
chaise  enchantée.  Je  n'ai  jamais  vu  la  vieillesse  dans  une  po- 
sition plus  dégradante;  on  m'assura  qu'elle  était  d'un  haut 
rang,  et  mon  interlocuteur  attestait  (j'espère  pourtant  qu'il 
y  a  erreur)  qu'elle  était  Anglaise. 

Le  dimanche  soir  ,  on  dansait,  mais  sans  toilette ,  dans 
les  salles  de  la  conversation  ;  c'était  une  des  trois  soirées 
dansantes  que  l'on  donne  par  semaine  ,  et  auxquelles  tous 
les  souscripteurs  sont  admis.  Nous  admirâmes  encore  les 
walses  ;  mais  la  salle  n'était  pas  si  propice  que  le  grand  sa- 
lon à  les  faire  paraître  dans  tout  leur  éclat. 

La  seule  différence  qui  distingue  à  Bade  le  dimanche  des 
autres  jours  de  la  semaine,  c'est  la  multitude  de  villageois 
qui  viennent  se  mêler  à  la  foule  de  la  ville  ;  leur  costume 
et  leur  air  de  gaieté  divertissent  très-agréablement  la  scène. 

Quelques  joursfurent  employés  par  nous  à  visiter  la  célèbre 
vallée  de  la  Mourg  et  1  Éberstein  ,  rendez-vous  de  chasse 
appartenant  au  grand-duc;  il  s'élève  au-dessus  de  la  rivière, 
dans  un  des  endroits  où  elle  développe  le  plus  de  beautés. 
Pour  visiter  la  partie  la  plus  remarquable  du  pays  .  il  faut 
commencer  l'excursion  par  la  montagne  de  Gernsbach  ,  et 
continuer  par  la  Mourg  jusqu'à  Éberstein  ,  d'où  l'on  revient 
par  la  vallée  de  Bade. 

C'est  un  voyage  bien  fatigant  pour  les  chevaux  qu'une 
telle  excursion  par  une  chaude  journée  d'été;  mais  aussi  il 
n'est  pas  un  voyageur  qui  n'ait  été  enchanté  du  magnifique 
spectacle  qu'offre  cette  promenade.  La  chaine  de  collines 
sur  laquelle  passe  la  route ,  forme  les  avant-postes  de  la 
Forêt-Noire,  et  participe  déjà  de  sa  sombre  et  solennelle 
grandeur.    Lorsque  la  route  a    surmonté   le  Herrnwir 


BEVUE    I)K    PARIS^  45 

elle  continue  sur  une  éminence  qui  unit  plusieurs  élévations 
à  cette  route  ,  pendant  plusieurs  milles  jusqu'à  l'endroit  de 
sa  descente.  De  tous  côtés  aboutissent  et  commencent  une 
infinité  de  points  de  vue  de  la  forêt. 

Il  y  a  des  portions  de  cette  route  hardie  tellement  fer- 
mées par  des  blocs  de  granit  et  des  profondeurs  intermina- 
bles de  pins,  que  c'est  avec  étonnement  que  je  m'aperçus 
être  arrivée  à  son  terme;  car,  comme  les  autres  ,  elle  se 
termine  sur  le  flanc  de  la  colline  et  permet  de  contempler 
la  scène  qui  est  au-dessous,  à  savoir  les  vallées,  les  ruis- 
seaux ,  les  chaumières ,  les  coteaux,  et  toute  la  campagne 
qui  ressemble  à  une  terre  enchantée  en  miniature. 

Nous  étions  descendus  de  voiture  dans  une  des  passes  les 
plus  romantiques  de  la  montagne ,  pour  mieux  jouir  des 
beautés  de  la  scène;  nous  fûmes  surpris  d'entendre  un 
chœur  de  voix  qui  s'élevait  à  quelque  distance  de  nous  dans 
les  arbres.  Comme  nous  entendions  que  les  chanteurs  appro- 
chaient, nous  nous  arrêtâmes  pour  les  voir  passer;  ils  pa- 
rurent bientôt  sur  la  route  ,  derrière  les  arbres,  et  étaient 
au  nombre  de  vingt.  Nous  apprîmes  de  notre  conducteur 
qu'ils  étaient  des  pèlerins  et  revenaient  de  l'autel  de 
Smolenkirch. 

La  plus  jolie  vallée  que  l'on  découvre  du  haut  de  ces 
collines  ,  est  celle  de  Mummelsée.  Quoique  bien  au-dessous 
des  hauteurs,  elle  s'élève  au-dessus  du  niveau  du  ruisseau. 
Son  nom  de  Mummelsée  signifie  Lac-des-Fées  ;  c'est  dans 
cette  vallée  que  de  bienveillans  esprits  s'assemblent  à  la 
pleine  lune  ,  et  si  les  bonnes  ménagères  à  cinq  lieues  à  la 
ronde  ont  celte  nuit  un  ouvrage  quelconque  commencé, 
elles  peuvent  le  laisser,  les  bonnes  fées  ne  manquent  pas  de 
le  faire  ,  sans  exiger  ni  paiement  ni  récompense;  car  je 
n'entendis  point  parler  du  bol  de  crème  toujours  préparé 
dont  parle  Milion,  comme  le  salaire  dû  aux  laborieux 
Goblins.  La  descente  de  ces  collines  à  la  petite  ville  de 
Gernsbach  est  une  des  plus  rudes  où  je  me  sois  aventurée 
en  carrosse  ;  mais  toutes  mes  craintes  s'évanouirent  dans 
l'admiration  qu'excite  la  scène.  La  vallée  de  la  Mourg 
s'ouvrit  devant  nous  ,  et  si  on  y  arrivait  en  parachute,  je 
ne  crois  pas  que   l'idée  d'y  courir  le  danger  de  se  briser 


-46 


REVUE    DE    PARIS. 


contre  un  roc  ,  ou  d'être  arrêté  par  une  branche  ,  puisse  un 
moment  suspendre  l'admiration. 

A  Gernsbach  ,  c'était  jour  de  marché,  et  les  gens  delà 
campagne  me  semblèrent  occupés  à  vendre  et  à  acheter  du 
blé.  Ils  étaient  si  pressés  les  uns  contre  les  autres  .  que  nous 
eûmes  grand'peine  à  nous  frayer  passage;  mais  notre 
conducteur  était  Allemand,  aussi  tout  se  passa-t-il  un  peu 
lentement  et  le  mieux  du  monde. 

Après  Gernsbach  ,  nous  roulâmes  sur  le  bord  de  la  bril- 
lante et  rapide  rivière  de  la  Mourg  ,  jusqu'à  ce  que  nous 
eûmes  atteint  un  hôtel  rustique  situé  dans  un  lieu  où  il  n'v  a 
de  place  ,  entre  la  rivière  et  la  haute  colline  boisée ,  que 
pourl'hôtel ,  son  petit  jardin ,  et  la  belle  route  de  Mourgthal 
qui  y  conduit. 

Il  était  onze  heures ,  et  pourtant  nous  n'avions  pas  encore 
déjeuné  ;  aussi  donnâmes-nous  des  ordres  pour  notre  repas 
avec  toute  la  bonne  grâce  qu'emploient  des  voyageurs  qui 
viennent,  pendant  cinq  heures,  de  respirer  l'air  des  mon- 
tagnes. Mais,  malheureusement,  l'hôtel  était  dans  une 
commotion  générale  ,  et  pendant  long-temps  nous  crûmes 
notre  cas  désespéré.  Si  nous  sonnions  pour  appeler,  les 
personnes  que  nous  voyions  passer  devant  la  porte  nous 
faisaient  un  signe  de  tète,  mais  sans  entrer;  si  nous  ap- 
pelions ,  «  la  ,  uolh  )>  était  la  réponse  polie  que  nous  rece- 
vions ,  mais  on  n'approchait  même  pas.  A  la  tin  ,  réduits  au 
désespoir  par  la  faim  ,  nous  trouvâmes  le  chemin  de  la 
cuisine  ,  et  si  nous  eûmes  le  courage  de  ne  pas  satisfaire  tout 
de  suite  notre  faim  indomptable,  ce  fut  pour  prouver  que 
nous  étions  des  animaux  privés  ei  civilisés. 

La  route  qui  conduit  au  bourg  est  longue  et  rapide  ,  mais 
si  bien  tracée  et  entretenue,  qu'elle  forme  une  promenade 
charmante.  Si  j'essaie  de  décrire  le  lieu  sur  lequel  est  situé 
le  château ,  je  retomberai  encore  dans  le  style  mm  Sa 
situation  est  des  plus  nobles,  des  plus  jolies  et  des  plus 
magnitiques.  Il  y  a  trente  ans,  ce  lieu  n'était  qu'une  masse 
de  ruines  placées  sur  le  point  dominant;  le  IVew-El>erstein 
lut  élevé  par  les  ordres  du  margrave  Frédéric;  chaque 
visiteur  doit  lui  être  reconnaissant  de  lui  avoir  préparé  un 
spectacle  qui  n'a  pas  son  semblable  dans  le  monde  entier. 


REVU  F.    DE      PARIS.  M 

Le  château  est  petit ,  mais  construit  avec  beaucoup  de  goût . 
Les  fenêtres  ont  des  balcons  qui  dominent  une  vue  si  ravis- 
sante, qu'on  se  la  rappelle  plutôt  comme  un  rêve  que  comme 
une  réalité.  Le  pinacle  étroit  sur  lequel  est  posé  le  bâti- 
ment est  occupé  ,  à  sa  plus  haute  élévation  ,  par  une  terrasse 
garnie  de  fleurs  aussi  riches  en  beauté,  en  couleur  et  en 
odeur,  que  si  elles  croissaient  à  une  exposition  douce  et 
chaude,  au  lieu  de  s'éiancer  d'un  roc  de  granit  qui  parait 
se  perdre  dans  les  cieux. 

Ce  n'est  ni  l'étendue  ,  ni  la  richesse  de  la  vue  d'Eberstein 
qui  vous  jette  dans  le  ravissement  ,  quoique  le  mont  Ton- 
nerre lui  serve  de  limite,  que  les  jolis  villages  de  Weissen- 
bach  ,  Helpertsau,  Obergroth,  et  d'autres  dont  j'oublie  les 
noms  ,  jettent  de  la  vie  sur  les  rocs  élancés  qui  bordent  la 
petite  rivière;  toute  cela  réuni  n'a  pas  tant  de  charme  que 
la  petite  rivière  elle-même.  A  la  voir  s'onduler  ,  se  briser  , 
s'élancer  ,  écumer  ,  serpenter  au  pied  de  la  montagne  ,  on 
sent  le  pouvoir  de  la  fascination  qui  empêcherait  qu'on  pût 
détourner  les  yeux  d'un  spectacle  aussi  enchanteur.  Ce  n'est 
pas  tout,  ce  bruyant  ruisseau  ne  peut  être  contemplé  pen- 
dant quelques  minutes  sans  offrir  le  plus  romantique  de  tous 
les  objets  :  un  radeau  formé  d'un  tronc  d'arbre,  sur  lequel 
naviguent  les  figures  les  plus  pittoresques  ,  se  débattant 
contre  le  courant  et  les  brisans  du  ruisseau  qui  se  perd  dans 
les  rocs. 

Trois  de  ces  petites  embarcations  opérèrent  leur  hardi 
passage  sous  les  murs  du  château  ,  tandis  que  nous  nous  te- 
nions sur  sa  terrasse.  Je  n'ai  jamais  vu  tant  d'adresse  et  de 
courage  que  celui  que  déploya  l'homme  qui  les  conduisait. 

Vus  à  Eberstein  et  sur  d'autres  ruisseaux  qui  descendent 
de  la  Forêt  Noire  ,  ces  radeaux  sont  toujours  d'un  effet  bien 
remarquable,  et  d'autant  plus  qu'ils  diffèrent  selon  les  di- 
verses places  d'où  ils  partent  pour  descendre  le  Rhin.  Sur 
la  Mourg  et  le  Necker  ,  ces  radeaux  étaient  formés  de  troncs 
d'arbres  tels  qu'ils  étaient  au  moment  où  on  les  abattit.  A 
peu  de  distance  au-dessus  de  Gernsbacb, ,  la  Mourg  a  moins 
de  force,  quoiqu'elle  continue  un  angle  rapide  et  à  travers  un 
littortueuxetpierreux.  Son  mouvementestmoinsviolentqu'à 
Gornsbach.  Là  on  voit  un  grand  nombre  de  moulins  à  eau, 


48  REVUE     DE    PARIS. 

ce  qui  est  d'un  pittoresque  effet.  Les  troncs  d'arbres  sont 
coupés  en  planches,  car  on  ne  court  plus  le  danger  de  glis- 
ser sur  les  masses  de  granit  qui  semblent ,  au-dessus  d'É- 
berstein  ,  exciter  la  colère  du  fleuve  par  leur  résistance.  Ces 
masses  ne  s'opposent  plus  alors  à  l'impulsion  du  navigateur, 
et  les  radeaux,  formant  une  seule  ligne ,  tracent  leur  chemin 
sur  le  Rhin. On  voit  des  centaines  de  cesembarcations  d'une 
étendue  prodigieuse  portant  des  maisons  et  des  ateliers  ,  et 
souvent  un  équipage  de  cinq  cents  hommes. 

Quelque  petit  que  soit  le  nouveau  château  d'Eberstein,  il 
renferme  plusieurs  appartemens  qui  méritent  d'être  vus. 
Dans  l'un  d'eux  sont  d  anciennes  armures  qui  décorent  les 
murs  des  deux  côtés.  En  quittant  le  château  ,  nous  nous  pro- 
menâmes encore  sur  la  terrasse  ,  et  ce  fut  avec  chagrin  que 
nous  quittâmes  un  lieu  qui  n'a  pas  son  pareil. 

(Mr«  Trollope  ,  Voyage  Through.  Belgium  ,  Baden, 

JViesbaden ,  etc.  ) 


• 


CONSTANTINOPLE   ('). 


Me  voici  sur  la  route  de  Constantinople  une  seconde  fois, 
et  cette  fois  seul ,  seul ,  et  par  la  tempête ,  le  calme ,  les  re- 
lâches, l'échouement,  partout  cela,dis-je,  attardé.  Dans 
ce  loisir,  à  travers  de  graves  préoccupations,  se  sont  fait 
place  quelques  réflexions  sur  la  ville  que  je  vais  bientôt  re- 
voir. Bientôt  ,  je  l'espère,  car  déjà  se  dessine  devant  notre 
proue  Gallipoli.  Or  ,  afin  de  pouvoir  ,  dès  mon  arrivée  ,  ap- 
partenir tout  entier  h  Stamboul,  je  veux,  la  plume  à  la  main, 
en  finir  avec  Constantinople.  Si  lentement  nous  pousse  le  vent 
que  j'ai  permission  de  reculer  ,  même  un  peu  loin  ,  dans  le 
passé. 

Constantinople!  Pourquoi  ce  nom  écrit  sur  la  rature  d'un 
autre  ?  pourquoi  ces  murs  bâtis  là  plutôt  qu'ailleurs  ?  et  dans 
ces  murs,  et  sous  ce  nom ,  de  quelle  destinée  nouvelle  cette 
cité  est-elle  la  figure* 

Rome,  il  faut  bien  remonter  jusqu'à  elle  ,  Rome  ,  sise  aux 
bords  du  Tibre  ,  républicaine  par  ses  institutions  ,  porte  en 
elle  la  fortune  de  l'Occident  ;  et  à  peine  les  pieds  sur  l'Afri- 

(')  Nous  devons  à  l'obligeance  d'un  ami  commun  communica- 
tion du  fragment  que  l'on  Ta  lire  sur  Constantinople,  et  qui  est  tiré 
d'une  correspondance  de  M.  E.  Barrault,  si  connu  comme  prédica- 
teur et  apôtre  saint-simonien.  Après  avoir  été  une  première  fois 
à  Constantinople  avec  quatorze  jeunes  hommes  portant ,  comme 
lui ,  le  costume  des  compagnons  de  la  mère ,  après  en  avoir  été 
éloigné  par  la  police  turque,  M.  Barrault  a  voulu  revoir  seul  et 
étudier  l'Orient.  Ce  morceau  sur  Constantinople  est  extrait  de  sa 
première  lettre  où  il  rend  compte  de  ses  travaux  et  de  son  voyage. 
9  S 


50  REVUF     PP.    PARIS. 

que  ,  une  main  vers  la  Grèce  et  l'Asie  ,  l'autre  vers  l'Espa- 
gne, elle  a  été  adossée  par  César  aux  Gaules,  à  la  Bretagne, 
à  la  Germanie  ;  elle  achève  de  s'occidentaliser.  Éblouie  de 
tant  de  gloire  ,  la  fraction  de  l'Europe  qui  l'avoisine  se  plie 
avec  reconnaissance  à  son  administration  ,  à  ses  mœurs  ,  à 
sa  langue  ;  elle  s'attache  à  elle,  et  elle  en  est  choyée.  Au  con- 
traire la  Grèce,  rebelle  à  l'idiome  vainqueur,  et  dédaigneuse 
de  la  barbarie  de  Romejfière,  dans  sa  servitude,  de  la  splen- 
deur de  ses  souvenirs  et  de  la  politesse  de  son  génie  ,  fait 
cause  commune  avec  la  portion  de  l'Asie  qu'Alexandre  a  con- 
quise à  sa  civilisation.  Voilà  au  sein  de  l'empire  une  scis- 
sion ,  premièrement  obscure ,  mais  profonde  ,  entre  la  par- 
tie occidentale  ,  qui  adhère  à  Rome ,  et  la  partie  orientale  , 
qui  incline  vers  la  Grèce. 

Au  jour  du  christianisme  ,  la  scission  devient  plus  nette. 
La  Grèce  ,  et  les  provinces  graeco-orientales ,  préparées  par 
la  philosophie  de  Platon  ,  accueillent  une  foi  qui  les  console 
dans  leur  défaite  et  ajoute  à  leur  supériorité  intellectuelle  sur 
leurs  maîtres. La  langue  d'Homère  s'empresse  d'initier  les  peu- 
ples à  l'Évangile. Rome  le  repousse  comme  une  nouveauté  dan- 
gereuse pour  l'ordre  établi;  elle  défend  ses  dieux,  son  pouvoir. 

Et  le  christianisme  est  déjà  assez  fort  pour  tracer  le  la- 
barum  au  ciel  et  donner  la  couronne  sur  la  terre  ,  que 
Rome  résiste  encore.  Rome  est  incorrigible  ;  il  lui  faut 
passer  par  la  verge  des  barbares  pour  consentir  à  son 
éducation  chrétienne.  A  moins  que  le  génie  antique  qui 
réside  en  elle  en  ait  été  expulsé  par  le  fer  et  par  le  feu, 
elle  est  inexpugnable  à  la  foi  nouvelle.  Rome  ,  croit  à  la  for- 
ce ;  pour  être  convertie  ,  elle  doit  être  baptisée  dans  son 
sang.  L'empereur,  néophyte  du  Christ  ,  est  obligé  de  la 
céder  au  sénat  adorateur  de  Jupiter  j  et  tel  est  le  prestige 
dont  des  siècles  de  gloire  entourent  l'ancien  culte,  que  le 
sénat,  pour  justifier  son  idolâtrie  ,  n'a  qu'à  montrer  le  Ca- 
pitule, où  la  chaîne  de  tant  de  peuples  a  été  scellée  dans 
l'autel  de  ses  dieux.  Constantin  triomphant  est  exilé  ,  sur  son 
trône  chrétien  ,  de  la  ville  des  Césars.  Alors  ,pour  la  punir 
de  ses  persécutions  continues  jusque  sur  lui  ;  alors  .  pour 
assurer  avec  sa  propre  autorité  la  victoire  du  christianisme, 
il  casse  Rome  et  résout  de  transporter  ailleurs  la  capitale. 


HKVUK    DE    PARIS.  51 

Il  tourne  les  yeux  vers  celte  partie  orientale  de  l'empir* 
qu'une  inimitié  croissante  a  tenue  détachée  de  l'Italie.  Déjà 
Antoine  avait  rêvé  d'y  fixer  le  siège  du  pouvoir;  mais  ce  n'é- 
tait pas  à  Cléopâtre  entre  le  bras  d'Antoine  ,  c'était  à  la 
croix  aux  mains  de  Constantin  à  déshériter  Rome. 

Constantin  marche  vers  la  Grèce  ,  dont  le  fervent  prosé- 
lytisme promet  une  base  solide  au  nouveau  trône,  plus  rap- 
proché d'ailleurs  du  berceau  de  la  nouvelle  croyance.  Au 
midi ,  morcelé  et  républicain  ,  il  préfère  le  nord  ,  compact 
et  monarchique.  Du  nord  ,  il  pourra  achever  de  vaincre  les 
restes  du  paganisme  ,  dont  le  midi  fut  le  brillant  théâtre. 
Après  avoir  hésité  peut-être  s'il  ne  rendrait  pas  Rome  au  sein 
de  sa  mère  en  édifiant  sa  ville  sur  les  ruines  de  Troie,  mieux 
inspiré,  il  passe,  ne  s'arrête  qu'au  Bosphore  ;  et  là,  entre 
deux  mers  ,  entre  deux  continens  ,  dans  une  position  émi- 
nemment propre  à  réunir  et  à  dominer  ,  admirablement  dé- 
fendue parla  nature,  favorable  à  toutes  les  relations  com- 
merciales, il  trace  l'enceinte  de  sa  cité  ;  ou  plutôt  Bysance, 
colonie  de  Mégare  ,  s'agrandit  pour  recevoir  ce  déménage- 
ment d'une  capitale.  De  là  sans  doute  il  prétendait  ,  par  lui 
et  par  ses  héritiers,  gouverner  tout  l'empire.  Mais  la  fon- 
dation de  Constantinople  détermine  la  séparation  des  deux 
portions  déjà  divisées  de  ce  grand  corps.  Il  y  a  de  cejour  un 
empire  d'Occident  et  un  empire  d'Orient. 

Constantinople,  cité  romaine  et  grecque,  fut  d'abord  le 
siège  de  l'empire  et  la  métropole  du  christianisme.  Constan- 
tin affecta  la  suprématie  dans  les  choses  saintes  comme  dans 
les  choses  politiques.  Alors  le  pouvoir  spirituel  et  le  pouvoir 
temporel  étaient  sans  limites  précises.  Le  successeur  des 
pontifes  de  Jupiter  s'arrogeait  comme  un  droit  du  diadème 
le  pontificat  de  la  loi  de  grâce  ;  et  les  prêtres,  encore  tout 
saignans  du  martyre,  voyant  s'étendre  sur  leurs  blessures 
la  pourpre  impériale,  montraient  moins  d'indépendance  que 
de  zèle  ;  ou  ils  étaient  trop  préoccupés  de  l'achèvement  de 
leur  victoire  pour  arrêter  les  usurpations  du  sceptre  leur 
appui.  Sous  le  patronage  des  empereurs  ,  Constantinople 
devint  comme  le  forum  où  s'agitèrent  tous  les  débats  théolo- 
giques qui  remplaçaient  les  querelles  philosophiques.  Si  le 
christianisme,  à  l'état  de  dogme,  s'était  élaboré  à  Alcxan- 


5a  REVUE    DE    PARIS. 

drie ,  il  continua  ,  à  l'état  de  foi ,  son  travail  de  contro- 
verse à  Constantinople.  Alexandre  avait  bâti  pour  Platon  , 
Constantin  pour  Jésus.  Et  qu'on  sache  plus  de  gré  aux  Cé- 
sars d'avoir  fait  de  la  religion  leur  affaire.  La  religion  de 
l'esprit,  en  exaltant  l'intelligence  récemment  affranchie, 
précipitait  les  uns  dans  la  licence,  la  bizarrerie,  l'entêtement 
des  opinions  ,  et  les  autres  dans  l'inaction  ,  la  solitude  ,  la 
rêverie;  Constantinople  eut  à  corriger  l'école  et  la  Thé- 
baïde.  Ce  furent  les  Césars  qui  prévinrent  les  abus  de  l'indi- 
vidualisme philosophique  ou  monacal,  en  constituant  à  la 
fois  en  corps  la  doctrine  et  la  société  chrétienne;  ce  furent 
eux  qui  sauvèrent  le  christianisme  ,  spirituellement  de  la 
confusion  des  sectes  ,  et  matériellement  du  chaos  des  bar- 
bares. Tandis  que,  par  la  force  ou  la  prudence,  ils  amortis- 
saient l'impétuosité  de  cent  hordes   sauvages,   ils  répri- 
maient cette  luxuriance  d'hérésies  dont  l'Orient  même  fa- 
vorisait le  développement  ,  et  qui  ,   toujours  extirpées  , 
montaient  toujours  avec  le  trône  à  mesure  qu'il  grandissait. 
Ils  eurent  encore  à  limiter  l'invasion  des  armes  persanes  , 
et  des  doctrines  orientales,  qui  marchaient  avec  elles.  Pour 
cette  œuvre  ,  ce  ne  fut  pas  trop  de  l'union  du  génie  de  la 
Grèce  et  du  génie   de  Rome.  Rome  tint  le  bouclier  contre 
lequel  s'émoussa  le  fer  de  l'étranger;  à  l'ombre  du  bouclier, 
la  Grèce  déploya  sa  pénétration  et  sa  subtilité  en  faveur 
de  l'orthodoxie.  Enfin,  grâce  à  cette  heureuse  union,  s'i- 
naugura le  nouveau  culte.  La  croix  ,  long-temps  condam- 
née aux  catacombes,  à  d'humbles  toits,  ou  à  l'hospitalité 
des  temples  profanes  ,  la  croix  brilla  à  la  face  du  ciel ,  se 
dressa  dans  des  basiliques  bâties  à  sa  gloire  ,  et  y  reçut 
l'hommage  de  tous  les  arts  ,  qui  versèrent  à  ses  pieds  l'of- 
frande de  leurs  parfums  et  de  leurs  richesses.  Ainsi  la  Grèce 
et  Rome,  après  avoir  travaillé  concurremment  à  la  création 
de  l'Europe,  enrichies  du  legs  sublime  de  Jérusalem  ,  con- 
centrent leurs  efforts  dans  Constantinople  ,  élèvent  haut  la 
croix   sur  les  limites  mêmes  du  monde  occidental   et  du 
monde  oriental,  et  par-là  elles  en  opèrent  définitivement  la 
séparation  politique  et  religieuse.  Constantinople  est  comme 
le  triomphe  de  cette  longue  suite  de  victoires  gagnées  par 
tant  de  héros  et  de  sages  au  profit  de  l'indépendance  de 


REVUE    DE    PARIS.  6  > 

l'Europe;  el  ce  trophée,  érigé  près  des  bords  mêmes  où 
commença  la  lutte  ,  devient  en  même  temps  pour  l'Europe 
un  boulevart  contre  l'Asie. 

Tandis  que  le  monde  grec  ,  soutenu  de  l'alliance  et  du 
nom  même  de  Rome,  fait  sa  tâche,  le  monde  latin  meurt. 
La  nouvelle  capitale  avait  attiré  vers  elle  tout  ce  qu'il  y 
avait  de  forces,  de  richesses  ,  de  vitalité;  et  elle  eut,  pour 
résister  aux  barbares ,  du  sang  et  de  l'or.  Ce  fut  une  digue 
imposante  devant  laquelle  recula  l'inondation  pour  aller, 
de  l'Orient,  se  déverser  presque  tout  entière  sur  l'Occident, 
qui  lui  était  en  quelque  sorte  livré.  Le  Capitole  ,  aban- 
donné à  la  protection  de  ses  dieux,  expia  sa  fidélité  à  leur 
culte. 

Toutefois,  au  milieu  du  carnage  et  des  ruines  invoqués 
en  témoignage  du  néant  des  choses  humaines  ,  d'infatiga- 
bles apôtres  appellent  les  peuples  à  une  religion  dont  tant 
de  misères  semblent  justifier  les  cnseigncmens  et  les  pro- 
phéties. Rien  n'est  plus  stable  sur  la  terre;  il  y  a  hâte  de 
s'emparer  du  ciel  ,  où  seulement  la  gloire  et  la  paix  sont 
impérissables.  Chaquepierre  qui  tombe  du  royaume  de  César 
fortifie  la  croyance  au  royaume  de  Jésus;  et,  le  fer  à  la  main, 
l'ennemi  pousse  les  vaincus  au  pied  de  la  croix  ,  seul  refuge 
qui  reste  debout  en  pareille  mêlée.  Ainsi  les  prêtres  ont 
raison  du  monde.  Juges,  ils  avaient  condamné  au  nom  de 
leur  Dieu  la  société  païenne  souillée  de  sang  el  de  débau- 
ches ;  pour  exécuter  leur  sentence  ,  Dieu  arme  un  bras 
séculier  :  ce  sont  les  barbares  ;  et,  grâce  à  ces  auxiliaires  , 
ils  convertissent  en  masse.  Ils  ont  également  bon  marché  de 
cette  gentilité  imprévue  qu'ils  intéressent  au  baptême  en  lui 
livrant  à  ce  prix  les  clefs  de  la  vieille  cité.  C'est  peu  :  si  en 
Orient  l'autorité  religieuse  avait  été  usurpée  par  les  Césars, 
en  Occident  l'autorité  politique  ,  désertée  avec  terreur  par 
les  délégués  de  l'empire,  est  saisie  par  les  prêtres,  hardis 
à  s'interposer  entre  les  vainqueurs  et  les  vaincus.  Déjà  le 
sacerdoce  occidental  avait  paru  de  bonne  heure  ne  porter 
qu'avec  impatience  le  joug  des  empereurs  ,  comme  jadis  le 
patriciat  celui  des  premiers  rois.  Loin  de  la  cour  de  Con- 
stantinople,  il  avait  gagné  en  indépendance,  en  dignité, 
en  influence.  Ne  fut-ce  pas  aux  portes  d'une  église  de  Milan 


84  REVUE    DE    PARIS. 

que  Théodose,  homicide  d'une  ville  ,  trouva  un  Ambroise 
prêt  à  lui  interdire  l'entrée  des  saints  lieux,  jusqu'à  ce  qu'il 
eût  expié  son  crime  ?  Enfin  ce  sacerdoce  ,  par  les  barbares  , 
fut  complètement  affranchi  du  pouvoir  impérial  ,  sans  être 
par  eux  asservi.  Ignorans  et  avides  de  batailles,  ces  rudes 
prosélytes  faisaient  leurs  affaires,  et  ne  prétendaient  point 
s'ingérer  doctoralement  dans  celles  de  l'église.  De  là 
prompte  division  en  Occident  et  du  temporel  et  du  spi- 
rituel. 

Et  alors  Rome,  châtiée  dans  son  orgueil,  commença  à  se 
changer.  Les  barbares  avaient  pris  la  ville  sur  ses  dieux  et 
sur  l'empire  ;  à  son  tour  la  religion  prit  la  ville  sur  les  bar- 
bares. Rome  cependant  se  ressouvint  que  sa  destinée  était 
de  commander.  LVglise  latine,  plus  récente  que  l'église 
grecque  .  lui  envia  peu  la  gloire  des  magnifiques  homélies 
et  des  ardentes  controverses.  Au  milieu  d'un  monde  inculte 
et  sans  lettres  tel  que  le  faisait  l'invasion  de  la  barbarie,  elle 
dédaigna,  à  l'exemple  de  la  Rome  antique,  le  beau  langage  et 
les  subtilités  de  l'esprit. imprima  à  son  apostolat  un  caractère 
éminemment  politique,  et  travailla  à  étendre .  à  consolider 
son  autorité ,  en  se  servant  habilement  des  victoires  des  bar- 
bares sur  l'empire,  et  des  succès  de  l'empire  sur  les.bar- 
bares.  La  Grèce  avait  eu  ses  bouches  d'or  ;  Rome  prépara 
en  silence  les  bulles  qui  devaient  régir  la  chrétienté.  Enfin  , 
après  quelques  siècles  de  débrouillemeut  .  l'évéque  de  Rome 
assit  le  pouvoir  de  l'Église.  De  son  côté,  Charlemagne 
constitua  fortement  l'organisation  du  monde,  et,  au  con- 
traire de  Constantin  ,  qui  avait  tenté  l'absorption  du  spiri- 
tuel par  le  temporel ,  il  en  opéra  la  séparation  ,  en  atten- 
dant que  de  sa  forte  main  Hildebrand  essayât  de  superposer 
au  monde  temporel  le  monde  spirituel.  Ce  fut  ainsi  que  le 
christianisme ,  grâce  au  génie  propre  de  l'Occident  et  à  l'in- 
vasion des  barbares,  poursuivit  son  développement  et  prit 
une  face  nouvelle.  De  ce  moment ,  Rome  devint  la  métropole 
du  christianisme  Rome  une  seconde  fois  succéda  à  laGr. 
et  la  ville  qui  s'était  si  long-temps  enivrée  du  sang  et  ras- 
sasiée de  la  chair  des  peuples,  commença  à  leur  distribuer 
une  nouvelle  vie  au  nom  de  celui  qui  avait  dit  :  Mangez  :  ceci 
est  ma  chair  ,•  huvez     ceci  est  mon  sang.  Alors,  chrétienne  et 


REVOE    DE   PARIS.  55 

papale  ,  elle  revendiqua  le  grand  nom  de  romain  qu'avait 
pris  l'empire  d'Orient  ;  et  Constantinople  ne  fut  plus  que  la 
capitale  schismalique  de  l'empire  grec. 

L'Occident  et  l'Orient  formèrent  deux  communions  à  part 
l'une  de  l'autre  ,  qui  s'épuisèrent  des  siècles  durant  en  que- 
relles et  en  vains  efforts  de  conciliation  :  ni  l'une  ni  l'autre  ne 
pouvait   abjurer  son  génie.  Sans  doute    l'orthodoxie  ,  au 
point  de  vue  purement  chrétien  ,  était  du  côté  de  Rome  ;  mais 
puisque  la  société,  dans  sou  progrès  ,  a  convaincu  le  chris- 
tianisme de  n'être  lui-même  qu'une  grande  hérésie  ,  eu 
égard  à  la  plénitude  de  sa  vie,  il  faut  réhabiliter  l'hétéro- 
doxie orientale,  qui  ne  fut  qu'une  déviation,  à  la  rigueur  , 
d'un  dogme  incomplet.  A  bien  prendre ,  l'hérésie  de  Con- 
stantinople datait  de  sa  naissance.  Si  Constantin  avait  été  le 
père  de  la  ville  nouvelle ,  Arius  en  avait  été  le  parrain.  Arius 
faisait  de  Jésus  un  personnage  surhumain,  et  non  l'une  des  per- 
sonnes de  Dieu  ;  par-là  il  détruisait  le  mystère  de  la  Trinité  , 
et  il  ramenait  le  christianisme  à  l'idée  brute  de  Moïse  ou  de 
Socrate  ,  en-rétablissant  au-dessous  d'elle  une  sorte  de  poly- 
théisme. De  la  sorte  arrangé,  le  christianisme  était  sans 
contredit  plus  accessible  à  l'intelligence  encore  grossière  de 
tous  ces  barbares,  auxquels  l'arianisme  en  ouvrit  les  portes  ; 
et,  si  subtil  que  fût  le  génie  de  la  Grèce  ,  il  devait  aussi  le 
satisfaire,  à  cause  de  son  penchant  à  l'anthropomorphisme. 
Terrassée  par  Athanase  et  le  platonisme  d'Alexandrie  ,  l'o- 
pinion   d'Arius  ne  laissa  donc  pas  de  se  continuer  dans 
l'empire  d'Orient  :  la  trace  en  est  manifeste  dans  le  symbole 
de  son  Eglise  ,  d'après  lequel  le  Saint-Esprit  procède  uni- 
quement du  Père  ,  et  le  Fils  reste  en  dehors  de  cette  commu- 
nion des  deux  autres  personnes.  Evidemment,  aux  yeux  des 
Grecs,  le  Christ  avait  été  divinisé  bien  plus  qu'il  n'était  divin  , 
et  ils  croyaient  son  apothéose  mieux  que  le  Verbe  de  Dieu 
fait  chair.  Pour  Rome,  le  Fils  était  un  mystérieux  dévelop- 
pement du  Père,  égal  au  Père  ,  consubstanticl  au  Père  ,  et 
c'était  surtout  sous  la  figure  du  Fils,  crucifié  et  ressuscité  , 
que  lui  apparaissait  Dieu  ;  pour  Constantinople,  il  y  avait 
agrégation  plutôt  que  fusion  intime  des  trois  personnes  di- 
vines ,  et  le  personnage  dominant  était  le  Père ,  c'est-à-dire 
Jehovah  ,  Jupiter  ,  le  Créateur  ,  le  Dieu  de  la  Force  et  des 


56  REVUE   DE   PARIS: 

Armées.  Constantinople  rompait  bien  moins  que  Rome  aveo 
Jérusalem.  Le  christianisme  oriental  s'arrêtait  à  une  sorte 
de  judaïsme  hellénisant;  témoin  la  discipline  du  clergé  , 
dont  les  membre  supérieurs  seulement  faisaient  vœu  de  cé- 
libat ,  tous  les  membres  inférieurs  ayant  liberté  de  se  marier  ; 
témoin  la  communion,  qui  se  célébrait  par  le  pain  avec  du 
levain  ,  tandis  que  l'austérité  spirituelle  de  Rome  avait 
adopté  le  pain  azyme  ,  ténu  et  transparent,  comme  le  sym- 
bole le  plus  pur  de  la  vie  céleste. 

Raille  qui  voudra,  comme  insignifiante  et  frivole  ,  cette 
querelle  des  Grecs  et  des  Latins  sur  la  syllabe  oi  :  présente 
ou  absenle,  cette  syllabe  est  une  des  expressions  caractéristi- 
ques de  la  différence  de  l'Occident  et  de  l'Orient;  elle  dit 
dans  un  cas  l'unité  et  dans  l'autre  la  multiplicité.  Pour  qui 
sait  lire,  à  chaque  page  de  V Histoire  du  Bas-Empire  est 
écrite  cette  syllabe  fatale;  elle  y  occupe  tout  l'espace  qui  sé- 
pare le  trône  pontifical,  d'où  un  Hildebrand  marchait  sur  la 
tête  des  rois,  du  trône  impérial  d'où  Constantin  disposait  à 
son  gré  du  lituus  des  patriarches.  Sans  elle,  Rome  tendait  au 
despotisme  spirituel  ;  avec  elle  ,  Constantinople  affectait  le 
despotisme  temporel. 

Ces  deux  grandes  communions  achevaient  de  se  différen- 
cier par  leur  organisation  politique.  Charlemagne,  sur  les 
ruines  de  l'empire  d'Occident  dont  la  barbarie  avait  brisé  la 
centralisation  ,  ne  tenta  point  de  recommencer  les  despo- 
tisme antique;  il  transforma  la  monarchie  en  suzeraineté  , 
l'aristocratie  en  féodalité,  la  servitude  en  vasselage.  A  côté 
de  ses  obligations  ,  chaque  membre  de  la  nouvelle  hiérar- 
chie eut  une  part  de  pouvoir  et  d'indépendance  ;  la  dignité 
individuelle  s'exalta;  l'honneur  naquit,  ressorlncuf  de  la  so- 
ciété; la  religion  et  l'amour  le  consacrèrent,  et  le  monde 
latin  eut  une  chevalerie.  Le  monde  grec  n'en  eut  pas;  là  le 
monarque  était  un  despote  ,  le  grand  un  patricien,  le  sujet 
un  esclave  ,  l'homme  d'armes  un  demi-théologien,  le  prêtre 
un  raisonneur  fanatique  ou  un  courtisan  de  César;  et  la 
femme  y  était  enfermée  ;  là  défaillit ,  avec  l'étouffemeut  de 
toute  personnalité  et  de  tout  enthousiasme  ,  cette  énergique 
virilité  que  la  division  du  spirituel  et  du  temporel  avait  déve- 
loppée dans  la  barbarie  christianisée.  Le  monde  grec  eut 


REYLK    DE    PAKIS. 


57 


des  eunuques,  el  le  monde  latin  n'en  eut  pas.  Certes,  pour 
la  mission  qu'il  avait  à  remplir  ,  sa  constitution  fut  bonne  ; 
pour  tenir  tête  aux  Barbares ,  aux  Persans ,  aux  Musulmans  , 
l'empire  d'Orient  avait  dû  conserver  une  partie  de  l'armure 
antique,  tout  en  la  laissant  affaiblir  par  l'influence  de  sa 
foi  nouvelle ,  aussi  ne  fit-il  que  résister  et  finit-il  pas  être 
entamé. 

L'art  à  Constantinople  fut  l'expression  de  l'organisation 
politique  et  religieuse  que  nous  avons  signalée  et  de  l'œuvre 
qu'accomplit  l'empire. 

La  prédication  y  manqua  de  liberté ,  et  dès-lors  d'enthou- 
siasme ,  gêné  que  fut  l'essor  de  l'inspiration  par  l'autorité 
ombrageuse  des  Césars  ;  l'éloquence  sainte  en  fut  en  quelque 
sorte  bannie  avec  saint  Jean  Chrysostôme  ,  qui  dut  expier 
la  hardiesse  de  ses  discours  par  l'exil  et  la  mort.  D'ailleurs 
la  parole  ,  s'épuisant  à  tourner  dans  l'arène  des  controver- 
ses ,  y  fut  plus  subtile  qu'entraînante,  plus  théologique  quo 
religieuse;  enfin  elle  n'y  eut  point  à  remuer  les  masses, 
comme  en  Occident,  où  un  Pierre-l'Ermite  et  un  saint  Ber- 
nard ,  du  haut  de  leurs  chaires  ,  précipitèrent  vers  l'Orient 
les  populations  en  armes.  Quant  à  l'éloquence  politique,  elle 
y  fut  nulle  :  quand  le  prêtre  est  réduit  à  se  taire  ,  le  tribun 
est  muet. 

La  ville  cependant  était  curieuse  delà  culture  des  lettres  ; 
mais  elle  ne  put  que  tardivement  absorber  Athènes,  qui  était 
demeurée  la  province  des  sophistes.  Même  si  à  Rome  le  paga- 
nisme résistait  politiquement,  il  protestait  poétiquement  à 
Athènes.  La  première  de  ces  deux  cités  sollicita,  sous  l'un 
des  successeurs  de  Constantin  ,  le  rétablissement  de  l'autel 
de  la  victoire  :  la  seconde  garda  long-temps  l'autel  des  Mu 
ses  et  d'Homère,  et  fut  le  sanctuaire  de  l'hellénisme.  Or, 
elle  ne  se  borna  pas  à  entourer  de  regrets  et  d'hommages 
son  vieu\  culte,  en  boudant  dédaigneusement ,  avec  un  mé- 
lange de  fierté  républicaine  et  d'orgueil  littéraire,  la  nou- 
velle capitale  et  le  mysticisme  théologique  qui  y  régnait.  I  D 
jour  s'élança  de  son  sein  un  jeune  prince,  qu'Homère  et 
Platon  avaient  consolé  des  persécutions  du  christianisme;  à 
peine  monté  sur  le  trône  ,  il  entreprend  de  rendre  au  grand 
jour  des  temples  le  paganisme  ,  déjà  à  moitié  enseveli  dans 


58 


REVUE    DE    PARIS. 


les  écoles.  Julien  périt  ,  et  avec  lui  s'arrêta  eetle  révolution 
de  rhéteur;  mais  par  Julien  elle  réclama  la  vie  matérielle 
de  l'homme,  et  toute  la  poésie  qui  en  est  l'expression  ;  et  celte 
réclamation,  sans  succès  en  apparence,  contribua  à  impri- 
mer plus  profondément  au  christianisme  d'Orient  sa  physio- 
nomie particulière.  La  chute  de  Julien  entraîna  celle  d'A- 
thènes ,  et ,  de  ce  moment,  Constantinople  devint  une  école 
florissante  de  belles-lettres. 

Toutefois  ,  la  ville  des  conciles  ne  fut  point  la  ville  des 
chants  harmonieux;  c'était  pour  les  lettres  de  l'intelligence 
qu'elle  se  passionnait  avec  un  enthousiasme  auquel  il  n'y 
avait  de  comparable  que  son  amour  frénétique  pour  les  jeux 
du  corps  dans  l'Hippodrome.  Comment  donc,  au  milieu  de 
ces  discussions  incessantes  qui  obtenaient  tous  les  honneurs 
de  la  popularité,  en  face  de  traditions  de  la  Muse  antique, 
vivifiées  par  l'influence  des  lieux  ,  comment  une  poésie  ori- 
ginale serait-elle  née  ?  Elle  ne  pouvait  être  qu'un  reflet  de  la 
poésie  païenne,  pâli  par  le  christianisme.  Ce  n'est  point  là 
où  le  christianisme  ne  peut  et  ne  doit  pas  atteindre  à  un  haut 
degré  d'épuration  spirituelle,  qu'il  transportera  la  poésie 
dans  des  mondes  mystérieux  et  des  sphères  invisibles  inusitée  s 
à  son  essor  ;  la  Grèce  est  trop  restée  sous  l'influence  d'Ho- 
mère pour  avoir  un  Dante.  Elle  manqua  également  de  celle 
poésie  profane  que  le  moyen  âge  sut  tirer  du  chaos  de  toutes 
les  croyances  apportées  par  l'invasion  des  barbares,  et  elle 
dut  continuer  à  vivre  sur  le  vieux  fonds  mythologique.  Enfin, 
pour  faire  éclore  des  chants  d'amour  et  de  gloire, les  femmes 
n'y  avaient  point  assez  de  liberté  et  d'influence,  point  de 
cours  d'amour ,  point  de  tournois,  point  de  chevalerie;  il 
n'y  eut  pas  de  troubadours.  A  l'Occident ,  les  grandes  expé- 
ditions, les  prouesses  ,  les  nobles  fait,  d'armes;  à  l'Occi- 
dent ,  les  vastes  épopées  :  la  patrie  des  Godefroy  peut  seule 
enfanter  les  Tasse. 

Mais  Constantinople  ,  héritière  de  la  Rome  antique  ,  s'oc- 
cupa avec  ardeur  de  la  législation.  Elle  travailla  à  mettre  de 
l'unité  dans  la  collection  immense  et  confuse  de  toutes  ces 
lois  que  lui  avaient  léguées  la  république  et  l'empire  ,  et  elle 
permit  au  christianisme  de  les  modifier  en  faveur  des  escla- 
ves ,  des  enfans  et  des  femmes.  Elle  prit  également  à  tâche  , 


KF.VUF.     DE    PARIS.  .r>9 

aumilicu  de  tous  les  bouleverscmensdelasociétéeuropéenne, 
de  renouer  le  fil  brisé  des  événemens  ;  et,  tandis  que  la  bar- 
barie tenait  l'épée,  elle  tint  la  plume  pour  enregistrer ,  dans 
de  volumineuses  annales,  les  faits  accomplis  auxquels  elle 
était  elle-même  intéressée. 

Fidèle  au  culte  des  beaux-arts,  tel  fut  long-temps  encore 
l'ascendant  du  paganisme  sur  les  imaginations  de  la  Grèce, 
que  ces  arts,  dans  leur  ferveur  première,  y  entourèrent 
l'austérité  du  christianisme  de  tout  ce  qu'ils  avaient  de  mol- 
les caresses.  Ce  ne  fut  point  un  amour  chaste  et  pur  comme 
celui  de  la  Madeleine  qui  baigne  de  ses  larmes  les  pieds  du 
Christ ,  les  essuie  de  ses  longs  cheveux  et  les  arrose  pieuse- 
ment de  parfums  :  ce  fut  l'amour  et  le  baiser  de  Vénus.  La 
croix  plia  sous  cette  élégante  lasciveté  d'ornemens.  Les  ima- 
ges furent  multipliées,  et  ce  fut  à  elles  que  se  prit  encore 
l'adoration  des  fidèles.  On  conçoit  dès-lors  la  vigueur  des 
iconoclastes.  Là  où  la  foi  se  spirilualisa  davantage  ,  les  ima- 
ges purent  impunément  subsister.  Ainsi  l'art  grec,  ne  pou- 
vant se  maintenir  à  une  haute  pureté  chrétienne,  et  toujours 
enclin  à  se  recommencer,  pour  rester  chaste,  se  mutila  ;  il 
se  traita  comme  Origène.  La  peinture  et  la  sculpture  n'y  eu- 
rent donc  qu'une  importance  subalterne. 

C'est  à  l'architecture  que  Byzance,  devenue  chrétienne, 
fit  faire  un  progrès.  Par  elle,  la  coupole  dont  le  génie  de 
Rome  avait  aux  bords  du  Tibre  commencé  le  Panthéon  ,  ap- 
prit aux  rives  du  Bosphore  à  se  poser  et  à  se  suspendre  sur 
une  base  hardie,  dans  1  église  consacrée  par  Justinien  à  la 
divine  sagesse  ,  à  la  sainte  Sophie  :  ce  fut  un  nouveau  degré 
vers  le  trône  du  Seigneur.  Sans  doute  ce  n'était  pointlàque 
le  souffle  deVinspiration  chrétienne  devait  être  assez  puis- 
sant pour  emporter  aux  nues  la  tête  des  églises;  mais  si  le 
dôme  de  ce  temple  ne  s'enlève  point  de  terre,  et  s'il  parait 
tenir  plus  au  sol  qu'au  ciel,  il  est  en  cela  même  l'image  fi- 
dèle du  christianisme  oriental.  Noble  hommage  à  la  sagesse 
divine,  cette  basilique  exprime  plus  peut-être  celle  de  Salo- 
mon  que  celle  de  Jésus;  elle  est  plus  biblique  qu'évangéli- 
que.  Coniral1  la  voûte  descieuxque  l'architecte,  dit-on,  vou- 
lut figurer  par  sa  coupole,  elle  rachète  la  gloire  de  Dieu  plus 
que  sa  miséricorde;  l'église  orientale  dit  plus  la  création  , 


60 


REVUE    DE    PARIS. 


l'église  occidentale  plus  la  passion.  La  première  est  bâtie, 
ainsi  que  la  seconde ,  sur  le  plan  d'une  croix  ;  mais  l'égalité 
des  quatre  branches  de  la  croix  grecque  n'a  point  ce  carac- 
tère d'austérité  mystérieuse  empreint  dans  l'allongement  et 
l'inégalité  de  la  croix  latine.  Enfin  ,  tandis  que  l'église  occi- 
dentale ,  pénétrante  et  ardue,  dresse  sa  flèche  escortée  de 
plusieurs  autres  flèches  ou  de  tours  aiguës ,  l'église  orien- 
tale s'arrondit  en  dôme  et  pose  autour  de  la  coupole  domi- 
nante des  demi-coupoles  et  coupoles  moindres  harmonieuse- 
ment groupées.  Si  maintenant  l'on  jette  un  coup  d'œil  sur 
les  autres  monumens  de  Constantinople  ,  on  y  retrouvera, 
dans  des  aqueducs  et  des  citernes  ,  l'architecture  grandiose 
de  Rome  païenne. 

Constantinople  exerça  aussi  son  génie  dans  la  culture  de 
tous  les  arts  du  luxe  ,  que  favorisait  une  cour  orientale  par 
son  faste.  Grand  fut  l'ébahissement  des  croisés,  quand  ils 
virent  briller  toutes  ces  merveilles  d'une  magnificence  in- 
connue ;  c'est  là  qu'ils  reçurent  la  première  initiation  à  la 
somptuosité  et  aux  délices  de  l'Orient.  Quant  à  la  science, 
elle  y  consiste  tout  entière  dans  les  commentaires  des  systè- 
mes antiques  et  l'interprétation  du  dogme  chrétien. 

Ainsi,  Constantinople  perpétua  ,  en  l'amalgamant  avec  la 
foi  et  les  doctrines  du  christianisme ,  la  plus  large  part  du 
despotisme ,  de  la  législation  ,  des  mœurs  et  de  l'art  antique. 
Sans  doute  ,  ce  prolongement  de  l'antiquité  christianisée 
devait  être  renié  aussitôt  que  serait  née  la  civilisation  mo- 
derne; transition  entre  la  vieille  société  et  la  société  nou- 
velle, son  existence  était  nécessairement  limitée.  La  mission 
de  l'empire  d'Orient  fut  terminée  du  jour  où  l'Occident ,  en 
se  séparant  de  l'antiquité  et  de  la  barbarie ,  eut  achevé  son 
enfantement,  et  que,  en  signe  de  sa  force,  il  commença  le 
cours  de  ses  représailles  contre  l'islamisme ,  livrant  au  souf- 
fle de  l'Église  les  bannières  de  la  chevalerie  :  de  ce  jour  il 
n'y  eut  plus  qu'un  Bas-Empire  limitant  providentiellement, 
par  son  défaut  de  concours,  le  succès  des  croisades.  Cepen- 
dant, grande  fut  l'œuvre  qu'accomplit  l'empire  d'Orient, 
plus  grande  que  la  reconnaissance  dont  il  a  été  payé.  La 
prédominance  intolérante  du  génie  de  Rome  voilà  d'oubli 
le  service  immense  que  rendit  à  la  civilisation  occidentale  la 


RFVUE     DF.     PARIS.  61 

création  sublimcde  Constantin,  et  son  ingratitude  fut  en  ap- 
parence justifiée  par  les  perfidies  de  la  cour  byzantine  qui 
n'avait  à  opposer  à  l'ambition  brutale  des  croisés ,  que  l'arme 
de  la  faiblesse  ,  la  trahison.  Quant  aux  philosophes  ,  dans 
leur  fanatisme  frivole  ils  n'ont  eu  que  mépris  pour  l'empire 
d'Orient ,  parce  qu'ils  ne  surent  point  découvrir,  sous  toutes 
ces  discussions  théologiques  ,  la  grave  question  que  susci- 
tait cette  interminable  controverse. 

Elle  finit  cependant,  cette  controverse,  mais  par  l'inter- 
vention armée  de  l'islamisme.  Constantinople,  après  avoir 
failli  subirlejougdela  communion  de  Rome  et  devenir  le 
siège  d'un  empire  latin,  ne  se  délivre  que  pour  retomber 
sous  la  domination  ottomane  :   la  brèche  ouverte  dans  ses 
murailles  par  la  croix   latine   facilita  la  victoire  du  crois- 
sant. C'était  le  sort  de  cette  grande  cité  ,  intermédiaire  en- 
tre l'Occident  et  l'Orient,  d'être  froissée  entre  eux,  et  par 
eux  absorbée  :  vaincue  spirituellement  par  les  Occidentaux 
à  qui  elle  légua  les  lumières  qu'elle  avait  conservées  ,  elle  le 
fut  matériellement  par   les  Orientaux  à  qui  elle  légua  les 
magnifiques  possessions  où  elle  avait  régné.  Le  monde  la- 
tin ne  s'émut  point  de  cette  catastrophe  du  monde  grec,  chré- 
tienté bâtarde  qu'il  avait  lui-même  violemment  heurtée  et 
qu'il  ne  secourut  point.  D'ailleurs,  toute  croisade  nouvelle 
était  devenue  impossible  ;  la  communion    de   l'Occident  se 
dissolvait  elle-même  ,  et  ce  qui  lui  restait  d'enthousiasme 
religieux  allait  s'élancer  au-delà  même  de  l'Océan. 

Donc  ,  des  deux  empires  qu'avait  fondés  la  conquête  anti- 
que, celui  d'Occident  était  échu  aux  chrétiens,  et  celui 
d'Orient  échéait  aux  musulmans  :  Jésus  avait  pris  Rome  : 
Mahomet  fut  maître  de  Constantinople. 

Arrêtons-nous  :  pendant  que  j'écrivais  ces  réflexions  à 
mesure  qu'elles  se  présentèrent,  malgré  une  nouvelle  relâ- 
che nécessitée  par  le  vent  contraire,  nous  avons  avancé. 
Voilà  devant  nous  Stamboul  !....  Vraiment  ce  dut  être  au* 
cœur  des  Ottomans  une  large  joie  quand  ils  eurent  entre 
leurs  mains  cette  proie.  Et  moi ,  je  me  sens  revivre  en  face 
de  cette  perspective  j  je  vais  la  voir  ,  admirer  et  rêver. 

E.  Bahrault. 


GOETHE 


LA  FAMILLE  DE  CAGLIOSTRO 


En  1787,  Goethe,  jeune  encore,  et  dans  la  première 
fraîcheur  de  cette  imagination  puissante,  de  cette  observa- 
tion sagace  qui  se  développèrent  ensuite  pour  sa  gloire ,  se 
trouvait  à  Palerme.  L'Europe  retentissait  alors  du  nom  de 
Cagliostro.  Par  une  révulsion  qui  n'étonnera  pas  ceux  qui 
connaissent  l'humanité ,  ce  siècle ,  qui  foulait  aux  pieds 
toutes  les  croyances,  croyait  au  comte  de  Saint-Germain 
l'immortel,  à  Mesmer  le  magnétiseur,  et  à  Cagliostro  le 
sorcier. 

Qui  était  Cagliostro?  Cet  homme  sans  famille  ,  sans  pa- 
rens,  sorti  de  terre,  étonnant  l'Europe  de  son  luxe  ;  élo- 
quent,  adroit  ,  prodigue,  charlatan  sans  pudeur ,  d'où  ve- 
nait il  ?  Fallait-il  l'identifier  avec  un  certain  Joseph  Balsamo, 
banni  de  Palerme  pour  ses  nombreuses  peccadiles ,  ou  le 
croire  prince  oriental ,  comme  il  l'assurait  si  gravement . 
La  curiosité  de  Goethe  fut  vivement  excitée,  et  son  séjour  à 
Palerme  lui  offrit  les  moyens  de  satisfaire  cette  curiosité. 
Le  poète  lui-même  raconte  avec  quelle  attention  il  prenait 
part  aux  conversations  relatives  à  Cagliostro  ou  à  Joseph 


REVUE    DE    PARIS.  63 

Balsamo  ;  avec  quel  soin  il  recueillait  tous  les  documens  re- 
latifs à  ce  personnage  ,  tous  les  portraits  de  Cagliostro  que 
Ton  colportait  à  Palerme.  C'était  pour  lui  un  problème  à  ré- 
soudre ,  une  espèce  de  monomanie  de  curiosité. 

Jugezde  sa  joie  lorsqu'on  lui  indiqua  le  nom  etla  demeure 
d'un  vieil  avocat  chargé  par  la  cour  de  France  de  remonter 
aux  sources  ,  de  rechercher  les  antécédens ,  les  ancêtres  ,  les 
parens  et  les  collatéraux  du  magicien  prétendu  ,  et  de  com- 
poser avec  tous  ces  documens  un  mémoire  explicatif.  Ca- 
gliostro s'était  mêlé  d'une  manière  éclatante  au  procès  du 
collier  ;  sa  fantasmagorie  amusait  et  terrifiait  la  cour  de 
France  ,  qui ,  sur  le  bord  du  précipice  ,  aimait  à  se  distraire 
dans  le  baquet  magique  de  Mesmer  et  au  milieu  des  fantômes 
de  Cagliostro.  C'est  au  mémoire  de  l'avocat  sicilien  que 
sont  dus  tous  les  documens  véritables  sur  lesquels  repose  la 
biographie  de  Cagliostro.  Goethe  s'empressa  de  lui  rendre 
visite,  et  obtint  de  lui  la  communication  de  son  travail.  Il 
apprit  donc  que  les  Balsamo  étaient  d'origine  juive  ,  qu'un 
grand  oncle  de  Joseph  Balsamo  se  nommait  Cagliostro,  et 
avait  donné  son  nom  à  l'enfant  né  en  1743  ,  à  Palerme.  Frère 
de  la  charité  dans  sa  première  jeunesse,  plein  d'intelli- 
gence, d'habileté  et  de  ruse;  médecin  très-expérimenté, 
Balsamo  s'ennuya  de  bonne  heure  de  l'obscurité  de  son 
sort ,  et  s'avisa  de  contrefaire  un  titre  qui  devait  lui  assurer 
la  propriété  d'un  domaine  considérable.  On  reconnut  la 
fraude  ;raais  il  trompa  la  justice  etla  prévint,  en  s'embar- 
quant  pour  la  Catalogne,  où  il  épousa  une  fort  jolie  per- 
sonne ,  dona  Lorenza ,  fille  d'un  fabricant  de  ceintures; 
puis  il  se  rendit  à  Borne  avec  sa  femme,  se  fit  appeler  le 
prince  Pellegrini;  et  avec  celte  audace  qui  ne  l'a  jamais 
quitté ,  revint  à  Palerme  ,  où  il  se  fit  recevoir  sous  ce  nom 
d'emprunt.  Une  jolie  femme  était,  pour  Cagliostro  ou  Bal- 
samo, un  instrument  de  succès  admirable  ;  il  se  trouva  sur 
la  route  du  couple  aventurier  un  prince  palermitain  ,  sen- 
suel, ignorant,  arrogant,  brutal  et  riche,  qui  s'éprit  de 
dona  Lorenza,  et  dont  la  protection  toute-puissante  s'étendit 
sur  le  faux  prince  Pellegrini  et  sur  sa  femme.  Cependant  la 
ruse  se  découvrit,  on  reconnut  Joseph  Balsamo  ,  le  fugitif 
et  le  faussaire  .  qui  fut  incarcéré,  malgré  les  réclamations 


64  REVUB    DE    PARIS. 

du  prince.  Le  procès  allait  s'instruire  ;  avant  le  commence- 
ment des  débats,  on  vit  le  prince  palermitain  forcer  la 
porte  du  tribunal,  saisir  l'avocat  de  la  partie  adverse,  le 
renverser,  le  terrasser,  et  l'accabler  de  coups.  Le  président 
qui  essayait  de  rétablir  l'ordre  ,  fut  accablé  d'injures,  et  le 
tribunal,  terrifié,  ordonna  la  mise  en  liberté  de  Balsamo. 
Toute  cette  procédure  honteuse .  qui  ne  pouvait  appartenir 
qu'à  tn  pays  de  despotisme  et  de  barbarie  ,  fut  imprimée  à 
Rome  ;  c'est  un  des  documens  les  plus  curieux  de  Tétat  de 
l'Europe  et  de  sa  législation  avant  la  révolution  française. 

Balsamo  ,  laissant  sa  femme  entre  les  mains  du  prince 
palermitain  qui  l'avait  si  vaillamment  conquise  ,  partit  en- 
suite pour  la  France  :  on  sait  quelle  y  fut  sa  fortune. 

Tous  ces  détails  ,  si  curieux  et  si  neufs  alors,  aujourd'hui 
beaucoup  moins  intéressans,  jetaient  assez  de  lumière  sur 
l'existence  de  notre  aventurier  pour  satisfaire  une  curiosité 
vulgaire.  Mais  l'imagination  active  et  l'ame  poétique  de 
Goethe  ne  se  contentaient  pas  de  si  peu.  Quelques  membres 
de  la  famille  Balsamo  vivaient  encore  ;  où  étaient-ils  ?  Qu'é- 
taient devenues  la  vieille  mère  et  la  sœur  du  sorcier  ?  Etaient- 
elles  complices  ou  innocentes  des  fraudes  et  des  jongleries 
qui  séduisaient  tant  de  courtisans  et  de  grandes  dames?  Le 
vieil  avocat,  pour  se  procurer  les  renseigneraens  nécessai- 
res ,  et  dresser  l'arbre  généalogique  de  Cagliostro ,  avait 
employé  un  commis  qu'une  ruse  assez  bien  tissue  avait  in- 
troduit dans  la  famille  Balsamo.  Ce  dernier  avait  prétendu 
disposer  d'une  petite  pension  appartenant,  disait-il  .  au 
jeune  Capitummino ,  petit-fils  de  la  mère  de  Cagliostro.  Au 
moyen  de  cet  artifice,  il  s'était  procuré  tous  les  papiers, 
contrats  de  mariage  et  actes  de  naissance  qui  constataient 
l'état  et  l'origine  de  Joseph  Balsamo. 

—  Eh  bien  !  lui  demanda  Goethe  ,  puisque  vous  connaissez 
celte  famille,  ne  pouvez-vous  m'introduire  auprès  d'elle  ?  Je 
suis  curieux  de  voir  ces  pauvres  gens;  ils  me  donneront, 
sur  le  caractère  étrange  de  leur  fils,  plus  de  renseignemens 
que  votre  arbre  généalogique  n'en  peut  contenir. 

—  Mais  je  crains  leur  présence  ;  ils  m'interrogeront  sur 
la  pension  que  je  leur  ai  promise  ,  et  je  ne  saurai  que  leur 
répondre. 


REVDB    DE    PARTS.  (35 

—  Je  vous  offre  un  moyeu  facile  ;  je  passerai  pour  An- 
glais. Cagliost.ro  est  maintenant  à  Londres,  où  vous  savez 
qu'il  s'est  retiré  en  sortant  de  la  Bastille.  Je  me  dirai  chargé 
d'apporter  à  la  vieille  mère  des  nouvelles  de  son  fils. 

—  A  la  bonne  heure  !  A  demain.  — 

Étrange  fantaisie  de  poète!  N'y  a-t-il  pas  dans  ces  âmes 
d'élite  un  instinct  qui  les  porte  d'avance  vers  les  scènes  et 
les  spectacles  qui  doivent  nourrir  la  pensée,  émouvoir  le 
cœur,  et  augmenter  ce  trésor  de  senlimens  et  d'idées  qui 
s'appellegénie? 

A  trois  heures ,  le  commis  et  le  poète  se  mirent  en  route  j 
ils  traversèrent  les  rues  bizarres,  gothiques,  sarrazines  , 
espagnoles  et  italiennes  de  Palerme,  et  non  loin  de  la  grande 
rue  d?El  Cassero ,  ils  pénétrèrent  dans  une  petite  rue  tor- 
tueuse et  sale  dont  la  vieille  maison  des  Balsamo  occupait 
le  fond.  La  petite  porte  était  ouverte.  Un  escalier  branlant 
et  misérable  conduisit  les  visiteurs  droit  à  la  cuisine  :  là  se 
trouvait  une  femme  de  taille  moyenne,  aux  épaules  larges, 
osseuses  et  carrées,  mais  sans  embonpoint.  Elle  lavait  la 
vaisselle.  Son  vêtementétait  pauvre  et  propre.  En  apercevant 
l'étranger  et  le  commis ,  elle  se  hâta  de  cacher  avec  un  pan 
de  son  tablier  un  autre  pan  que  le  travail  dont  elle  s'occu- 
pait avait  sali.  Nous  laisserons  parler  Goethe,  qui  a  pris 
soin  de  conserver  dans  tous  leurs  détails  la  scène  et  le  dia- 
logue suivans  : 

«  Eh  bien  !  seigneur  Giovanni  ,  dit  la  femme  au  commis  , 
nous  apportez-vous  de  bonnes  nouvelles?  Notre  affaire  est- 
elle  terminée  ? 

—  Non,  pas  encore;  mais  voici  un  étranger  que  votre 
frère  a  chargé  de  vous  apporter  ses  complimens  ,  et  qui 
vous  dira  comment  il  se  porte. 

Les  complimens  du  frère!  Cela  n'était  pas  dans  nos  con- 
ventions ;  mais  je  m'étais  trop  avancé  pour  reculer. 

—  Vous  connaissez  mon  frère?  me  dit-elle  en  se  retour- 
nant vers  moi. 

—  Toute  l'Europe  le  connaît ,  et  vous  ne  serez  pas  fâchée 
sans  doute  d'apprendre  que  sa  santé  et  ses  affaires  sont  bon- 
nes,  et  que  sa  fortune  prend  un  excellent  cours. 

9  6. 


66 


REVUE    DE    PARIS. 


—  Entrez,  entrez,  je  vous  suis  à  l'instant.  » 

Suivi  du  commis  .j'entrai  dans  la  chambre  voisine. 

C'était  une  vaste  salle,  si  haute,  si  grande,  si  nue, 
quelle  aurait  pu  passer  pour  une  salle  de  bal ,  si  elle  eût  été 
plus  richement  ornée.  Une  seule  fenêtre  répandait  le  jour  sur 
les  hautes  murailles,  privées  de  tentures.  On  vovait,  tout 
autour,  des  portraits  de  saints  noircis  par  le  temps  et  en- 
tourés de  vieux  cadres  d'or.  Les  vieilles  briques  du  parquet 
étaient  fendues  et  soulevées  de  toutes  parts;  d'un  côté  ,  une 
petite  armoire  antique  et  noire  qui  servait  de  secrétaire,  et 
d'un  autre  deux  vastes  lits  sans  draperie.  Quelques  fauteuils, 
dont  le  dos  bruni  laissait  apercevoir  un  reste  de  dorure, 
et  dont  le  siège  était  de  paille,  se  trouvaient  jetés  cà  et  là. 

C'était  évidemment  le  seul  asile  de  la  famille  entière.  11  y 
a  quelque  chose  de  touchant  dans  le  spectacle  de  l'indigence 
unie  à  l'ordre  et  à  la  pauvreté.  Déjà  ému  ,  je  m'approchai 
d'un  groupe  réuni  au-dessous  de  l'unique  fenêtre.  Il  se  com- 
posait d'une  très-vieille  femme  ,  la  grand'mère,  d'une  jeune 
fille  d'environ  seize  ans,  à  la  taille  bien  prise,  aux  traits  par- 
faitement réguliers,  mais  effacés  et  détruits  par  la  petite-vé- 
role ;  d'un  jeune  homme  défiguré  comme  la  jeune  fille  ;  et 
d'une  personne  malade  .  aux  formes  frêles,  à  Pair  languis- 
sant ,  assise  ou  plutôt  couchée  sur  une  chaise  longue. 

Mon  guide  ,  pendant  que  j'observais  cette  scène  simple  et 
intéressante ,  expliquait  en  dialecte  sicilien  (  que  je  ne  com- 
prenais pas)  le  motif  de  ma  visite;  la  vieille,  qui  était 
sourde  et  qui  relevait  souvent  la  tète  ,  se  faisait  répéter  le 
récit  de  mon  conducteur.  C'était  une  belle  vieille  ,  à  l'air 
calme  ,  comme  la  plupart  des  personnes  affligées  de  surdité; 
de  taille  moyenne,  mais  bien  faite  encore  ;  une  de  ces  vieilles 
que  les  peintres  sont  si  heureux  de  rencontrer.  La  beauté 
primitive  de  leurs  traits  n'a  pas  disparu  sous  les  rides .  et 
le  caractère  de  leur  physionomie  grave  et  pensive  sollicite 
Jetaient  de  l'artiste  supérieur.  Comme  chacune  de  mes  ré- 
ponses à  son  interrogatoire  avait  besoin  d'être  traduite,  la 
conversation  fut  lente  ;  j'eus  le  temps  de  mesurer  mes  paroles 
et  déjouer  avec  assez  d'aisance  le  rôle  que  je  m'étais  imposé. 

(i  Votre  fils,  lui  dis-je ,  a  été  absous  en  France,  et  s* 
trouve  maintenant  fort  bien  reçu  en  Angleterre.» 


REVU  F.      UR     PARIS.  67 

Eu  entendant  cela  ,  elle  poussa  une  grande  exclamation  , 
prononça  une  prière  latine  à  haute  voix  ,  et  son  ton  devint 
si  animé  ,  si  joyeux  ,  sa  prononciation  si  nette  et  si  claire, 
que  je  pus  la  comprendre,  malgré  le  patois  dont  elle  se 
servait. 

Alors  la  fille  entra,  ses  grands  cheveux  noirs  rattaché* 
et  retenus  dans  une  grande  résille  rouge  et  portant  un  ta- 
blier blanc.  Pendant  que  Giovanni  lui  répétait  ma  conver- 
sation avec  sa  mère  ,  je  contemplais  et  je  comparais  ces  deux 
personnes  :  ici  la  décrépitude  et  l'affaissement  ne  se  ratta- 
chant plus  à  la  vie  que  par  deux  points  uniques  et  sublimes, 
i'amour  maternel  et  la  religion;  là,  une  plénitude  de  vie, 
de  force,  de  santé  qui  brillait  dans  les  regards  de  la  fille, 
et  semblait  émaner  de  tous  ses  pores  Cette  dernière  pou- 
vait avoir  quarante  ans.  Rien  de  délicat,  de  maniéré  ,  de 
moderne ,  chez  cette  femme  dont  l'œil  bleu  était  sagace  , 
mais  non  rusé,  dont  les  traits  prononcés  rappelaient  ceux 
de  son  frère ,  dont  la  bouche  était  rose  et  les  lèvres  un  peu 
fortes;  le  teint  était  animé  ,  l'attitude  décidée  ;  tout  son  ex- 
térieur ,  empreint  de  simplicité  et  d'énergie,  ressemblait 
moins  à  une  femme  des  temps  modernes  qu'à  une  statue  des 
vieux  temps.  Elle  écoutait  ,  ou  plutôt  buvait  avidemont  les 
paroles  de  Giovanni ,  le  corps  penché  ,  la  tète  en  avant ,  les 
mains  sur  les  genoux.  Elle  se  retourna  ensuite  vers  moi , 
me  questionna  sur  mon  voyage,  sur  ce  que  j'avais  vu  en 
Sicile,  et  finit  par  s'écrier,  avec  cette  espèce  d'enthou- 
siasme que  les  cérémonies  religieuses  inspirent  à  tous  les 
Italiens  : 

a  Surtout  ne  manquez  pas  la  fête  de  sainte  Rosalie,  et 
venez  la  célébrer  avec  nous.  » 

Je  vis  que  la  grand'mère  et  la  fille  se  parlaient  tout  bas 
et  d'un  air  assez  gêné  pour  exciter  mon  attention  :  je  ques 
tionnai  mon  conducteur,  qui  m'apprit  que  la  pauvre  fanull. 
était  désolée  de  ne  pouvoir  m'offrir  une  hospitalité  plus 
complète  ;  qu'elle  avait  grand'pcine  à  vivre  ;  qu'avant  le  dé- 
part de  Cagliostro  ,  la  mère  avait  payé  quatorze  onces  pour 
dégager  des  effets  qu'il  avait  engages;  que  cette  somme  ne 
leur  était  jamais  revenue,  et  que.  puisqu'il  était  devenu 
riche ,  influent ,  brillant  ,  sans  doute  à  ma  prière  il  se  sou- 


68 


BEVUE    DE    PARIS. 


viendrait  de  6a  pauvre  famille.  On  me  demanda  si  je  vou- 
drais me  charger  d'une  lettre  pour  lui  ;  je  promis  de  venir 
la  chercher  le  lendemain  soir. 

«  Voyez,  me  dit  la  femme  ,  je  suis  veuve  ,  j'ai  trois  en- 
fans  ,  et  je  n'ai  rien.  L'une  de  mes  filles  est  élevée  au  cou- 
vent; voici  l'autre  ;  mon  fils  est  à  l'école  ;  j'ai  en  outre  à  ma 
charge  ma  vieille  mère  ,  et  cette  personne  malade,  que  j'ai 
prise  chez  moi  par  charité  chrétienne.  J'ai  confiance  en 
Dieu  qui  ne  laisse  pas  les  bonnes  œuvres  sans  récompense  ; 
mais  ,  hélas!  avec  tout  mon  travail  et  toute  mon  industrie, 
je  pouvais  à  peine  suffire  à  nos  besoins,  et  c'est  un  fardeau 
bien  lourd  que  celui  que  je  porte  depuis  si  long-temps!  * 

Les  jeunes  gens  se  mêlèrent  à  la  conversation  qui  devint 
générale  et  qui  m'intéressa  de  plus  en  plus.  Je  vis  qu'ils 
comprenaient  ma  pensée  et  mon  émotion ,  et  me  payaient 
de  reconnaissance.  Alors  la  vieille  femme,  se  retournant 
vers  sa  fille  ,  lui  demanda  en  sicilien  : 

«  Cet  étranger  est-il  catholique?  appartient-il  à  notre 
sainte  religion  ?» 

La  fille  éluda  cette  question  ,  et  parla  des  fêtes  brillantes 
de  la  Sicile  ,  surtout  de  la  belle  fête  de  sainte  Rosalie  que  les 
jeunes  gens  se  plurent  à  dépeindre  avec  toutes  les  couleurs 
brillantes  de  l'imagination  italienne,  et  qui,  disaient-ils. 
n'a  d'égale  dans  aucune  partie  du  monde.  Mon  guide  me  fit 
signe  qu'il  était  temps  de  partir  :  je  quittai  la  famille  en  lui 
promettant  de  revenir  chercher  sa  lettre  le  lendemain  soir. 

J'avais  passé  là  trois  heures,  et  l'impression  que  m'avait 
laissée  cette  soirée  était  vive  et  profonde.  Une  famille  si 
pauvre  ,  si  candide,  si  pieuse,  si  malheureuse  !  Ce  n'était 
plus  la  curiosité  qui  m'animait  :  elle  était  satisfaite.  Plus 
je  songeais  à  ces  mœurs  simples  et  honnêtes,  plus  je  com- 
parais ce  malheur  résigné  .avec  l'escroquerie  brillante  et 
honteuse  du  fils  ,  plus  je  me  sentais  touché. 

La  ruse  dont  je  m'étais  servi  m  inspirait  certains  scrupu- 
les; je  les  avais  trompés  ces  honnêtes  gens  !  En  avais-je  le 
droit?  Le  lendemain  ,  lorsque  la  première  surprise  causée 
par  ma  visite  serait  calmée  ,  n'allaient-ils  pas  y  penser  plus 
mûrement ,  consulter  d'autres  parens,  et  peut-être  se  douter 
de  mon  artifice  ?  J'étais  vraiment  inquiet  ;  le  lendemain  .  au 


REVUK     DE    PABIS.  6(J 

lieu  de  me  présenter  seulement  à  l'heure  du  rendez-vous 
que  j'avais  fixée,  j'entrai  chez  les  Balsamo  sur  les  deux 
heures;  la  lettre  n'était  pas  encore  prête;  l'écrivain  public 
ne  l'avait  pas  terminée.» 

Tel  est  le  simple  récit  du  poète.  C'est  à  mes  yeux  ,  je 
l'avoue ,  quelque  chose  de  touchant  que  cette  scène  * 
non-seulement  la  famille  sicilienne  ,  dans  la  vaste  sallo 
noire  ,  pauvre  ,  délabrée  et  si  propre  ;  mais  ce  jeune  Alle- 
mand, homme  de  génie,  qui  sympathise  de  toute  son  ame 
avec  ces  misères  et  cette  probité.  Comme  il  se  pose  simple- 
ment dans  le  petit  drame  qu'il  développe  !  Comme  on  voit 
bien  la  vieille  aïeule  et  la  femme  sicilienne  de  quarante  ans  ! 
leur  piété  qui  seule  les  soutient,  et  leur  amour  pour  les 
belles  fêtes  ,  leur  seule  poésie,  la  poésie  de  leur  pauvreté! 
Ils  se  croient  riches  de  ces  fêtes,  et  ces  cérémonies  opu- 
lentes les  arrachent  au  sentiment  de  l'indigence.  Le  récit 
de  Goethe  n'exprime  pas  tout  cela  ,  mais  le  laisse  aperce- 
voir et  sentir.  Il  y  a  si  peu  de  charlatanisme,  de  violence  , 
de  fureur ,  de  caprice,  de  personnalité  dans  celte  narra- 
tion !  Il  songe  si  peu  à  se  mettre  en  avant ,  à  concentrer  sur 
lui  seul  les  rayons  lumineux,  à  monopoliser  l'attention  du 
lecteur  !  Il  s'oublie  si  bien  et   si  entièrement  ! 

La  seconde  visite  ne  fut  pas  moins  intéressante.  Goethe  y 
fit  connaissance  avec  un  autre  membre  de  la  famille,  le 
neveu  de  Gagliostro ,  jeune  homme  d'une  figure  agréable, 
douce  et  mélancolique. 

u  Pourquoi  notre  oncle,  demanda  ce  dernier  à  Goethe, 
a-t-il  si  complètement  oublié  sa  famille?  on  dit  qu'il  est 
riche ,  très-riche ,  qu'il  se  donne  pour  le  fils  d'un  prince  ,  et 
qu'il  nous  renie.  Je  m'étonne  qu'il  lui  soit  venu  à  la  pensée 
qu'il  a  encore  des  parens  à  Palerme. 

—  Eh  bien!  dit  la  sœur  en  s'approchant ,  il  nous  re- 
viendra sans  doute  :  monsieur  ne  manquera  pas  de  nous 
rappeler  à  son  souvenir.  N'est-ce  pas,  monsieur?  Et  vous 
reviendrez  quand  vous  aurez  visité  leroyaume,  et  vous  assis- 
terez avec  nous  à  la  fête  de  sainte  Rosalie  ? 

La  vieille  mère  se  leva  ,  et  s'appuyant  sur  la  fenêtre  : 

—  Mon  jeune  seigneur,  dit-elle  ,  quoique  nous  ayons  ici 
une  jeune  fille ,  et  que  la  décence  ne  me  permette  pas  d'ad- 


70  REVUE    DE    PARIS. 

mettre  des  étrangers  dans  la  maison ,  vous  serez  toujours 
le  bien  venu  ,  vous ,  si  vous  repassez  par  ici . 

—  Oh  !  oui,  oui,  s'écrièrent  les  enfans  en  chœur,  nous 
voulons  faire  admirer  toutes  nos  fêles  à  ce  bon  monsieur, 
lui  montrer  toutes  nos  cérémonies.  Nous  aurons  soin  de 
choisir  pour  lui  les  meilleurs  endroits.  Comme  il  sera  sur- 
pris du  grand  char  de  triomphe  ,  et  surtout  de  la  magnifi- 
que illumination  ! 

Cependant  la  vieille  mère  avait  lu  et  relu  la  lettre  que 
l'écrivain  public  avait  tracée  pour  eux.  Quand  elle  vit  que 
j'allais  prendre  congé ,  elle  me  la  remit ,  et  se  levant: 

«  Vous  direz  à  mon  fils,  s'écria-t-elle  d'un  accent  animé, 
profond  ,  qui  s'élevait  jusqu'à  l'exaltation  ,  vous  direz  à 
mon  fils  qu'il  m'a  rendue  heureuse  une  fois  ,  que  je  le  presse 
ainsi  sur  mon  cœur.  » 

Elle  étendit  les  bras  ,  les  croisa  et  les  serra  fortement 
sur  sa  poitrine. 

—  Vous  lui  direz  que,  tous  les  jours,  je  prie  Dieu  et  la 
sainte  Vierge  pour  lui  ,  que  je  le  bénis  lui  et  les  siens,  et 
que  mon  seul  désir  est  de  le  revoir  encore  une  fois  avec  ces 
pauvres  yeux  qui  ont  tant  pleuré  pour  lui. 

<c  Et  qui  pourrait  rendre ,  dit  Goethe  en  répétant  ces 
paroles  éloquentes,  la  douceur  et  l'énergie  que  la  langue 
italienne  prétait  à  ces  mots?  la  pantomime  expressive  des 
gestes  de  la  vieille  mère  et  le  profond  amour ,  Tardent  désir 
qu'elle  exprimait?  Je  ne  pus  les  quitter  sans  être  attendri. 
Leurs  mains  pressèrent  les  miennes  ;  je  fus  reconduit  par  les 
enfans  ,  et  quand  je  me  trouvai  dans  la  rue.  je  les  vis  tous 
groupés  sur  le  balcon  qui  me  faisaient  des  signes  et  qui 
criaient  : 

—  Vous  reviendrez,  n'est-ce  pas?  vous  reviendrez  ! 
Quand  je  tournai  le  coin  de  la  rue  ,  ils  étaient  encore  là.» 

L'impression  produite  sur  Goethe  par  cette  scène  domo- 
tique fut  profonde  et  durable.  Cependant,  au  moment  même 
où  la  pauvre  famille,  déçue  par  la  visite  de  l'étranger,  es- 
pérait une  amélioration  de  sa  destinée,  le  fils  continuait  à 
jouer  son  rôledans  les  capitales  du  Nord,  et  chaque  nouveau 
succès  obtenu  par  ses  audacieuses  impostures  contribuait  à 


REVUE     DE    PARIS.  71 

effacer  de  son  esprit  le  souvenir  de  sa  famille  indigente. 
Goethe  n'était  pas  riche.  11  avoue  dans  ses  Mémoires  qu'il  lui 
aurait  été  impossible  alors  de  faire  parvenir  à  la  vieille  Bal- 
samo les  quatorze  onces  (près  de  quatre  cents  francs)  que 
lui  devait  son  fils.  Il  partit  donc  de  Palerme ,  rapportant 
avec  lui  la  lettre  suivante ,  dictée  par  la  vieille  mère  et  des- 
tinée à  Cagliostro. 


«  Mon  cher  fils, 

»  J'ai  reçu  de  tes  nouvelles  le  16  avril  1787  par  l'entremise 
de  M.  Villon  ,  et  je  ne  puis  texprimer  combien  j'en  ai  été 
consolée;  car  depuis  ton  départ  de  France  je  n'ai  plus  en- 
tendu parler  de  toi.  Mon  cher  fils,  je  t'exhorte  à  ne  pas  m'ou- 
blier;  car  je  suis  très-pauvre  et  abandonnée  de  tous  mes 
parens ,  excepté  de  ma  fille  Maria-Anna  ta  sœur,  qui  m'a  pris 
ehez  elle.  Elle  ne  peut  pas  me  maintenir  toute  seule;  mais 
elle  fait  ce  qu'elle  peut.  Elle  est  veuve  ,  elle  a  trois  enfans. 
Une  de  ses  filles  est  au  couvent  de  Sainte-Catherine,  les  deux 
autres  sont  à  la  maison. 

»  Je  répète  ma  prière,  mon  cher  fils;  envoie-moi  seulement 
assez  pour  subvenir  à  mes  besoins  les  plus  pressans,  car  je 
n'ai  pas  seulement  l'argent  nécessaire  pour  remplir  les  de- 
voirs d'une  bonne  catholique  ;  mon  manteau  et  ma  robe  sont 
tout  déchirés.  Si  tu  m'envoies  quelque  chose  ,  ou  si  tu  m'é- 
cris seulement,  fais-le  par  voie  particulière  et  non  par  la 
poste,  cardon  Matteo  Braccon  est  premier  secrétaire  des 
postes. 

»  Mon  cher  fils  ,je  voudrais  que  tu  pusses  me  fixer  quelque 
chose  par  jour,  afin  que  ta  sœur  fût  un  peu  soulagée  ,  et  que 
je  ne  périsse  point  de  besoin.  Rappelle-toi  le  commandement 
de  Dieu  et  viens  au  secours  d'une  mère  réduite  à  l'extrémité. 
Je  te  donne  ma  bénédiction  et  t'embrasse  de  cœur  ainsi  que 
ta  femme  dona  Lorenza.  Ta  sœur  t'embrasse  de  cœur,  et  ses 
enfans  te  baisent  les  mains.  Ta  mère  ,  qui  t'aime  tendrement 
et  qui  te  presse  contre  son  cœur, 

»  Femce  Balsamo. 
)>  Palerme,  18  avril  1787.  » 


'2  REVUE    DE    PARIS. 

A  son  retour  en  Allemagne,  l'auteur  de  Werther  montra 
celle  lettre  à  plusieurs  amis  qui  se  cotisèrent  pour  envoyer, 
sous  le  nom  de  Cagliostro,  une  somme  d'argent  à  la  famille 
de  Cagliostro.  Un  négociant  anglais  nommé  Joff  fut  chargé 
de  la  lui  remettre.  Goethe  reçut  de  la  famille  la  lettre  que  nous 
transcrivons  : 

«  Mon  bien-aimé  fils ,  mon  cher  et  fidèle  frère , 

»  La  plume  ne  peut  décrire  la  joie  quenous  avons  éprouvée 
d'apprendre  que  vous  vivez  encore  et  que  vousjouissez  d'une 
bonne  santé.  Vous  avez  rempli  dejoie  et  de  plaisir  une  mère 
et  une  sœur  abandonnées  de  tout  le  monde  ,  et  qui  ont  deux 
filles  et  un  fils  à  leur  charge,  en  leur  envoyant  quelque  se- 
cours. Le  sieur  Jacob  Joff,  négociant  anglais,  après  bien 
des  peines ,  est  parvenu  à  nous  découvrir  ;  car  Mme  Joseph 
Maria  Capitummino  n'est  pas  connue  ,  et  on  m'appelle  com- 
munément Marana  Capitummino.  Il  nous  trouva  enfin  dans 
une  petite  maison ,  où  nous  vivons  aussi  bien  que  nous  pou- 
vons. Il  nous  annonça  qu'il  était  chargé  de  nous  transmettre 
une  somme  avec  une  quittance  que  je  devais  signer,  ce  que 
j'ai  fait.  Il  nous  a  déjà  remis  l'argent ,  et  nous  avons  même 
gagné  sur  les  lettres  de  change. 

»  Maintenant  figurez-vous  avec  quelle  joie  nous  reçûmes 
une  pareille  somme ,  au  moment  de  la  fête  de  Noël ,  n'atten- 
dant de  secours  de  personne.  Jésus,  qui  s'est  incarné  pour 
nous,  a  sans  doute  louché  votre  cœur  et  vous  a  porté  à  nous 
envoyer  cette  somme  ,  qui  non-seulement  a  servi  à  apaiser 
notre  faim  ,  mais  à  nous  vêtir ,  car  nous  manquions  de  tout. 

»  Notre  plus  grande  joie  serait  de  vous  revoir  encore 
une  fois  ;  surtout  moi ,  qui  déplore  chaque  jour  la  fatalité  de 
me  voir  éloignée  d'un  fils  queje  voudrais  tant  voir  avant  ma 
mort  ! 

a  Mais  si  les  circonstances  s'opposent  à  cette  réunion  ,  ne 
négligez  pas  de  venir  à  mon  secours  ,  surtout  à  présent  que 
vous  avez  trouvé  un  si  bon  moyen,  par  le  canal  de  l'exact  et 
honnête  négociant  qui  avait  tout  en  sa  possession ,  sans  que 
nous  nous  en  doutassions  ,  et  qui  nous  a  cherchés  et  remis 
fidèlement  la  somme  en  question. 


REVUE    DE    PARIS.  71 

«  Cette  somme  est  de  peu  d'importance  pour  vous;  mais 
pour  nous  le  moindre  secours  est  un  trésor.  Votre  sœur  a 
deux  grandes  filles,  et  un  garçon  qui  demande  également  à 
être  soutenu.  Vous  savez  qu'ils  ne  possèdent  rien  ;  et  quelle 
bonne  œuvre  ce  serait  si  vous  envoyiez  assez  pour  les  établir 
convenablement  ! 

«  Dieu  vous  conserve  une  bonne  santé!  Nous  l'implorons 
avec  gratitude,  et  nous  faisons  des  vœux  pour  qu'il  vous 
maintienne  le  bonheur  dont  vous  jouissez  ,  et  qu'il  touche 
votre  cœur  en  notre  faveur.  C'est  en  son  nom  que  je  vous 
bénis,  vous  et  votre  femme  ,  comme  tendre  mère  ;  et  moi 
votre  sœur ,  je  vous  embrasse.  Le  cousin  Joseph  (  Bracco 
neri)  ,  qui  écrit  cette  lettre,  fait  la  même  chose.  Nous  deman- 
dons votre  bénédiction  ,  ainsi  que  les  deux  sœurs  Antoine 
et  Thérèse.  Nous  vous  embrassons  et  sommes 

»  Votre  tendre  mère , 

»  Felice  Balsamo. 

»  Votre  tendre  sœur, 

Joseph-Maria  Capittjmmïho.  » 

Au  moment  où  Goethe  recevait  cette  épitre  destinée  à  Ca- 
gliostro  ,  la  pauvre  famille  apprenait  la  condamnation  et 
l'emprisonnementde  cet  homme  étrange.  Alors  Goethe  écri- 
vit, sous  le  titre  de  Cagtioslro's  Stammbuum  (Généalogie  de 
Caglioslro  ) ,  un  récit  de  son  voyage ,  et  finit  par  s'adresser 
aux  bonnes  âmes  <c  qui  voudraient ,  disait-il  ,  prendre  leur 
»  part  de  la  reconnaissance  et  du  bonheur  de  cette  pauvre 
»  et  honnête  famille  qui  a  produit  l'un  des  phénomènes  de 
»  l'époque  ,  un  des  plus  étranges  monstres  que  notre  siècle 
»  ait  vus.  »  Son  appel  ne  fut  pas  inutile  ,  et  la  souscription 
versée  chez  Goethe  fut  réalisée  et  convertie  en  une  pension 
dont  la  vieille  mère  et  les  enfans  jouirent  jusqu'à  leur  mort. 

C'est  un  axiome  assez  vulgaire  et  très-aimé  des  sots  ,  que 
la  noirceur  de  Tame  s'associe  presque  toujours  à  la  beauté 
du  talent.  Que  d'nnecdotes  recueillies  pour  prouver  la  bas- 
9  1 


74  REVUE   DE    PARIS. 

sesse  de  ce  grand  homme  ,  l'avarice  de  cel  autre  ,  la  folie 
d'un  troisième  !  La  malice  .  l'envie  et  la  petitesse  de  vues  se 
sont  chargées  d'écrire  la  biographie  :  elles  ont  rabaissé  le 
grand  homme  à  leur  niveau,  et  se  sont  félicitées  de  cette  œu- 
vre. Mais  regardez-y  de  plus  près,  vous  trouverez  dans  l'his- 
toire secrète  de  ces  artistes  et  de  ces  poètes  de  quoi  défrayer 
de  belles  actions  et  de  nobles  mouvemens  mille  existences 
vulgaires.  On  a  mis  leurs  vices  en  relief,  on  a  porté  la  lu- 
mière sur  leurs  bizarreries  ,  on  n'a  oublié  que  leurs  vertus. 
Goethe  ,  par  exemple  ,  qui  ne  prenait  aucune  part  aux  que- 
relles littéraires  et  aux  mouvemens  politiques,  a  été  souvent 
accusé  d'égoïsme  ,  d'indifférence  ,  de  personnalité.  L'anec- 
dote très-authentique  que  nous  venons  de  rapporter  peut 
faire  apprécier  cette  accusation  et  sa  justesse. 

Ph.  Chisles. 


L'HOPITAL  DES  FOUS 


A  PALERME. 


Qui  n'a  pas  glissé  sur  les  eaux  argentées  de  Lipari,  poussé  par 
une  brise  d'été  Tenue  d'Italie,  en  vue  d'un  beau  ciel  dont  l'im- 
mense et  pure  étendue  ne  se  trouve  altérée  que  par  de  petites  va- 
peurs blanchâtres  que  produit  la  fumée  s'élevant  de  Stromboli ,  au 
moment  surtout  où  le  soleil  plonge  son  disque  enâammé  dans  la 
mer,  à  la  Concba  d'Ora  (comme  est  appelée  magnifiquement  la 
baie  de  Palerme)  ;  qui,  dis-je  ,  n'a  pas  admiré  le  plus  délicieux  spec- 
tacle qu'il  y  ait  dans  la  nature,  a  encore  une  page  à  remplir  dans 
son  livre  d'observations. 

Dix  minutes  après  avoir  jeté  l'ancre,  les  cieux  et  la  mer  étaient 
encore  étincelans  j  nos  hommes  avaient  abandonné  les  voiles  5  les 
mâts  de  la  grande  frégate  étaient  comme  des  lignes  tracées  dans  les 
cieux.  Sur  la  poupe,  les  musiciens  jouaient  de  tout  cœur,  et  le 
long  de  la  gaie  Marina  ,  des  bateaux  ,  occupés  par  de  joyeux  Paler- 
mitains  ,  se  rendaient  sur  le  vaisseau  étranger. 

J'étais  assis,  avec  l'officier  de  quart ,  sur  le  cabestan,  contem- 
plant la  première  étoile,  qui,  tout-à-coup,  s'était  élancée  à  sa 
place,  comme  créée  par  la  volonté  du  regard. 

—  Recevra-t-on  les  dames  à  bord,  monsieur  ?  dit  d'un  air  doux 
et  souriant  un  des  matelots  de  l'équipage. 

—  Oui ,  monsieur  ;  et  dites  au  contre-maître  de  tout  préparer  sur 
le  pont  pour  la  danse. 

Dans  presque  tous  les  ports  de  la  Méditerranée,  un  vaisseau  de 
guerre  en  croisière  d'été  est  tout  aussi  bien  venu  que  la  brise  de  mer. 


76  REVUE    DE    PARIS. 

Amenant  avec  lui  quarante  ou  cinquante  jeunes  officiers  pleins  de 
•vie  et  de  gaieté  ,  un  orchestre  si  bien  en  train  lorsqu'il  s'agit  de  la 
danse ,  et  un  pont  plus  blanc  et  plus  doux  que  le  plancher  d'une 
salle  de  bal ,  le  vaisseau  de  guerre  semble  alors  avoir  été  fait  pour 
le  plaisir.  Quelque  soit  son  pavillon,  aussitôt  qu'il  a  jeté  l'ancre  , 
il  se  voit  entouré  d'un  grand  nombre  de  bateaux  venus  de  la  côte  5 
le  mot  d'admission  est  donné ,  l'équipage  est  environné  par  ce  bon 
et  gai  peuple  des  contrées  du  sud ,  si  bien  à  Taise  à  bord  qu'il  est 
prêt  à  accepter  tout  projet  d'amusement ,  même  présenté  par  le 
plus  fou  midshipman  de  la  bande. 

Le  capot  d'échelle  fut  entouré  de  sa  barrière,  de  crainte  qu'un 
walseur,  en  tournant,  ne  tombât  avec  sa  compagne.  L'orchestre  se 
plaça  devant  ses  pupitres  ,  et  bientôt  les  brillans  uniformes  tour- 
billonnèrent sur  le  pont ,  entraînant  avec  eux  des  formes  séduisan- 
tes et  laissant  apercevoir  au-dessus  de  leurs  épaules  des  yeux 
noirs  et  brillans  qui  eussent  forcé  le  d:able  à  abandonner  Strom- 
boli. 

Comme  je  n'étais  qu'un  passager,  je  me  contentai  de  rester  assis 
sur  le  glissoir  de  la  caronade  5  puis  ,  écoutant  la  musique,  admi- 
rant le  crépuscule  ,  je  m'abandonnai  à  ce  calme  délicieux  dont  l'air 
est  imprégné  dans  ce  climat  de  paradis. 

Le  pied  léger  avait  suivi  la  mesure  de  la  walse  ,  de  la  galopade  , 
de  la  mazurka.  Ces  danses  s'étaient  succédé  sans  interruption.  La 
lune  alors  projetait  hardiment  sur  le  pont  sa  lumière  argentée  ; 
c'était  une  nuit  sans  air.  Le  flot  brillant  s'élevait  et  s'abaissait  avec 
la  transparence  invisible  du  clair  de  lune. 

u  Vover-vous  celte  dame  appuyée  sur  le  bras  de  ce  vieillard, 
près  de  la  balustrade?  »  me  dit  le  premier  lieutenant,  oui,  assis 
sur  un  canon  comme  moi ,  était  resté  spectateur  de  ce  tableau. 

Je  ne  l'avais  que  trop  remarquée;  depuis  cinq  à  six  minutes  seu- 
lement ,  elle  était  sur  le  bâtiment,  et ,  dans  ce  peu  de  temps,  je 
m'étais  enivré  de  sa  beauté.  La  frégate  était  balancée  lentement 
par  la  brise  de  terre,  et  la  lune  ,  qui  n'éclairait  qu'avec  mystère 
cette  divinité  ,  laissa  graduellement  tomber  d'aplomb  sa  lumière 
sur  l'orbe  de  son  front.  Quel  céleste  visage  !  quelle  expression  triste 
et  solennelle  !  Une  belle  ame  y  versait  sa  douce  et  mélancolique 
clarté  !  Le  sentiment  et  la  pensée  étaient  incrustés  dans  chaque 
ligne  de  cette  charmante  figure.  Sa  bouche  était  grande,  la  seule 
chose  en  quoi  sa  beauté  déviât  delà  beauté  grecque  la  plus  accom- 


REVUE     DE    PARIS.  77 

plie.  Le  calme  était  imprimé  comme  un  mot  lisible  sur  ses  bvres  ; 
et  se»  yeux ,  comment  donner  une  idée  de  leur  éclat!  comment 
peindre  l'expression  profonde,  sauvage,  égarée,  passionnée  de 
leurs  regards  ! 

Ma  curiosité  était  fortement  excitée.  Je  m'avançai  vers  le 
cabestan  5  mettant  de  côté,  non  sans  quelque  effort  ,  ma  timidité 
naturelle  ,  je  m'approchai  du  vieux  gentilhomme  sur  le  bras  du- 
quel elle  était  appuyée  ,  et  je  demandai  la  permission  d'être  son 
partner  pour  une  walse. 

et  Si  vous  le  désiiei  ,  carissima  mia  !  »  dit-il ,  se  tournant  vers 
elle,  et  mettant  à  ces  paroles  toute  la  douceur  d'expression  qui 
convient  si  bien  à  la  langue  italienne. 

Mais  elle  se  cramponna  au  bras  du  vieillard,  et,  sans  même  me 
regarder,  lui  murmura  à  l'oreille  :  «  Mai  pin  !  n 

A  ma  demande,  l'officier  de  quart  leur  fit  la  politesse  de  les  ren- 
voyer du  bord  sur  une  des  barques  de  la  frégate.  Après  les  avoir 
aidés  à  descendre  l'écbelle  ,  je  m'arrêtai  au  ba9  de  l'escalier,  au 
niveau  des  vagues,  suivant  des  yeux  la  trace  phosphorique  de  la 
rapide  chaloupe  ,  jusqu'à  ce  que  sa  brillante  écume  se  confondît 
avec  celle  des  vaisseaux  qui  bordaient  la  côte.  Le  maitre  d'équi- 
page retourna  avec  la  barque  ;  mais  tout  ce  qui  appartenait  au  bâ- 
timent ne  revenait  pas  avec  elle  ,  l'étrangère  avait  disparu. 

Le  matin  du  jour  suivant,  tout  était  en  mouvement  dans  le 
magasin  ,  on  se  préparuit  à  se  rendre  à  terre.  Les  brillans  unifor- 
mes encombraient  les  chaises  et  les  tables  parsemées  d'épées  . 
d'épaulettes  ,  de  chapeaux.  Des  bottes  bien  cirées  étaient  ren- 
voyées pour  être  cirées  de  nouveau  ;  on  blasphémait  contre  le  bar- 
bier du  vaisseau  de  ce  qu'il  n'avait  pas  les  cent  bras  de  Briarée, 
et  les  blanchisseuses  du  dernier  port  où  on  avait  relâché  étaient 
bien  cordialement  maudites  ;  chacun  avait  recours  à  l'eau  de  Co- 
logne, et  le  trésorier  recevait  plus  d'une  visite  secrète. 

Au  milieu  de  tout  ce  mouvement  .  on  agita  une  question,  celle 
de  savoir  comment  on  passerait  la  journée.  Vingt  plans  furent 
proposés  :  un  dîner  à  l'hôtel  anglais  et  une  promenade  apn's  le 
dîner  ,  furent  les  seuls  points  sur  lesquels  il  y  eut  un  consentement 
unanime. 

On  proposa    d'aller  à   Bagaria  ,    et    d'y    visiter   le    palais    des 
Monstres.  C'est  une  villa  à  dix  milles  de  Païenne,  ÇUC  le  proprié- 
taire, le  comte  de  l'allagonia  ,  un  excentrique  et  noble  sicilien  , 
9  7. 


78  REVUE    DE    PARIS. 

a  orné  de  plusieurs  centaines  de  statues  du  plus  beau  travail .  re- 
présentant des  formes  de  femmes  toutes  avec  des  têtes  d'animaux, 
de  poissons  ,  d'oiseaux.  Ce  palais  semble  représenter  la  tentation 
de  saint  Antoine,  et  offre  un  spectacle  des  plus  extraordinaires. 
Près  de  là  se  trouve  une  autre  villa,  la  propriété  du  prince  Butera 
{le  ministre  actuel  de  la  cour  de  Naples  en  France).  Dans  l'inté- 
rieur des  terres  est  un  monastère  peuplé  de  moines  de  cire  de  gran- 
deur naturelle  ,  avec  l'apparence  de  la  vie.  On  les  trouve  dispersés 
dans  les  passages,  les  cellules,  et  occupés  de  leurs  soies  religieux. 
C'est  une  fantastique  satire  de  cet  ordre. 

Un  autre  projet  qu'on  proposa,  ce  fut  de  visiter  le  couvent  des 
capucins  ,  où  se  trouvent  les  frères  séchés.  Là  on  voit  six  ou  huit 
cents  vieux  hommes  à  la  barbe  longue  ,  cuits,  et  restés  tels  qu'ils 
étaient  quand  ils  moururent  ,  avec  leur  capuchon  et  leur  barbe, 
appuyés  en  rangées  contre  le  mur  ,  sous  les  voûtes  spacieuses  du 
monastère.  Jamais  les  yeux  d'un  mortel  n'ont  été  frappés  d'un 
spectacle   plus  infernal. 

Une  promenade  à  cheval  à  Monreale,  une  visite  aux  jardins 
d'un  noble  Sicilien,  où  chaque  étranger  est  salué  par  un  jet  d'eau, 
un  tour  de  promenade  publique  de  Palerme  ,  partagèrent  les  hon- 
neurs de  l'argument. 

J'avais  été  en  Sicile  ,  et  j'hésitais  à  faire  un  choix  ,  lorsque  le 
chirurgien  me  proposa  de  l'accompagner  chez  un  comte  sicilien 
qui  ,  vivant  dans  le  voisinage ,  avait  converti  son  château  en  un 
hôpital  pour  les  fous  ,  auxquels  il  consacrait  son  temps  et  sa 
fortune. 

11  fut  le  premier  qui  essaya  du  système,  maintenant,  grâce  à 
Dieu!  généralement  adopté  ,  qui  consiste  à  ramener  les  malheu- 
reux patiens  à  la  raison  par  la  douceur  et  lts  bons  Iraiterru-ns. 

Nous  montâmes  dans  une  de  ces  roulantes  caiesini  stationnées 
dans  le  magnifique  Corso  de  Palerme,  et  en  un  quart  d'heure 
nous  nous  trouvâmes  à  la  grille  dclln  casa  dei  Pazzi.  L'uniforme 
de  mon  ami  et  sa  profession  furent  nos  passeports.  Nous  fûmes 
introduits  dans  une  cour  magnifique  entourée  d'une  colonnade,  et 
rafraîchie  par  une  fontaine.  Là  se  promenaient  plusieurs  person- 
nes bien  mises,  tenant  à  la  main  des  livres,  des  cartons  à  dessin, 
des  raquettes,  et  autres  moyens  d'amusement.  Toutes  nous  saluè- 
rent fort  poliment  comme  nous  passions,  et  à  la  porte  intérieure 
nous  rencontrâmes  le  comte. 


BEVUE    DE    PARIS.  79 

u  Grand  Dieu  !  m'écriai-je  ,  elle  est  donc  folk  aussi  ?  >> 
C'était  le  môme  vieillard  qui  était  à  bord  le  soir  précédent. 

—  E  clla  ?  dis-je  en  saisissant  son  bras  avant  qu'il  eût  achevé 
son  salut,  certain  qu'un  mot  devait  lui  suffire  pour  me  comprendre. 

—  Era  pazza.  Puis  il  me  lanc.a  un  regard  scrutateur.  11  était 
prêt  à  penser  qu'on  lui  avait  amené  un  malade. 

Le  caractère  tout  singulier  de  sa  beauté  fut  alors  expliqué.  C'é- 
tait une  insensée. 

Je  suivis  le  vieux  comte  dans  les  différentes  parties  de  son  éta- 
blissement, comme  si  j'achevais  un  rêve.  Il  n'y  avait  là  ni  chaînes, 
ni  fouets,  ni  rudes  gardiens,  ni  cellules  de  pierre  garnies  de  paille. 
Les  murs  des  corridors  étaient  peints  à  fresque  et  représentaient  de 
rians  paysages,  de  joyeuses  figures  dansantes.  Des  fontaines  et  des 
arbrisseaux  vous  surprenaient  à  chaque  détour.  Les  habitans,  cou- 
verts de  vêtemens  ordinaires,  étaient  tous  occupés  à  quelque  petit 
travail  ou  à  quelque  amusement.  Au  temps  de  ses  ancêtres  ,  le  pa- 
lais du  comte  devait  présenter  le  même  aspect  :  tin  gai  manoir, 
rempli  d'hôtes  et  de  vassaux  qui  semblaient  n'être  retenus  par 
d'autres  liens  que  ceux  qu'établissent  l'hospitalité  et  le  devoir. 

Nous  visitâmes  en  premier  la  cuisine.  Dix  personnes  s'y  trou- 
vaient, et  toutes,  excepté  le  cuisinier,  étaie  nt  folles.  Une  des 
particularités  du  système  du  comte,  c'était  de  faire  suivre  à  sespa- 
tiens  le  genre  de  vie  auquel  ils  avaient  été  accoutumés  avant  leur 
maladie.  Une  forte  et  grande  servante  sicilienne,  occupée  à  rempli- 
un  bassin  avec  l'eau  dune  fontaine,  eut  un  accès,  et  a  lors  elle  com- 
mença à  jeter  tout  autour  d'elle  avec  violence  l'eau  qu'elle  tirait- 
Le  cuisinier  se  retourna  sans  surprise,  et,  lui  donnant  de  petits 
coups  sur  l'épaule,  s'écria,  en  faisant  un  long  éclat  de  rire  :  Bravn 
Pépita'  brava!  Puis  il  tira  le  cordon  d'une  sonnette. 

Une  jeune  fille  de  quinze  ans,  dont  la  contenance  était  douce  et 
souriante,  apparut  aussitôt,  et,  comprenant  ce  dont  il  était  ques- 
tion, s'approcha  de  la  furieuse,  l'entoura  de  ses  bras,  et  lui  parla 
bas  à  l'oreille.  L'expression  du  visage  de  la  folle  changea  tout-à- 
coup;  elle  devint  joyeuse,  et ,  jetant  son  baquet  plein  d'eau,  elle 
suivit  la  jeune  servante  en  faisant  de   bruyans  éclats  de  rire. 

a  Vcnitc,  »  dit  le  comte  j  vous  aller  voir  comment  je  traite  mes 
furies. 

Nous  le  suivîmes  à  travers  un  jardin  rempli  de  fleurs  odorifé- 
i  antes,  et  bientôt  nous  arrivâmes  dans  une  petite  chambre  qui  don- 


80  REVUE    DE    PARIS. 

r.aitsur  une  allée.  Au  centre  du  plafond  se  trouvait  suspendu  un  ha- 
mac, et  Pépita  s'y  était  déjà  élancée,  balancée  légèrement  de  droite 
à  gauchepar  une  servante,  tandis  que  la  garde  placée  auprès  lui  jetait 
comme  pour  jouer  de  l'eau  au  visage.  Le  tout  avait  l'air  d'une  plai- 
santerie. Le  rire  violent  de  la  pauvre  maniaque  diminua  à  mesure 
qu'elle  était  balancée  et  rafraîchie  par  l'eau.  Ses  yeux  fatigués  se 
fermèrent ,  le  mouvement  du  hamac  fut  graduellement  ralenti,  et 
la  pauvre  folle  s'endormit. 

—  Voilà,  dit  le  comte  avec  un  sourire  de  satisfaction,  le  moyen 
que  j'ai  substitué  aux  douches  forcées  et  aux  chaînes.  Et  voici, 
continua-t-ilen  déposant  un  baiser  sur  le  front  de  la  jeune  servante, 
mon  fouet  et  mon  sourcilleux  geôlier.  —  Je  le  bénissais  du  fond 
de  mon  cœur. 

—  Venez,  dit-il,  laissons  celui  qui  dort  reposer  tranquillement; 
je  vais  vous  montrer  mes  terres. 

Nous  les  suivîmes  dans  un  immense  jardin  planté  derrière  le 
château,  et  tracé  sur  le  modèle  original  d'une  villa  italienne.  Les 
longues  avenues  se  trouvaient  interrompues  par  des  bosquets  au 
fond  desquels  étaient  de  délicieuses  grottes  peuplées  de  statues  de 
bois  de  grandeur  naturelle  ,  les  unes  debout ,  les  autres  assises,  et 
toutes  dans  une  attitude  gaie  et  grotesque.  Aperçues  dans  l'ombre 
des  vignes  et  de»  lauriers  roses,  il  était  difficile  de  deviner  si  elles 
n'étaient  pas  animées.  Nous  continuâmes  notre  promeuadeà  travers 
des  sentiers  bordés  de  haies.  Toutes  les  riches  plantes  de  ce  beau 
climat  exhalaient  leur  parfum,  et  nous  étions  continuellement  surpris 
par  de  nouvelles  déceptions  de  perspective,  ou  par  des  figures  à 
demi  cachées  dans  le  feuillage.  Enfin  nous  nous  trouvâmes* l'entrée 
d'un  charmant  théâtre  d'été,  avec  des  sièges  de  gaton  ,  une  scène, 
un  orchestre  :  rien  n'y  manquait,  et  la  barrière  qui  l'entourait  était 
formée  d'orangers,  de  rosiers  et  de  clématite. 

—  Ici,  dit  le  vieillard  en  s'élançant  sur  la  scène,  ici  nous  donnons 
des  représentations  pendant  toute  la  durée  de  l'été. 

—  Quoi!  non  pas  avec  vos  malades? 

—  Si,  signor 

Il  nous  peignit  l'intérêt  que  tous  y  prenaient,  et  le  pouvoir  sin- 
gulier qu'une  idée  bizarre  exerçait  sur  leur  intelligence.  Nous 
étions  accompagnes  depuis  notre  arrivée  par  un  homme  grave  et 
respectable  que  j'avais  pris  pour  un  visiteur.  Tandis  que  nous 
écoutions  le  comte  ,  il  s'élança  du  groupe,  accourat  sur  la  scène  i 


RKVIJE     DE     PARIS.  8! 

et  commença  à  déclamer  avec  chaleur  un  passage  italien  plein  de 
verve. 

Le  comte  posa  son  doigt  sur  sa  bouche  pour  nous  dire  d  écouter. 
La  tragédien  fit  une  pause  à  la  fin  de  sa  tirade,  comme  s'il  attendait 
une  réponse,  et  n'en  recevant  point,  s'élança  tout-à  coup  hors  de  la 
•cène,  et  disparut. 

—  Povcretto  !  dit  le  comte,  c'est  mon  meilleur  acteur. 

Près  du  théâtre  était  une  petite  chapelle,  et  devant,  une  allée 
circulaire  dont  le  gazon  avait  été  tout  iéc-emment  flétri  par  le 
nombre  des  pas  qui  l'avaient  foulé.  Elle  était  presque  entièrement 
entourée  d'un  banc  de  gaion.  Là  le  comte  nous  fit  asseoir ,  et ,  me 
jetant  un  regard  significatif,  annonça  qu'il  allait  nous  dire  une 
histoire.  Je  voudrais  pouvoir  vous  transmettre  ses  propres  paroles 
et  sa  manière  de  dire,  car  jamais  je  n'ai  entendu  histoire  racontée 
dans  un  langage  plus  élégant,  d'une  façon  plus  agréable  et  plus 
simple.  Il  ôta  son  chapeau,  ordonna  qu'on  apportât  des  fruits  et 
du  vin  ,  et  commença  ainsi  : 

a  11  y  a  près  d'un  an  qu'un  gentilhomme  d'une  noble  figure  et 
d'une  éloquence  touchante  voulut  être  au  fait  de  mon  système. 
Je  le  lui  expliquai  ,  et  comme  vous ,  messieurs  ,  il  me  fit  l'honneur 
de  visiter  mon  petit  établissement.  11  parut  satisfait,  n'hésita  pas 
à  me  faire  connaître  qu'il  avait  une  fille  dans  un  état  d'aliénation 
complète,  et  me  demanda  si  je  consentirais  à  aller  la  voir. 

»  Cette  maison  ,  vous  le  savez,  messieurs  ,  n'est  pas  un  établis- 
sement public.  Je  suis  timbré,  dit-il  très-gravement,  tout-à-fait 
timbré  sur  ce  sujet,  et  le  premier  fou  de  ma  famille  de  fous  (  et 
asile  est  mon  amusement,  et  c'est  seulement  selon  que  la  fantaisie 
m'en  prend  que  j'y  admets  un  patient.  D'ailleurs  ,  il  y  a  quelques 
maladies  du  cerveau  provenant  de  causes  dont  je  ne  souhaite  pas 
me  mêler. 

»  Quoi  qu'il  en  soit,  je  questionnai  le  père  sur  l'histoire  de  sa 
fille.  11  était  Grec  ,  prince  du  Fanar  ,  et  avait  abandonné  son 
peuple  abject  dans  son  sale  faubourg  de  Constantinople  ,  pour 
oublier  dans  un  exil  volontaire  la  basseNse  et  l'oppression  ou  il 
vivait.  Ce  fut  justement  avant  la  révolution  qui  lui  enleva  tant  de 
parens  et  d'amis  sacrifiés  à  la  fureur  des  Turcs,  qu'il  renonça  pour 
jamais  à  revoir  sa  patrie. 

)>    —   Et  votre  fille? 

»   —   Ma  chère  Kalinka  tomba  malade  en  recevant  les  nouvelles 


82  REVUE     DE    PARIS. 

désastreuses  du  Fanar,  et  elle  n'a  jamais  recouvré  la  santé  ni 
joui  de  la  raison.  Depuis  plusieurs  années  qu'elle  reste  couchée 
sur  un  lit,  6es  membres  sont  tout  affaiblis,  et  pas  un  mouvement 
n'indique  qu'elle  s'aperçoive  de  la  présence  de  ceux  qui  l'entou- 
rent. 

»  Je  ne  pus  savoir  de  lui  si  à  ces  causes  d'aliénation  ne  se  joi- 
gnait pas  un  chagrin  de  coeur.  Avant  de  l'avoir  vue,  je  conçus 
cependant  l'espoir  de  faire  jaillir  la  source  cachée  de  ses  pensées 
et  de  ses  sentimens. 

»  Entrés  dans  Palerme,  nous  nous  arrêtâmes  devant  un  casino 
orné  de  vignes  ,  situé  sur  la  rive  de  la  baie  ,  à  près  d'un  mille  des 
murs  delà  ville.  C'était  une  fantastique  et  riante  demeure.  Sur  un 
lit,  dans  la  pièce  la  plus  reculée,  était  étendue  la  créature  la  plus 
poétique  qu'aient  encore  pu  me  représenter  mes  rêves.  Sa  tête 
s'affaissait  sur  une  épaisse,  longue  et  noire  cheveluie  qui  retom- 
bait sur  son  front  en  boucles  massives  et  brillantes  ,  relevant  avec 
effet  la  suave  et  transparente  pâleur  de  son  visage.  Dio  mio  !  on  se 
sentait  subjugué  par  la  beauté  de  cette  pauvre  fille.  » 

Le  comte  s'arrêta  ,  et  fermant  les  yeux  ,  s'enivra  quelques  mo- 
mens  de  cette  délicieuse  image. 

»  Au  premier  coup  d'oeil,  j'adressai  dans  mon  cœur  une  prière  à  la 
Vierge,  déterminé,  avec  son  aide,  de  rendre  à  la  raison  la  plus 
belle  de  ses  images  terrestres.  Je  pris  la  main  amaigrie  de  la  jeune 
fille,  j'étendis  ses  doigts  fragiles  sur  la  paume  de  la  mienne,  et 
lorsqu'elle  tourna  vers  moi  ses  yeux  égarés,  je  compris  que  la 
Vierge  m'avait  exaucé. 

»  —  Elle  vous  sera  rendue,  dis-je  avec  confiance. 

v  Le  prince,  trop  affecté  ,  tomba  sur  le  lit  de  sa  fille  dont  il 
serra  les  genoux  en  les  baignant  de  larmes. 

»  Vous  n'aurez  pas  la  secatura ,  messieurs,  d'entendre  le  récit 
des  ennuyeuses  expériences  que  je  fis  pendant  les  deux  premiers 
mois.  On  transporta  chez  moi  la  jeune  Grecque;  elle  occupa  une 
chambre  que  j'avais  fait  orner  de  tout  le  luxe  de  l'Orient  ,  et  je 
défendis  que  personne  ne  rapprochât .  à  l'exception  de  deux  ser- 
vantes grecques  au  service  desquelles  elle  était  habituée.  Je  par- 
vins ,  par  des  frictions  ,  à  lui  rendre  l'usage  de  ses  membres  engour- 
dis ,  et  je  la  rendis  sensible  à  la  musique  et  à  l'odeur  des  parfums 
du  Levant,  que  je  faisais  brûler  dans  sa  chambre.  Mais  je  ne  pus 
jamais  parvenir  ù  l'amuser  ou  à  la  tourmenter.  Son  ame  était  hors 


REVUE    DE    PARIS.  83 

démon  pouvoir.  Après  mille  expériences,  je  crus  ne  plus  avoir 
aucun  moyen  d'effectuer  sa  guérison  ;  je  me  désespérai. 

»  Cependant  elle  m'occupait  sans  cesse.  Il  y  a  deux  mois  ,  mo 
promenant  dans  celte  allée  d'orangers  ,  une  idée  s'empara  de  moi. 
Je  courus  ù  ma  chambre  j  vous  m'eussiez  pris  pour  le  plus  fou  de 
ma  maison.  Je  saisis  par  les  épaules  et  mis  dehors  la  ragazza  qui 
faisait  mon  lit,  me  lavai  ,  me  parfumai  comme  pour  un  bal  *  je 
couvris  ma  tête  blanche  d'une  perruque  brune  ,  relique  de  mon 
ancien  temps  j  puis  ,  ayant  mis  un  peu  de  rouge  ,  je  pris  une  paire 
de  gants  blancs,  et  dans  cette  toilette  triomphante,  je  me  rendis 
chez  ma  malade. 

»  Sa  tête  était  appuyée  sur  son  bras  amaigri  ;  à  mon  entrée ,  elle 
leva  les  yeux  vers  moi.  J'approchai ,  je  lui  baisai  la  main  avecune 
galanterie  respectueuse,  et ,  donnant  à  ma  voix  cassée  l'expres- 
sion la  plus  tendre,  je  lui  adressai  de  délicats  complimens  sur  sa 
beauté. 

s  Elle  resta  immobile  comme  un  marbre,  mais  je  n'avais  pas 
vainement  compté  sur  la  passion  dominante  de  son  sexe.  Une  fai- 
ble teinte  qui  colora  ses  joues, une  congestion  aux  tempes  ,  seule- 
ment perceptible  à  mon  regard  exercé,  me  prouvèrent  que  mes  pa- 
roles avaient  trouvé  le  chemin  de  son  cœur. 

»  J'attendis  quelques  minutes,  et  alors,  saisissant  une  boucle 
de  ses  cheveux  qui  tombait  négligemment  sur  sa  main,  je  demandai 
la  permission  de  la  séparer  de  son  immense  chevelure,  où  le  bras 
sur  lequel  elle  s'appuyait  était  entièrement  enseveli. 

»  Elle  saisit  la  boucle ,  et  me  jetant  un  regard  furieux  ,  elle  s'é- 
cria à  voix  basse  :  Lasciate  me  ,  signor  ! 

h  Je  lui  obéis  et  quittai  la  chambre,  remerciant  en  mon  cœur  , 
ma  patrone,  la  Vierge  ;  c'étaient  les  premiers  mots  qu'elle  eût  pro- 
noncés depuis  bien  des  années. 

»  Le  jour  suivant  ,  m'étant  déguisé  plus  à  loisir  et  d'une  ma- 
nière si  parfaite  ,  qu'aucun  de  mes  enfans  ne  me  reconnut  lorsque 
je  traversai  le  corridor  ,  je  me  présentai  au  chevet  de  son  lit. 

»  Ses  mains  étaient  posées  sur  ses  yeux,  et  elle  ne  fit  aucune  at- 
tention à  mon  premier  salut.  Je  commençai  par  la  railler  sur  la 
position  qu'elle  avait  choisie,  trouvant  l'occasion  de  lui  faire 
adroitement  un  compliment  sur  la  beauté  des  yeux  qu'elle  me  ca- 
chait. Pendant  une  ou  deux  minutes  ,  elle  resta  sans  mouvement  ; 
puis  les  muscles  de  sa  bouche  s'agitèrent  légèrement ,  elle  retira 


84  RKVl.E     DF.     PARIS. 

avec  vivacité  ses  mains  de  dessus  ses  yeux,  et ,  jetant  sur  moi  un 
regard  où  se  peignait  la  confiance,  un  doux  sourire,  comme  un 
soudain  rayon  de  soleil ,  erra  sur  ses  lèvres  :  j'étais  prêt  à  pleurer 
de  joie. 

»  J'exerçai  bientôt  sur  elle  toute  riiiuaence  que  je  désirais.  A 
ma  demande  ,  elle  consentit  à  quitter  son  lit,  et  une  ou  deux  se- 
maines après,  elle  se  promenait  avec  moi  dans  le  jardin. 

»  Son  ame  ne  percevait  pourtant  qu'une  seule  pensée.  Elle  se 
crovait  malheureuse  ,  et  pleurait  durant  des  heures  entières.  Je 
voulais  qu'elle  me  découvrit  la  cause  de  son  chagrin,  mais  alors 
elle  cachait  sa  tète  dans  mon  sein  ,  et  pleurait  avec  plus  de  force. 
Un  jour  ,  enfin  ,  je  surpris  ces  mots  à  peine  articulés  :  Vous  ne  vou- 
lez pas  m'épouser  !.... 

»  Pauvre  fille  !  elle  n'était  que  fidèle  à  sa  nature  de  femme.  La 
folie  avait  seulement  levé  le  voile  de  la  contrainte;  maîtresse 
desa  raison,  elle  eût  préféré  mourir  plutôt  que  de  révéler  son 
secret. 

»  J'eus  la  crainte  qu'elle  ne  fût  atteinte  d'une  folie  mélancoli- 
que. Une  seule  pensée  agissait  fortement  sur  son  esprit,  je  résolus 
de  frapper  un  grand  coup.  Je  lui  promis  de  répousér. 

»  L'enchantement  avec  lequel  ellereçut  mes  ouvertures  m'alarma. 
Je  ils  intervenir  plusieurs  délais  ,  espérant  que  dans  la  confusion 
de  ses  pensées  percerait  un  rayon  de  lumière;  mais  elle  prenait  à 
cœur  chaque  minute  de  retard  ,  et  je  me  trouvai  dans  la  nécessité 
de  tenir  ma  promesse. 

»  (Test  à  la  place  même  où  se  célébra  cette  folle  cérémonie  , 
que  nous  sommes  assis  en  ce  moment.  Mon  pauvre  gaxon  porte 
encore  les  marques  des  nombreuses  contredanses  qui  s'y  sont 
formées. 

»>  Faites-vous  une  idée  de  ce  spectacle.  La  chapelle  était  ornée 
avec  splendeur.  Au  fond  de  L'allée  étaient  dressées  trois  tables 
couvertes  de  fruits,  de  gâteaux,  de  sorbets  et  de  carafons  d'eau 
colorée  qui  figuraient  le  vin.  Enfin,  mes  p.uivrcs  fous  se  régalèrent 
de  toutes  les  ehoses  innocentes  qui  leur  sont  permis  $.  Fous  étaient 
invité». 

—  Grand  Dira  !  dit  le  chirurgien  ,  tous  vos  lunatiques  ? 

—  Tous,  tous,  et  jamais  pareille  sensation  n*a  été  produite. 
Pendant  une  semaine  on  ne  parla  que  de  la  noce.  Les  plus  malade* 
virent  C«M  .piolque  temps  leurs  nvovai  chercher  à 


RF.V1   K     Ml     PARIS. 

la  ville  une  grande  quantité  dp  jolie»  étoffes  ,  et  je  permis  aux 
femmes  de  s'habiller  selon  leur  fantaisie.  Vous  nf  pouvez  vous  fi- 
gurer quelle  affaire  ce  fut  que  leur  toilette!  Quelles  apparitions  ! 
Je  n'oublierai  jamais  cette  tour  de  Babel. 

j.  Le  matin  venu  ,  les  suivantes  de  la  fiancée  la  vêtirent  de  son 
costume  grec.  Ses  beaux  cheveux,  séparés  sur  son  front  ,  tombaient 
en  nattes  jusqu'à  ses  pieds.  Sa  tunique  de  velours  couvert  d'or, 
ses  bracelets  de  prix  ,  ses  petites  pantouffles  étoiiéos  chaussant  un 
pied  charmant,  faisaient  d'elle  une  belle  et  angélique  vision;  et 
quoique  sa  contenance  fût  triste,  son  pas  était  léger  et  sa  dé- 
marche pleine  de  grâce.  Une  teintfe  rosée  animait  sa  pâleur  d'al- 
bâtre. 

»  Les  maniaques  l'accueillirent  avec  des  cris  d'admiration.  On 

eut  gtand'peine  à  empêcher  les  femmes  de  l'approcher,  et  ce  ne 
fut  qu'en  attirant  leur  attention  sur  leurs  beaux  vètemens  que  l'on 
parvint  aies  éloigner.  Les  hommes  la  contemplaient  avec  amour, 
leurs  yeux  étincelans ,  leur  respiration  oppressée,  prouvaient  tout 
l'effet  que  tant  de  beauté  produisait  sur  eux,  et  ils  ne  se  mettaient 
pas  en  peine  de  dissimuler  leurs  sentimens.  J'avais  multiplié  le 
nombre  de  mes  serviteurs  ,  ne  sachant  pas  jusqu'à  quel  point  leur 
enthousiasme  pourrait  aller;  mais  l'intérêt  de  la  cérémonie,  la 
décence  des  toilettes  sembla  les  maintenir  dans  les  bornes.  Les 
convives  les  plus  sensés  n'auraient  pu  se  conduire  avec  plus  de 
convenance. 

»  La  cérémonie  fut  célébrée  par  un  de  mes  vieux  amis,  le  mé- 
decin de  l'établissement.  Tout  vieux  que  je  suis,  messieurs,  je 
souhaitais  que  cette  cérémonie  fût  véritable.  Lorsqu'elle  leva  ses 
yeux  languissans  vers  le  ciel  et  jura  de  m'être  fidèle  jusqu'à  la 
mort,  mon  mâle  courage  m'abandonna,  et  je  versai  des  larmes.  Que 
n'étais-je  plus  jeune  !  Ma  chè  purcheria/ 

»  Après  le  mariage  ,  j'invitai  toutes  les  femmes  à  venir  saluer  la 
mariée,  puis  le  signal  des  réjouissances  fut  donné.  Les  fruits,  les 
gâteaux,  les  sorbets  disparurent  avec  une  rapidité  magique.  La 
musique  se  fil  entendre  dans  les  bosquets  ,  tous  se  mirent  a  dan- 
ser, comme  vous  pouvez  le  voir   par  le  gazon  qu'ils  m'ont  j;ùté. 

»  Lorsque  le  soir  fut  venu,  je  confiai  la  mariée  à  s -s  suh.intes, 
et  parvins  avec  difficulté  à  m'échapper.  Le  lendemain  je  me  pré- 
sentai à  sa  porte,  mais  elle  refusa  de  me  recevoir.  Les  jo-  rs  sui- 
vans ,  ce  fut  de  môme.  Enfin  le  qnnlTième  elle  m'admit.  J«-  la  trou- 
9  8 


86  REVUE    DE    PARIS. 

vai  vêtue  comme  d'habitude,  mais  triste,  calme  et  douce.  Elle  parla 
peu  et  sembla  préoccupée  d'une  pensée  qu'elle  ne  voulut  pas  ou  ne 
put  me  révéler. 

î>  Elle  n'a  jamais  depuis  parlé  de  ce  qui  s'était  passé.  Sa  raison 
est  à  peu  près  revenue,  mais  sa  mémoire  est  toujours  confuse.  Sa 
maladie,  les  singuliers  événemens  qui  ont  eu  lieu,  tout  est  pour 
elle  un  rêve.  Dans  les  actes  ordinaires  de  la  vie,  elle  montre  du 
jugement.  Je  la  mène  promener  tous  les  jours  dans  ma  voiture,  et 
je  l'ai  conduite  deux  fois  à  l'Opéra.  Hier  soir,  nous  errions  sur  la 
Marina  quand  votre  frégate  entra  dans  le  p^rt;  ce  fut  elle  qui  me 
proposa  de  suivre  la  foule  et  d'aller  écouter  la  musique.  Comme 
vous  savez ,  nous  vînmes  à  bord  ,  et  maintenant  si  vous  désirez  pré- 
senter vos  respects  à  la  dame  qui  refusa  de  walser  avec  vous,  sui- 
vez-moi. » 

Je  craindrais  de  fatiguer  le  lecteur  en  ajoutant  un  mot  au  récit 
que  je  viens  de  lui  transmettre,  surtout  parce  qu'il  ne  s'agirait  plus 
que  de  mes  sentimens.  Si  ce  simple  récit  d'une  guérison  opérée 
dans  la  maison  de  l'excentrique  comte  de  ***,  peut  engager  les  amis 
d'un  pauvre  insensé  à  n'employer  pour  le  rappeler  à  la  raison  que 
des  moyens  qu'avoue  l'humanité,  je  me  trouverai  justifié  d'avoir 
communiqué  au  public  un  fait  qui  a  eu  depuis  tant  d'influence  sur 
ma  vie  ! 

(  Metropolitan.) 


•m* 


LESSING. 


En  parcourant  l'histoire  des  littératures  .  il  est  une  chose 
qui  nous  étonne  toujours  ,  c'est  de  traverser  ces  époques  de 
décadence  et  de  prospérité ,  ces  temps  où  le  génie  disparaît 
comme  s'il  ne  devait  plus  renaître,  et  renaît  tout-à-coup 
comme  s'il  devait  sans  cesse  monter  plus  haut.  Vous  en 
êtes  à  un  siècle  où  rien  de  grand  ne  se  fait ,  ni  dans  les  arts 
ni  dans  les  lettres  ,  où  la  voix  des  Muses  s'endort  ou  s'abâ- 
tardit, où  les  hommes  à  vues  étroites  qui  dominent  encore  la 
foule  ne  sont  là  que  comme  de  pâles  lumières  pour  vous 
faire  voir  l'obscurité  qui  règne  autour  d'eux.  Puis  soudain 
voilà  que  les  ténèbres  s'entr'ouvrent  sous  un  rapide  rayon  de 
lumière  ,  voilà  que  sur  ce  sol  aride,  au  milieu  de  cette  vul- 
garité de  conceptions,  un  homme  vient  à  surgir  ,  doué  de 
toute  la  puissance  du  génie,  enflammé  de  tout  le  zèle  de 
l'apostolat  ,  véritable  régénérateur  des  esprits  ,  véritable 
Messie  de  la  littérature.  D'une  main  ,  il  détruit  les  fausses 
tentatives  du  passé  ;  de  l'autre,  il  pose  les  fonderaens  du  nou- 
vel édifice  ,  et  s'il  ne  l'achève  pas  ,  qu'importe?  Il  en  a  du 
moins  établi  la  base.  S'il  ne  va  pas  d'un  trait  au  bout  de  la 
large  carrière  qu'il  s'est  tracée,  qu'importe  encore?  Il  a 
montré  la  bonne  voie  ;  d'autres  n'auront  plus  qu'à  s'éclairer 
de  ses  principes  ,  à  profiter  de  ses  efforts  pour  arriver  au 
but  qu'il  a  indiqué. 

Ainsi  pour  l'Italie,  pour  l'Angleterre  ,  pour  la  France, 
pour  l'Allemagne,  Que  ce  soit  un  peu  plus  tôt,  ou  un  pou 
plus  tard  ,  chaque  peuple  doit  toujours  avoir  son  siècle 
d'or  ,  ses  œuvres  de  génie  ,  son  époque  de  régénération. 


83 


REVUE    DE    PAÎWS. 


Au  dix-huitième  siècle ,  l'Allemagne  est  dans  une  de  ces 
phases  d'impuissance  et  d'inertie  dont  nous  avons  parlé. 
La  malheureuse  guerre  de  trente  ans  lui  a  ôté  la  confiance 
en  elle-même  ;  les  discordes  religieuses  ont  rompu  son  uni- 
té ;  les  Français  refoulés  dans  son  sein  par  la  révocation  de 
l'édit  de  Nantes  lui  ont  apporté  leurs  mœurs  .  leur  langage  , 
leur  trempe  d'esprit,  la  vieille  nationalité  allemande  s'ef- 
face devant  des  usages  nouveaux  ,  des  modes  prises  à  l'é- 
tranger. La  langue  souple  et  féconde  des  Minnesinger ,  la 
langue  mâle,  énergique  de  Luther  dépose  son  noble  caractè- 
re ,  sa  beauté  naturelle ,  pour  s'associer  aux  langues  des  au- 
tres nations,  pour  se  farder  avec  des  expressions  italiennes 
et  françaises.  Ainsi  se  forme  ce  langage  de  beaux  esprits, 
ce  mélange  grotesque  de  quatre  ou  cinq  idiomes  différens , 
contre  lequel  les  hommes  doués  de  quelque  jugement  ont, 
pendant  nombre  d'années,  lutté  de  toutes  leurs  forces.  Mais 
les  princes  et  les  grands  donnent  eux-mêmes  l'exemple  de 
cette  fatale  tendance  ,  et  la  bourgeoisie  la  suit.  La  langue 
et  les  mœurs  françaises  régnent  dans  toutes  les  cours  et  des- 
cendent ensuite  chez  le  peuple.  Bientôt  vous  aurez  peine  à 
trouver  chez  cette  grande  nation  allemande  quelque  chose 
de  vraiment  allemand.  Les  livres  que  l'on  recherche  vien- 
nent de  la  France  ;  les  pièces  de  théâtre  que  l'on  aime  à 
voir  viennent  de  la  France.  Prenez  l'histoire  des  théâtres 
de  Leipzig  .  Hambourg  ,  Berlin  ,  pendant  la  première  moitié 
du  dix-huitième  siècle,  vous  y  trouverez  tout  à  votre  aise 
les  noms  de  du  Belloy  ,  Regnard  .  Marivaux ,  Gresset .  Vol- 
taire, etc.  Quant  à  des  noms  allemands,  vous  trouverez 
ceux  de  Gottsched  et  de  sa  femme  qui  traduisent  notre  théâ- 
tre ,  celui  de  J.  El.  Schlegel  et  de  Ch.  F.  Weisse  qui  s'es- 
saient toujours  à  marcher  ser\ilemen*  sur  nos  traces. 

Quelques  années  après  cependant ,  un  germe  d'esprit  na- 
tional commence  à  se  manifester.  Haller.  Hagedorn .  Gel- 
lert ,  dé\  ient  «le  la  voie  battue  jusqu'alors  pour  se  livrer  plus 
franchement  à  leurs  inspirations  ,  et  la  discussion  littéraire 
entre  Gottsched  et  Leipzig  d'une  part  .  Bodmer  et  Zurich 
de  l'autre  .  ne  laisse  pas  de  eler  m  nouveau  jour  sur  plu- 
sieurs questions  assez  importantes.  Mais  tout  cela  e?t  en- 
core mal  assis ,  peu   distinct  ,  lorsque  viennent  Klopstok 


REVUE    DE     PARIS.  80 

et    Lessing  ,    auxquels    il    faut    adjoindre    Winckelmann. 

Ces  trois  hommes,  si  différens  l'un  de  l'autre  et  par  leur 
caractère  et  par  la  portée  de  leur  génie,  forment  pourtant  en- 
ëcmblcuneadmirable  unité,  unité  dame,  de  réflexion  et  d'in- 
telligence. Klopstock  est  le  poète  enthousiaste  et  religieux, 
qui  s'abandonne  au  vol  élevé  desa  muse  ,  et  soit  qu'il  chante 
l'amour ,  soit  qu'il  chante  sa  patrie  ,  soit  le  destin  d'Abba- 
dona  .  ou  la  mission  divine  du  Christ ,  il  prend  toujours 
l'essor  le  plus  hardi  et  le  langage  le  plus  majestueux. 

Winckelmann,  avec  sa  scienceprofondeet  sa  grandeperspi- 
cacité,  analyse  ,  observe ,  discute.  Il  étudie  l'ail  dans  sa  forme 
et  sa  théorie.  Il  recherche  moins  la  pensée  intime  de  l'artiste 
que  l'adresse  de  son  ciseau  ,  moins  l'expression  d'un  beau 
visage  que  la  grâce  de  ses  contours  et  la  fraîcheur  de  son 
coloris.  Passionné  pour  la  manière  antique,  il  veut  voir 
des  statues  où  rien  ne  pèche  contre  les  proportions ,  des 
draperies  tombant  avec  élégance,  des  chairs  fermes  et  vive- 
ment retracées. 

Puis  vient  Lessing  ,  qui  partage  à  la  fois  l'enthousiasme  de 
Klopstock  et  la  réflexion  de  Winckelmann  ,  qui  emprunte  à 
l'un  son  idéal ,  à  l'autre  sa  forme  rigoureuse  pour  combiner 
l'art  d'une  manière  plus  durable  et  plus  complète]  Lessing 
qui  est  à  la  fois  poète  et  critique  ,  qui  crée  et  qui  juge ,  qui 
retranche  au  christianisme  de  Klopstock  ce  qu'il  a  de  trop 
mystique, et  à  la  religion  de  Winckelmann  cequ'elle  a  de  trop 
matériel  pour  former  un  sentiment  religieux,  philosophique 
et  poétique  ,  répondant  aux  rêves  les  plus  intimes  de  l'ame  et 
aux  exigences  de  la  raison. 

A  mettre  ces  trois  hommes  l'un  à  côté  de  l'autre,  Klopstock 
peut  être  regardé  comme  le  représentant  du  monde  intérieur, 
Winckelmann  du  monde  tmtèriéut,  1  Lessing  du  monde  su- 
périeur, les  trois  élémens  nécessaires  pour  former  une  orga- 
nisation complète;  et  il  est  remarquable  que  l'on  établirait 
très-bien  la  même  comparaison  entre  Pétrarque  ,  Boccacc  , 
Dante ,  et  ensuite  entre  Schiller,  Wieland.  Goethe. 

Klopstock  exerça  donc  une  influence  favorable  sur  l'esprit 

des  Allemands  par  sa  nature  originale  et  vigoureuse,  par  ses 

poèmes  affranchis  de  toute  chaîne  étrangère  ,   par  ses  odes 

et  son  épopée,  pour  lesquels  il  n'avait  consulté  ni  l'Art  poé- 

8  9. 


£0 


REVUE    DE    PARIS. 


tique  de  Boileau,  ni  la  Henriade  de  Voltaire.  Klopstock  fut 
le  premier  poète  vraiment  national  de  l'Allemagne;  national 
par  le  choix  des  sujets,  comme  par  la  manière  de  les  traiter; 
par  le  caractère  ,  comme  par  la  forme  de  ses  ouvrages. 

Winckelmann ,  en  recourant  pour  l'étude  de  Part  aux  sour- 
ces même  ,  en  marchant  droit  à  l'antiquité,  fit  sentir  tout  ce 
qu'il  y  avait  de  faux  dans  le  goût  de  son  époque ,  dans  ces 
œuvres  dégénérées  qui,  à  certains  principes  vrais  et  purs, 
mêlaient  un  si  futile  et  si  mauvais  alliage. 

Enfin  Lessing  agit  à  la  fois  sur  la  poésie  et  sur  l'art  par 
ses  préceples  et  par  son  exemple.  C'est  lui  qui  embrassa  la  tâ- 
che la  plus  grande,  c'est  lui  aussi  qui  exerça  l'influence  la 
plus  large  et  la  plus  puissante. 

Lessing  (Gollhold-Ephraim)  naquit  à  Kamenz  ,  petite 
ville  de  Saxe,  le  22  janvier  1729.  Son  père  ,  pasteur  de  cette 
ville,  était  un  homme  instruit,  religieux  ,  qui  a  laissé  quel- 
ques bons  traités  de  théologie  et  des  livres  c:  prières  écrits 
avec  onction.  11  avait  une  nombreuse  famille,  et  ne  possé- 
dait que  des  ressources  très-bornées;  mais  il  voulut  se  dé- 
vouera l'éducation  de  sesenfans,  et  s'imposa  de  véritables 
privations  pour  y  subvenir.  En  cela,  il  était  bien  secondé 
par  sa  femme  .  qui  joignait  à  toute  la  tendresse  d'une  mère 
toute  la  piété  et  la  résignation  d'une  femme  chrétienne. 

De  bonne  heure  Lessing  se  distingua  par  sa  passion  pour 
l'étude  ,  par  la  vivacité  d'intelligence  avec  laquelle  il  em- 
brassait tout  ce  qu'on  voulait  lui  faire'Jconcevoir.  A  treize 
ans  ,  il  avait  déjà  parcouru  une  grande  partie  des  leçons 
que  l'on  renferme  ordinairement  dans  le  cercle  des  études 
classiques,  et  il  commençait  à  concevoir  l'honneur  attaché 
à  la  culture  de  la  science.  Un  peintre  chargé  de  faire  son 
portrait  l'avait  représenté  dans  son  esquisse  avec  une  cage 
et  un  petit  oiseau  ;  le  futur  critique  de  l'Allemagne  se  trouva 
très-offensé  qu'on  lui  donnât  de  telles  attributions  ,  et  vou- 
lut être  peint  à  la  manière  des  savans  du  moyen  âge,  avec 
un  in-folio  ouvert  sous  ses  yeux  ,  et  une  bibliothèque  autour 
de  lui. 

Pour  mettre  à  profit  ces  heureuses  dispositions  ,  son  père 
le  plaça  à  l'école  de  Meissein  (  Saxe)  ,  renommée  alors  pour 
l'enseignement  que  l'on  y  recevait.  La ,    Lessing  redoubla 


REVUE  ÛE  PARIS.  91 

de  zèle  ,  s'appliqua  avec  plus  d'ardeur  que  jamais  à  l'étude 
des  auteurs  anciens  ,  et  le  recteur  de  l'école  disait  alors  de 
lui  :  »  11  faut  à  l'esprit  de  ce  jeune  homme  double  nourritu- 
re; ce  qui  est  une  tâche  fatigante  pour  ses  camarades  n'est 
qu'un  jeu  pour  lui.  » 

En  1746  ,  Lessing  quitta  Meisscin  pour  se  rendre  à  l'uni- 
versité de  Leipzig  ;  ses  parens  désiraient  le  voir  entrer  dans 
l'état  ecclésiastique,  et  lui  n'éprouvait  encore  aucune  ré- 
pugnance à  prendre  ce  parti.  Mais  quand  il  eut  commencé 
l'étude  de  la  théologie  ,  quand  il  en  connut  les  dogmes  secs, 
l'esprit  étroit,  les  formules  gênantes,  il  ne  se  sentit  pas  la 
force  d'aller  plus  loin,  et  prit  une  tout  autre  direction. 

Alors  le  voilà  qui  se  livre  à  son  penchant  littéraire  et  qui 
se  jette  dans  le  tourbillon  d'une  vie  inquiète  et  dissipée. 
Ses  jours  se  passent  à  courir  ,  à  faire  des  armes  ,  à  jouer  ; 
puis  il  se  passionne  pour  le  théâtre,  et  recherche  la  société 
des  acteurs.  Malheureusement  ses  revenus  ne  répondaient 
guère  à  sa  bonne  volonté,  et  la  modeste  pension  que  lui  don- 
nait son  père  ne  suffisait  pas  à  le  conduire  bien  loin  dans 
celte  nouvelle  manière  de  vivre.  Il  fallut  donc  aviser  à  se 
créer  le  supplément  nécessaire,  et  surtout  à  pouvoir  fré- 
quenter chaque  jour  le  théâtre.  Pour  cela  ,  il  traduisit ,  de 
concert  avec  son  ami  Weisse,  VAnnihal  de  Marivaux  ;  il  écri- 
vit quelques  articles  dans  un  journal  de  Hambourg  ,  et  com- 
posa une  petite  comédie  intitulée  le  Jeune  Savant ,  qui  eut 
l'insigne  honneur  d'obtenir  les  suffrages  de  la  directrice  du 
théâtre,  Mme  Neuber  ;  après  quoi  le  jeune  poète  eut  ses  en- 
trées au  théâtre  ,  et  il  lui  fut  permis,  je  pense  ,  d'appeler 
le  premier  acteur  de  Leipzig  mon  ami  ,  et  de  conduire 
MmeNcuber  à  la  promenade. 

Cependant  ses parens  ont  appris  cette  espèce  d'apostasie, 
ce  passage  si  brusque  de  la  classe  de  théologie  au  théâtre; 
on  leur  a  raconté  sur  la  conduite  de  leur  fils  des  choses  ter- 
ribles, par  exemple  ,  qu'il  avait  passé  une  partie  de  la  fête 
de  Noè'l  ,  de  cette  sainte  WeïhnaclU  d'Allemagne  ,  à  écouter 
la  répétition  d'une  nouvelle  pièce,  et  que  les  bons  gâteaux 
que  sa  mère  lui  avait  envoyés  pour  cette  grande  solennité 
religieuse  ,  il  les  avait  mangés  dans  une  réunion  d'acteurs. 
Là-dessus  ,  je  vous  laisse  à  penser  l'étonnement  et   l'effroi 


92 


REVUE     DE     PARIS. 


répandus  dans  la  maison  du  sage  pasteur  de  Kamenz.  et  les 
lettres  foudroyantes  qui  en  sortirent.  L'orage  fut  tel  ,  que 
Lessing  crut  devoir  partir  pour  le  calmer  lui-même.  Il  se 
mit  en  route  au  milieu  de  l'hiver  .  sur  une  charrette  décon- 
verte  ;  et .  quand  ses  parens  le  virent  arriver  triste  et  transi 
de  froid  ,  ils  n'eurent  pas  le  courage  de  lui  adresser  un  re- 
proche. Mais  .  quelques  jours  après  .  les  discussions  com- 
mencèrent,  et  Lessing  passa  tout  l'hiver  dans  sa  famille, 
sans  pouvoir  ,  avec  tous  ses  raisonnemens  ,  la  faire  entrer 
dans  ses  projets  de  vie  littéraire. 

Au  printemps  ,  il  revint  à  Leipzig  ,  peu  chargé  d'argent , 
mais  en  revanche  ayant  la  tête  pleine  de  bonnes  admonesta- 
tions ;  puis  ,  à  peine  a-t-il  touché  le  sol  de  cette  ville  et  en- 
trevu les  murs  du  théâtre  .  qu'il  tourne  encore  une  fois  le 
dos  à  la  théologie,  et  reprend  son  genre  de  vie  passe.  Com- 
me les  acteurs  qu'il  aimait  le  mieux  quittèrent  Leipzig  ,  il 
partit  aussi  après  eux  et  s'en  alla  à  Berlin. 

Il  n'apportait  ici  ni  lettres  de  change  ni  lettres  de  recom- 
mandation .  mais  il  avait  cette  témérité  naturelle  à  tout  jeune 
homme  qui  sent  ses  forces  et  ne  cherche  qu'une  occasion 
favorable  pour  les  employer.  Il  commença  par  entrer  en  né- 
gociations avec  ses  parens  pour  obtenir  d'eux  l'autorisation 
de  se  livrer  à  ses  goûts  favoris  ,  puis  il  entreprit  avec  son 
ami  Mylius  une  publication  périodique  sous  le  iitre  de 
Documens  pour  Vhisioire  du  théâtre.  Alors  il  se  fit  présenter 
à  Voltaire  ,  qui  habitait  Potsdam  ,  mais  il  ne  fut  pas  long- 
temps en  relation  ave  lui.  In  des  exemplaires  du  Siècie 
de  Louis  XIV  étant  tombé  entre  ses  mains  avant  la  publica- 
tion solennelle  de  l'ouvrage  ,  Voltaire  craignit  de  se  voir 
livré  à  quelque  mauvais  traducteur  .  et  lui  écrivit  une  lettre 
offensante.  Cette  circonstance  ,  assez  légère  en  apparence, 
mais  qui  Ht  beaucoup  de  bruit,  décida  Lessing  à  se  rendre 
au  vœu  de  ses  parens  .  et  il  quitta  Berlin  pour  aller  à  l'uni- 
versité de  Witteiuherg.  où  il  trouva  son  frère. 

Là  il  se  remet  à  étudier  avec  courage  et  persévérance.  Il 
mûrit  ses  premières  réllexions  sur  l'art  dramatique  ;  il  lit 
assidûment  les  auteurs  anglais  ,  apprend  l'espagnol  et  tra- 
duit le  livre  de  Huartc  sur  VApiitude  des  itiicl/igenccs  ;  en 
même  temps  il    s'occupe  des  productions  littéraires  qui  pa- 


ni  VII      DK     l'A  ms.  93 

raissent  en  Allemagne ,  accueille  avec  joie  la  Messiude  de 
Klopstock,  et  s'essaie  à  traduire  ce  poème  en  vers  latins- 
Cependant,  deux  années  après  ,  il  en  avait  assez  de  cette 
vie  si  rangée  ,  si  monotone  ,  de  cette  vie  sans  événemens, 
et  presque  sans  émotions.  Il  retourne  à  Berlin  ,  il  se  lie  avec 
Nicolaï ,  avec  le  célèbre  Mcndelsshon ,  et  s'adjoint  à  eux 
pour  publier  la  Bibliothèque  des  sciences. 

Fn  1753,  il  recueille  ses  premiers  essais  poétiques  et  en 
forme  quatre  petits  volumes.  Ce  sont  des  fables  ,  des  chan- 
sons anacréontiques  ,  des  épigrammes  ,  et  quelques  autres 
pièces  légères  qui,  si  elles  ne  font  pas  preuve  d'un  talent 
bien  mûri,  montrent  au  moins  une  grande  facilité  et  une 
rare  souplesse  de  style.  Celte  publication  eut  du  succès  , 
plus  peut-être  que  n'en  auraient  eu  des  poésies  d'une  nature 
grave  et  réfléchie ,  car  alors  l'esprit  français  dominait 
encore  la  littérature  allemande  ;  et  il  y  a  de  l'esprit 
français  du  dix-huitième  siècle  dans  ces  premières  tentati- 
ves de  Lessing.  A  celte  époque  ,  son  nom  commence  à  être 
cité  ;  et  son  père  ,  en  le  voyant  loué  dans  les  journaux  ,  en 
l'entendant  vanter  dans  les  salons  ,  revint  enfin  de  ses  pré- 
ventions contre  la  vie  littéraire. 

Peu  de  temps  après  parut  Miss  Sara  Sampson.  Cette  tra- 
gédie ,  imitée  du  Marchand  de  Londres  ,  était  une  protesta- 
tion formelle  contre  le  mauvais  goût  qui  régnait  alors  sur 
'e  théâtre  allemand  ,  contre  ces  héros  romains  que  l'on 
voyait  apparaître  sur  la  scène  revêtus  d'un  habit  à  paillet- 
tes, et  la  lête  couverte  d'une  énorme  perruque  à  marteau  ', 
contre  cette  tendance  fausse,  bâtarde,  ce  langage  pom- 
peux ou  maniéré  ,  et  cette  sotte  phraséologie  qui  se  retrou- 
vent dans  les  pièces  recherchées  en  Allemagne  à  celte 
époque.  Miss  Sara  était  une  tragédie  bourgeoise  avec 
des  caractères  vrais,  un  langage  simple  et  une  action 
affranchie  des  règles  traditionnelles;  une  tragédie  composée 
d'après  les  idées  de  Diderot ,  qui  répondaient  parfaitement 
à  celles  de  Lessing,  et  l'accueil  quelle  reçut  du  public 
allemand  témoigna  du  besoin  que  Ton  éprouvait  de  voir 
remplacer  enfin  la  vieille  défroque  dramatique  par  quelque 
chose  de  plus  nouveau  et  de  meilleur. 

Cependant ,  avec   tous  ces  travaux  ,  toutes  ses  généreuses 


94  REVUE    DE  PARIS. 

innovations  et  ses  succès ,  Lessing  n'en  était  pas  devenu  plus 
riche,  et  la  nécessité  où  il  se  trouvait  de  chercher  à  se  faire 
une  existence  moins  ballottée  et  moins  chanceuse  ,  le  porta 
à  conclure  un  marché  avec  un  nommé  Winkler,  un  riche 
marchand  de  Leipzig  ,  pour  l'accompagner  dans  un  voyage 
d'agrément  en  Angleterre  et  en  Italie.  Ils  partent ,  mais  à 
peine  sont-ils  arrivés  en  Hollande  que  la  guerre  de  sept  ans 
éclate.  Winkler  a  peur  pour  ses  propriétés  et  se  hâte  de  re- 
venir en  Saxe ,  et  Lessing  est  obligé  de  lui  intenter  un  pro- 
cès pour  en  obtenir  un  dédommagement. 

Il  demeure  à  Leipzig  jusqu'en  1759.  travaillant  toujours 
à  la  Bibliothèque  des  belles-lettres  de  >"icolaï,  écrivant  son 
Emilie  Galoiti ,  et  vivant  dans  la  plus  grande  intimité  avec 
le  célèbre  poète  Kleist ,  l'auteur  du  Printemps;  puis  il  re- 
tourne à  Berlin,  s'associe  plus  étroitement  que  jamais  aux 
travaux  de  ses  deux  amis  ISicolaï  et  Mendclsshon,  publie 
avec  eux  les  Lettres  sur  la  littérature  du  jour,  l'ouvrage  le  plus 
précieux  sans  contredit  que  l'on  puisse  consulter  sur  l'état 
deslettresen  Allemagne  à  cette  époque.  Il  écrit  en  ouirepoor 
la  Bibliothèque  littéraire;  il  traduit  le  théâtre  de  Diderot,  il 
poursuit  avec  ardeur  le  cours  si  varié  de  ses  études  ;  mais 
tant  d'occupations  le  fatiguent  ,  il  tombe  malade.  Forcé 
enfin  de  clore  ses  livres,  et  n'ayant  pas  d'autre  moyen  d'exis- 
tence ,  il  accepte  une  place  de  secrétaire  intime  auprès  du 
général  Tanenzien  à  Breslau.  Pauvre  Lessing  qui  n'échappe 
à  un  danger  que  pour  tomber  dans  un  autre  plus  grand 
encore  !  La  comptabilité  militaire  .  à  laquelle  il  doit  se  dé- 
vouer ,  lui  est  toui-à-fait  étrangère  et  lui  répugne.  Ce  travail 
de  correspondances  officielles,  ce  détail  d'administration, 
lui  deviennent  pénibles  et  fastidieux  5  cette  vie  d  étiquette 
qui  lui  est  imposée  est  pour  lui  horriblement  lourde.  Alors  il 
veut  s'étourdir  sur  ce  qu'il  souffre,  et  pour  s'étourdir,  il 
joue  avec  fureur;  il  compromet  chaque  jour  davantage  sa  santé 
et  le  peu  de  ressources  qu'il  avait  amassées  jusque-là  pour 
assurer  un  jour  son  indépendance.  Enfin  ,  n'y  pouvant  plus 
tenir,  il  abdique  ses  fonctions  de  secrétaire  ,  dit  adieu  à  son 
général,  et  s'en  retourne,  joyeux  comme  un  esclave  dont 
on  brise  les  fers,  rejoindre  ses  amis  de  Berlin  ,  reprendre 
ses  livres,  sa  poésie  et  ses  éludes. 


REVUK    DE   PARIS.  95 

Bientôt  il  est  appelé  à  Hambourg  en  qualité  de  poète  et  de 
directeur  du  théâtre,  et  c'est  là  qu'il  écrit  sa  Dramaturgie  ; 
mais  d'autres  contrariétés  lui  surviennent.  Il  songe  à  opérer 
de  grandes  réformes   au  théâtre,  et  les  moyens  lui  en  sont 
enlevés.  Il   présente  des  vues  larges,  généreuses,   et  les 
hommes  auxquels  il  s'adresse  méconnaissent  ces  vues  ou 
dédaigncntdeleurdonnersuite.  Alors  il  se  lasse  de  Hambourg 
et  veut  partir  pour  l'Italie.  Son  Laocoon  est  fait.  Ses  idées 
d'art  sont  si  bien  raisonnées  ;  il  veut  aller  voir  la  terre  clas- 
sique de  l'antiquité,  les  lieux  où  Winckclmann  a  écrit  tant 
de  belles  pages.  Mais  pour  réaliser  ce  projet,  il  faut  qu'il 
vende  ses  livres;  et  après  ce  douloureux  sacrifice,  il  n'a 
pas  même  encore  de  quoi  entreprendre  tranquillement  son 
voyage.  En  vérité ,  n'est-ce  pas  là  un  triste  sujet  de  réfle- 
xions? Lessing,  le  plus  grand  homme  de  son  époque,  Les- 
sing,  le  régénérateur  littéraire  de  son  pays,  Lessing  qui  a 
déjà  publié  tant  d'œuvres  admirables ,  en  est  réduit  à  ne  pas 
pouvoir  visiter  l'Italie  faute  d'argent!  Les  annales  littéraires 
d'Allemagne  fourmillent  d'exemples  non  moins  tristes, et  qui 
ne  lui  permettent  pas  de  rien  reprocher  en  ce  genre  nia  l'An- 
gleterre ni  à  la  France.  La  biographie  du  poète  Giinther  est , 
en  certains  endroits,  tout  aussi  déplorable  que  celle  de  Sa- 
vage et  d'Otway.  Klopstock  ,  pour  achever  sa   J'cssuide, 
doit  avoir  recours  à  la  générosité  d'un  prince  étranger  ; 
Burger,  le  chantre  de  Lchwrc,  l'écrivain  populaire,  n'a  guère 
été  plus  riche  que  notre  Malfilâtre;  et  Schiller,  l'immortel 
Schiller,  après  avoir  écrit  les  Brigands,  don  Carlos,  Jeanne 
d'Arc,  etc. ,  serait  forcé  de  se  lever  malade  ,  pour  travailler 
et  subvenir  à  son  existence,  si  un  prince  de  Danemarck  ne 
lui  envoyait  de  l'argent ,  à  condition  qu'il  se  reposera  et  qu'il 
ne  négligera  rien  pour  se  guérir.  On  peut  citer  encore  l'exem- 
ple du  bon  et  patient  Holty ,  de  Winckelmann,  du  célèbre 
Mengo,  du  grand  compositeur  Haydn,  et  de  tant  d'autres 
artistes  et  écrhains  allemands  qui ,  travaillant  pour  la  gloire 
de  leur  nation  ,  ont  eu  tant  de  peine  à  en  obtenir,  et  le  plu3 
souvent  sont  morts  sans  avoir  obtenu  le  tribut  qu'elle  leur 
devait. 

Donc  Lessing  en  était  à  songer  comment  il  pourrait  partir, 
lorsque  le  prince  héréditaire  de  Brunswick  lui  fit  offrir  Ja 


96 


REVUE    DE    PARIS. 


place  de  bibliothécaire  de  Wolfenbultel.  Celte  bibliothèque 
était  alors  une  des  plus  précieuses  de  l'Allemagne  par  le 
nombre  et  la  rareté  de  ses  manuscrits  ;  et  Lessing,  cédant  à 
son  penchant  particulier  et  aux  conseils  de  ses  amis ,  ac- 
cepta, mais  à  une  condition  toutefois,  c'est  qu'il  pourrait 
écrire  et  publier  ses  ouvrages  sans  les  soumettre  à  la  cen- 
sure ;  et  après  avoir  reçu  la  garantie  de  ce  privilège,  il  se 
rendit  à  Wolfenbultel.  Là  commence  pour  lui  une  nouvelle 
carrière.  Sans  renoncer  à  la  poésie  ni  à  la  critique  .  il  s'en 
éloigne  cependant  pour  se  plonger  dans  l'étude  de  la  philo- 
sophie et  des  dogmes  religieux.  Puis  avec  son  coup  d  œil 
d'aigle,  avec  sa  vaâle  intelligence,  il  embrasse  tout  à  la 
fois  les  épopées  romantiques  du  moyen  âge  et  les  discussions 
théologiques,  le  droit  de  la  vieille  Allemagne  et  l'archéolo 
gie.il  fouille  dans  ces  vieux  manuscrits  oubliés  de  sa  biblio- 
thèque ,  il  secoue  la  poussière  de  ces  rayons ,  et  en  fait  sortir 
des  trésors  de  science  et  d'érudition.  C'est  à  ses  premières 
recherches  dans  ces  riches  archives  qu'il  faut  rapporter  la 
découverte  de  ce  manuscrit  de  Déranger  de  Tours  sur  la 
nature  de  l'eucharistie  après  la  consécration  du  prêtre  ;  ma- 
nuscrit qui  pourrait  bien  ne  pas  faire  aujourd'hui  grand 
bruit  parmi  nous,  mais  qui ,  à  une  époque  où  les  questions 
religieuses  étaient  encore  toutes  palpitantes  ,  excita  une 
grande  rumeur.  Bientôt  Lessing  fit  suivre  la  publication  de 
ce  manuscrit  d'un  Traité  sur  la  tolérance  en  faveur  des  déis- 
tes ,  puis  d'un  Fragment  sur  le  plan  de  Jésus  et  de  ses  disci- 
ples, et  la  guerre  fut  allumée.  Les  brochures,  les  pamphlets, 
les  lourdes  dissertations  se  succédèrent  tour  à  tour  pour  ac- 
cabler l'innocent  bibliothécaire.  Dans  cette  lutte,  qui  fut 
poussée  avec  acharnement ,  les  adversaires  de  Lessing  n'eu- 
rent pas  toujours  le  beau  rôle ,  et  le  pasteur  Goelze  de  Ham- 
bourg .  qui  avait  voulu  se  mettre  au  premier  rang  pour 
combattre  les  écrits  émanés  de  Wolfenbultel.  recul  parfois 
de  rudes  atteintes  qui  durent  bien  le  faire  repentir  de  sa 
témérité.  Mais  alors  its  eurent  recours  à  d'autres  armes  ,  ils 
employèrent  l'intrigue,  parvinrent  à  mettre  de  leur  côté  le 
duc  régnant  de  Brunswick,  qui  enleva  à  Lessing  son  exemp- 
tion de  censure;  et  celui-ci.  blesse  d'une  telle  infraction 
aux  engagemens  que  l'oii  avait  pris  envers  lui ,  résolut  de 


rtP.VL'E    r>F.     TARIS.  ï)7 

quitter  son  poste  et  se  rendit  à  Vienne.  Là,  le  prince  héré- 
ditaire deBrunswick  le  rejoint  et  l'emmène  avec  lui  en  Italie. 
La  vue  de  ce  pays,  qu'il  avait  s?  long-temps  désiré  visiter  , 
rendità  Lessing  la  force  d'ame,  la  santé  .  l'énergie. Il  revint 
à  Wolfenbuttel,plus  résolu  que  jamais  de  poursuivre  l'œuvre 
de  conscience  qu'il  avait  entreprise  ,  l'œuvre  de  philosophie 
religieuse  dont  il  avait  déjà  indiqué  les  bases  ;  et  son  ouvrage 
sur  V Éducation  du  ijpnro  humain  ,  son  admirable  pièce  inti- 
tulée JS'iithan-le-Sage }  et  ses  dialogues  sur  la  franc-maçon- 
nerie sont  le  fruit  des  travaux  auxquels  il  se  livra  à  son 
retour. 

—  Quelques  années  après,  le  vieux  duc  régnant  mourut,  et 
le  prince  Léopold,  qui  lui  succéda,  se  fit  un  devoir  d'affranchir 
son  ancien  compagnon  de  voyage  de  toutes  les  mesquines 
tracasseries  de  censure  auxquelles  on  l'avait  astreint  pen- 
dant les  derniers  temps  ,  et  lui  donna  des  témoignages  non 
équivoques  d'amitié  et  de  confiance.  Mais  alors  des  malheurs 
domestiques  vinrent  empoisonner  l'existence  de  Lessing.  Sa 
femme  ,  qu'il  aimait  beaucoup ,  mourut ,  et  ensuite  son  fils 
unique.  Ses  controverses  religieuseslui  avaient  fait  un  grand 
nombre  d'ennemis.  Ses  relations  avec  les  hommes  de  l'an- 
cienne cour  devenaient  de  plus  en  plus  épineuses.  Le  cha- 
grin s'était  emparé  de  lui  ;  une  sombre  tristesse  le  poursuit 
alors  sans  relâche  ;  sa  force  morale  décroît,  sa  constitution 
s'altère;  un  asthme  ,  dont  il  avait  déjà  subi  les  atteintes, 
prend  un  caractère  plus  grave  5  et  enfin  ,  après  avoir  passé 
de  longs  jours  de  souffrances  intérieures  et  de  douleurs  phy- 
siques ,  il  mourut  à  l'âge  de  cinquante-deux  ans  ,  le  15  fé- 
vrier 1781. 

A  Kamenz,  sa  ville  natale  ,  on  a  érigé,  pour  lui  rendre 
hommage,  un  hospice  qui  porte  son  nom. 

Il  y  a  trois  caractères  principaux  sous  lesquels  Lessing 
peut  être  envisagé  :  1°  comme  poète,  2°  comme  critique  , 
3»  comme  philosophe. 

Comme  poète  lyrique,  il  n'est  sans  doute  pas  à  la  hauteur 
de  Klopstock.  Les  premiers  essais  qu'il  publia  respirent  en- 
corda frivolité  et  l'esprit  d'imitation  de  l'époque  à  laquelle 
il  vivait.  Le  vin  et  l'amour  en  forment  le  refrain  continuel. 
L'insouciance  d'Horace,  la  grâce  d  Anacréon  .  s'v  retrou- 
9  9 


98 


REVUE    DE    PARIS. 


vent  parfois  ,  mais  le  plus  souvent  ses  odes  et  ses  chansons 
ressemblent  à  de  faciles  imitations  de  J.-B.  Rousseau  ou  de 
Boufflers. 

Il  faut  mettre  à  part ,  dans  ses  premiers  volumes  publiés  à 
Berlin ,  les  fables  qui  s'y  trouvent  mêlées,  et  qui  sont  deve- 
nues classiques.  Ce  sont  pour  la  plupart  des  petites  compo- 
sitions charmantes,  pleines  de  goût,  de  tact  et  de  finesse. 
Tandis  que  son  contemporain  Hagedorn  imitait  les  fables 
de  La  Fontaine ,  Lessing  ,  qui  était  loin  de  déprécier  notre 
grand  fabuliste,  visait  cependant  à  se  frayer  encore  en  ce 
genre  une  route  nouvelle.  Ainsi  il  s'applique  moins  à  émettre 
des  maximes  ,  des  principes  de  morale ,  qu'à  revêtir  des 
couleurs  de  l'apologue  une  pensée  saillante  ou  un  sentiment 
profond.  Ses  fables  n'ont  pas  cette  bonhomie  qui  nous 
plaît  tant  chez  notre  excellent  La  Fontaine  :  elles  sont  vives, 
piquantes,  et  se  terminent  quelquefois  par  une  pointe  épi- 
grammatique. 

Parexemple  :  un  âne  se  met  en  route  avec  un  lion,  auquel 
il  sert  de  cor  de  chasse  ;  un  autre  âne  le  rencontre  et  lui 
crie  : — Bonjour,  frère'.  —  Insolent!  dit  le  compagnon  du 
lion.  — Eh  bien .  quoi  !  répond  l'autre  ,  parce  que  tu  te 
trouves  auprès  de  notre  roi ,  en  es-tu  moins  un  âne? 

Hercule  admis  dans  l'Olympe  après  ses  longs  travaux 
commence  par  s'incliner  devant  Junon.  —  Comment  !  lui 
dit-on,  oublies-tu  qu'elle  a  été  ton  implacable  ennemie? 
—  Non  ,  répondit-il ,  mais  elle  mérite  ma  reconnaissance  , 
car  je  dois  à  ses  persécutions  tout  ce  que  j'ai  accompli  de 
grand,  tout  ce  qui  me  procure  aujourd'hui  l'entrée  dans 
le  ciel. 

C'est  là  une  pensée  profonde  qui  sort  du  caractère  que 
nous  attribuons  ordinairement  à  l'apologue. 

Enfin  ,  ses  deux  fables  qui  ont  pour  titre  la  Brebis  et  Ju- 
piter, et  la  Brebis  et  Junon.  sont  deux  morceaux  pleins  de 
mélancolie  et  de  sentiment. 

La  réputation  de  Lessing  ,  comme  poète,  repose  sur  son 
théâtre.  Je  ne  parle  pas  de  son  Jeune  Savant  et  de  quelques 
autres  comédies  de  sa  première  jeunesse  qui  n'annoncent 
que  de  la  facilité  et  du  talent  ;  mais  lorsqu'il  fut  plu^  avancé 
en  âge  ,  lorsqu'il  eut  mûri  le  fruit  de  ses  études  et  do 


RF.YUK    DK    PARIS. 


99 


observations  ,  il  comprit  tout  ce  qu'il  y  avait  de  faux  et  de 
vide  dans  l'état  du  théâtre  allemand,  et,  au  lieu  de  s'aban- 
donner machinalement  au  torrent  ,  au  lieu  de  viser  au  suc- 
cès éphémère  qu'il  eût  sans  doute  obtenu  en  travaillant 
comme  Gottsched  ,  il  résolut  de  lutter  de  toutes  ses  forces 
contre  cette  tendance  fausse  et  antinationale  de  l'art  dra- 
matique dans  son  pays. 

Par  sa  traduction  de  Diderot  et  sa  pièce  de  Miss  S«ra 
Sampson ,  il  visa  d'abord  à  détrôner  cette  déclamation 
pompeuse  ,  cet  appareil  de  convention ,  cette  parure  d'em- 
prunt des  tragédies  de  son  temps.  Il  voulut  faire  voir  aussi 
que,  pour  intéresser  le  public  à  un  drame,  il  n'était  pas 
nécessaire  de  ne  lui  jamais  montrer  que  des  rois  et  des 
reines,  des  domestiques  qui  s'appellent  contidens ,  et  des 
héros  qui  ne  boivent  ni  ne  mangent,  qui  ne  peuvent  ni  rire  ni 
pleurer  comme  tout  le  monde,  qui  toujours  posent ,  se  dra- 
pent ,  font  la  statue  et  s'appellent  seigneur. 

Minna  de  Barnhelm  est  une  pièce  tout  allemande  par  les 
situations,  par  l'intrigue,  par  les  événemens  auxquels  elle 
se  rapporte ,  par  les  personnages.  Peut-être  le  caractère  du 
major  de  Tellheim,  et  surtout  celui  de  son  fidèle  Werner, 
6ont-ils  un  peu  outrés,  peut-être  leur  position  à  l'égard  de 
Minna  est-elle  trop  romanesque;  mais  on  oublie  prompte- 
mentees  défauts  pour  se  laisser  aller  à  tout  ce  que  le  dialo- 
gue a  de  vif,  de  spirituel,  à  tout  ce  que  la  plupart  des  scènes 
ont  de  comique  et  d'intéressant. 

Emilia  Galotti ,  que  les  auteurs  des  Ciiefs-cTœuvrc  des 
Théâtres  étrangers  ont  reproduit  dans  leur  colleetion  ,  est 
un  des  plus  beaux  ouvrages  qui  aient  jamais  paru  sur  la 
scène  ,  et  les  Allemands  en  admirent  encore  la  verve  ,  l'é- 
nergie ,  la  vérité  et  la  passion  ,  même  après  tout  ce  que 
Schiller  et  Goethe  leur  ont  donné  d'admirable  en  ce  genre. 

La  critique  ne  sait  à  laquelle  des  deux  pièces  accorder  la 
préférence,  (TEiniliu  Galotti  ou  de  ISiathante  Sage ,•  mais 
Nathan-le-Sage  n'a  d'une  composition  dramatique  que  la 
forme.  Ce  n'est  ni  une  tragédie  ni  une  comédie,  c'est  un 
large  tableau  où  des  personnages  se  meuvent  avec  une  phy- 
sionomie bien  caractéristique  et  une  grande  majesté;  c'est 
un  beau  cadre  que  l'auteur  s'est  choisi  pour  y  faire  entrer 


100  REVUE    DE     PARIS. 

toutes  ses  hautes  et  généreuses  idées  sur  la  philosophie 
théologique,  tout  son  système  religieux.  Celte  pièce,  telle 
qu'elle  est ,  ne  peut  pas  être  représentée  sur  la  scène  ,  et  , 
telle  qu'elle  est  aussi ,  on  ne  peut  la  lire  qu'avec  une  sorte 
de  recueillement.  Elle  ne  remue  point  l'amedu  lecteur  par 
les  situations  dramatiques  et  les  ressorts  ordinaires  ;  mais 
elle  produit  sur  celui  qui  la  comprend  bien  l'effet  d'un  mo- 
nument antique  :  on  s'en  approche  avec  respect,  on  s'arrête 
en  silence  devant  le  portail,  on  monte  avec  une  joie  timide 
les  degrés  qui  conduisent  dans  l'intérieur  de  l'édifice;  on 
ne  se  lasse  pas  d'admirer  ces  belles  proportions  ;  vos  pen- 
sées grandissent  .  mais  restent  calmes;  vos  idées  s'bai  mo- 
ment avec  ces  belles  colonnes  qui  s'élèvent  de  terre,  droites, 
majestueuses  ,  pleines  de  force.  En  regardant  l'ensemble  de 
cet  édifice,  vous  ne  voyez  plus  ni  la  matière,  ni  l'architecte, 
mais  l'art  qui  a  taillé  ces  chapiteaux,  la  poésie  qui  a  rangé 
symétriquement  cette  haute  colonnade  et  les  rayons  de  lu- 
mière qui  se  répandent  à  travers  le  dôme. 

Il  est  vrai  que,  pour  avoir  une  juste  opinion  de  IS'athan-le- 
Sage,  il  ne  faudrait  pas  prendre  ce. te  pièce  dans  l'imitation 
que  nous  en  a  donnée  M.-J.  Chénier.  Le  poète  français, 
dont  je  suis  loin  d'ailleurs  de  contester  le  mérite,  n'a  nulle- 
ment compris  ce  qu'il  y  a  de  grandiose  dans  l'œuvre  de 
Lessing.  Il  a  fait  de  Nathan  un  pauvre  moraliste  qui  débile 
quelques  maximes  de  philantropie  ;  du  sultan  ,  un  bon- 
homme assez  niais  ;  du  templier  ,  une  mauvaise  tète  ;  le 
tout  assaisonné  de  quelques  épigrammes  irréligieuses  re- 
nouvelées de  Voltaire,  et  qui  ne  pouvaient  nullement  entrer 
dans  la  puissante  et  majestueuse  conception  de  Lessing.  Il 
a  retranché  de  sa  pièce  le  caractère  de  la  jolie  et  capricieuse 
Siltah  ,  le  caractère  humoristique  et  généreux  du  derviche; 
je  ne  parle  pas  de  la  peine  qu'il  a  prise  de  changer  le  nom 
oriental  de  Daja  eu  celui  de  Brigitte,  et  d'enlever  à  la 
jeune  juive  son  nom  de  Recha  pour  en  faire  M11'  Zoé.  A 
l'époque  où  il  écrivait,  le  bon  goût  ne  permettait  sans  doute 
pas  de  prendre  de  grandes  licences  dans  le  calendrier  des 
héros  de  théâtre,  et  Ducis  s'est  bien  cru  obligé  de  débaptiser 
l'immortelle  Desdemoua  de  Shakspeare  pour  eu  faire  une 
Édelmoue.  Mais  il  est  curieux  de  voir  comme  ce  pauvre  Ché- 


REVUK     DE     PARIS.  10  i 

nier  se  tourmente  pour  réparer  la  sottise  de  l'auteur  alle- 
mand qui  n'avait  pas  craint  (  voyezquel  crime!  )  de  manquer 
à  l'unité  de  lieu  ,  et  de  quelle  adresse  il  a  besoin  pour  faire 
arriver  sur  la  même  place  ,  à  tour  de  rôle  ,  Nathan  et  le  tem- 
plier, le  patriarche  de  Jérusalem  et  la  juive  Rccha  ,  qui  s'ap- 
pelle Zoé  ;  la  vieille  Brigitte  et  le  sultan  ;  pour  amener  en  un 
seul  jour ,  sur  cette  même  place  ,  le  récit  d'un  incendie ,  une 
dispute,  une  scène  d'amour,  une  discussion  religieuse,  un 
complot  du  patriarche,  une  réconciliation,  des  secrets  de 
famille  ,  des  confidences  intimes  ,  une  grande  réunion  du 
sultan  ,  de  Nathan  ,de  sa  fille adoptive  ,du  templier,  et  enfin 
un  mariage.  Ma  foi'  bénies  soient  les  places  de  Jérusalem 
qui  peuvent  voir  en  un  jour  tant  de  belles  choses  ! 

C'est  surtout  par  ses»  travaux  de  critique  que  Lessing  a 
des  droits  à  la  reconnaissance  de  sa  nation.  C'est  là  qu'il 
s'attaque  directement  à  ce  ridicule  échafaudage  littéraire 
qui  s'élève  devant  lui  ;  c'est  là  qu'il  concentre  parfois  toute 
son  activité,  toute  son  intelligence,  tout  ce  qu'il  a  de 
verve  naturelle  et  de  savoir.  Ses  articles  répandus  en  di- 
vers recueils,  ses  lettres  sur  la  littérature  du  jour  sont  tout 
autant  de  traits  lancés  contre  le  mauvais  goût  de  ses  con- 
temporains, autant  d'armes  avec  lesquelles  il  combat  sans 
cesse  pour  détruire  les  vieux  préjugés  littéraires,  les  vieil- 
les ornières  qu'il  rencontre ,  et  mettre  à  leur  place  des  idées 
neuves  ,  fortes  ,  durables.  Un  des  ouvrages  de  critique  où  il 
a  le  mieux  résumé  ses  principes,  et  avec  lequel  il  a  exercé 
la  plus  grande  influence  ,  est  sa  Dramaturgie.  Il  publia  ce 
livre  en  forme  de  journal  ,  pendant  son  séjour  à  Hambourg; 
il  en  paraissait  un  numéro  chaque  semaine  ;  le  premier  date 
dulermai  17b"  ,  le  dernier  du  19  avril  1708.  Là,  tour  à 
tour,  il  examine  les  pièces  allemandes  et  les  pièces  traduites 
que  l'on  joue  ;  il  fait  la  biographie  des  poètes  ,  donne  des 
conseils  à  l'acteur  ,  exprime  en  style  clair,  énergique,  ses 
idées  sur  l'art  dramatique ,  sur  le  style  et  les  règles  de  la 
tragédie ,  sur  les  gestes  et  les  déclamations.  Tantôt  il  s'aban 
donne  à  sa  bonne  humeur  et  plaisante  avec  grâce  et  finesse 
sur  les  ridicules  qu'il  observe  ;  tantôt  il  a  recours  à  la  science , 
au  raisonnement  ;  il  explique  et  commente  le  texte 
d'Aristote  ;  montre  comme  on  l'a  mal  compris,  et  discute 
9  9. 


102  REVUB   DE    PARIS. 

pied  à  pied  le  terrain  littéraire  mis  en  contestation.  A 
travers  tout  cela  il  y  a  deux  hommes  qui  sont  comme  ses 
deux  points  de  mire  ,  et  auxquels  il  revient  sans  cesse  :  l'un 
dont  il  ne  parle  jamais  qu'avec  enthousiasme,  c'est  Shaks- 
peare  ;  l'autre  qu'il  poursuit  à  outrance  par  le  sarcasme  ou 
par  le  raisonnement ,  par  l'analyse  et  la  réflexion ,  c'est 
Voltaire.  Singulière  chose  cependant  !  Tandis  que  Voltaire 
se  faisait  porter  en  triomphe  dans  Paris ,  tandis  que  ses  pièces 
excitaient  chez  nous  une  telle  admiration  .  il  y  avait  au  fond 
de  l'Allemagne  un  homme,  encore  assez  obscur,  qui  le 
jugeait  avec  une  grande  sagacité  ,  et  parlait  de  ses  œuvres 
dramatiques  ,  comme  on  devait  en  parler  en  France  cin- 
quante ans  plus  tard.  Il  faut  voir  comme  il  s'attaque  à  lui 
avec  courage  et  persévérance,  comme  il  le  prend  dans  l'en- 
semble de  ses  compositions  et  dans  leur  détail,  dans  la 
peinture  de  ses  caractères  et  dans  ses  inventions  dramati- 
ques! Parle-t-on  de  ISinus  dans  Sémiramis?  ullva.dit 
Lessing,  un  poète  dramatique ,  un  seul  peut-être,  c'est 
Shakspeare.  Dans  Hamlct  l'apparition  du  vieux  roi  nous  fait 
dresser  les  cheveux  sur  la  tète  .  et  monsieur  de  Voltaire  ne 
nous  a  donné  ,  avec  son  ombre  de  Ninus .  qu'une  risible  fan- 
tasmagorie. « 

De  Mérope?  Il  prouve  qu'elle  est  calquée  sur  celle  de 
MafFei. 

De  Zaïre  ?  Voici  comment  il  s'exprime  :  o  L'amour  même  . 
s'il  faut  en  croire  un  critique  français,  a  dicté  Zaïre  ;  il 
serait  plus  juste  de  dire  que  c'est  la  galanterie.  Je  sais  une 
tragédie  à  laquelle  l'amour  a  donné  la  vie  et  la  couleur: 
c'est  le  Bornéo  ci  Juliette  de  Shakspeare.  A  la  vérité,  la 
Zaïrcàc  M.  de  Voltaire  exprime  très-bien  ce  qu'elle  éprouve: 
mais  qu'est-ce  que  ce  langageartificiel  auprès  de  celte  pein- 
ture vivante  de  l'amour  qui  s'insinue  dans  notre  ame  pour 
absorber  toutes  nos  pensées  ,  envahir  tous  nos  sentimens, 
se  mettre  lui  seul  à  la  place  de  toutes  nos  passions  ,  et  de- 
venir notre  maître,  notre  tyran?  Seulement  il  faut  recon- 
naître que  M.  de  Voltaire  possède  à  merveille  le  style  de 
chancellerie  de  l'amour;  c'est  bien  là  le  langage  adroit, 
subtil ,  nuancé  .  le  langage  de  l'amour  qui  mesure  tous  ses 
mouvemens.  et  pèse  toutes  ses  expressions,  afin  de  ne  rien 


RK\  IIS    DE     PAIUS.  1  0  -i 

hasarder  qui  puisse  déplaire  au  sophiste  ou  au  froid  tri- 
nque !  u 

Ouand  il  en  vient  à  exprimer  la  manière  dont  il  conçoit  le 
drame,  il  présente  tous  les  argumens  sur  lesquels  ,  un  demi- 
siècle  après,  notre  école  romantique  devait  s'appuyer. 

«  ISous  ne  pouvons  pas,  dit-il,  prendre  pour  modèle  absolu 
le  style  de  la  tragédie  ancienne;  là,  les  personnages  se 
rencontrent  sur  la  place  publique  et  parlent  en  plein  air  en 
face  du  peuple;  chez  nous,  au  contraire,  nos  drames  se  pas- 
sent dans  l'intérieur  des  maisons ,  dans  le  secret  d'un  appar- 
tement, souvent  dans  le  tèle-à-téte.  Le  style  pompeux  ,  pare, 
boursouilé,  n'indique  chez  le  poète  aucune  émotion  et  ne 
peut  en  produire  aucune  ,  tandis  qu'elle  liait  naturellement 
d'un  langage  simple,  d'un  dialogue  naturel  et  sans  préten- 
tion. »  • 

Plus  loin  il  dit ,  en  parlant  de  notre  théâtre  : 

(i  Lorsque  le  théâtre,  à  L'aide  de  Cornedle,  eut  fait  quelques 
pas  hors  de  son  ancien  état  de  barbarie  ,  les  Français  le  re- 
gardèrent comme  touchant  déjà  à  la  perfection.  Racine  pa- 
rut y  mettre  la  dernière  main  ,  et  l'on  ne  demanda  plus  s'il 
était  donné  au  poète  de  se  montrer  plus  touchant,  plus  patl.e 
tiqueque  Racine,  car  on  regardait  la  chose  comme  impossi- 
ble ;  dès-lors  toute  l'ambition  des  auteurs  dramatiques  se 
borna  à  se  rapprocher  plus  ou  moins  de  l'un  ou  l'autre  de 
leurs  deux  grands  devanciers. 

»  Mais  celui  qui  exerça  la  plus  pernicieuse  influence,  c'est 
Corneille  ;  car  Racine  n'agit  sur  ses  contemporains  que  par 
son  exemple,  tandis  que  Corneille  agit  à  la  fois  par  son 
exemple  et  par  ses  préceptes  ,  qui  furent  accueillis  comme 
des  oracles  et  suivis  à  la  lettre  par  tous  les  poètes.  Pour  moi. 
je  me  ferais  fort ,  en  les  prenant  mot  à  mot ,  d'en  montrer 
la  sécheresse  ,  la  froideur  et  le  résultat  antidramaiique.  » 

Lessing  a  fait  une  œuvre  de  critique  plus  belle  et  plus 
imposante  encore  que  sa  Dramaturgie ,  c'est  le  Laocoon.  Li 
il  envisage  l'art  sous  ses  deux  faces  :  l'une  est  la  partie  ma- 
térielle, la  forme ,  la  couleur;  l'autre  est  le  sentiment  in- 
time qui  lui  donne  la  vie  et  l'expression.  11  sépare  les  limi- 
tes de  la  peinture  de  celles  de  la  poésie.  La  peinture  ,  con- 
sidérée comme  art  plastique  ,  doit  s'attacher  à  rendre  la  nu- 


10-i  REVUE    DE    PARIS. 

ture  avec  toutes  ses  combinaisons;  elle  doit  être  empreinte 
de  l'idée  du  beau  dans  le  choix  de  ses  sujets  comme  dans 
l'exécution.  Mais  la  matière  qu'elle  emploie  est  bornée,  l'es- 
pace où  elle  se  meut  a  ses  limites.  Elle  ne  peut  pas  viser  à 
rendre  des  conceptions  abstraites,  des  objets  indéfini*,  et 
de  là  vient  ce  qu'a  toujours  pour  nous  de  choquant  l'allégo- 
rie représentée  par  les  arts  plastiques  ;  tandis  que  la  poésie 
s'élance  sans  frein  et  san-  entraves  ,  du  milieu  des  ob- 
jets extérieurs  ,  vers  le  monde  intérieur  ,  qui  ne  se  révèle 
qu'à  l'ame  :  la  matière  ne  l'arrête  pas  ;  l'espace  s'étend  sans 
bornes  devant  elle  ,  l'univers  lui  appartient.  Elle  se  ravale- 
rait en  ne  s'attachant  qu'à  de  simples  descriptions  de  faits 
ou  de  lieux  ;  elle  remonte  à  sa  véritable  hauteur  en  explo- 
rant les  rêveries  intimes  ,  les  passions  de  l'ame  ,  en  planant 
dans  le  domaine  des  pensées  mystérieuses  et  infinies.  » 

La  publication  du  Laocoon  fut  accueillie  ,  en  Allemagne, 
avec  enthousiasme,  et  les  attaques  de  quelques  ignorans  et 
injustes  détracteurs  ,  tels ,  par  exemple  ,  que  Klot  ,  ne  servi- 
rent qu'à  faire  mieux  ressortir  les  idées  profondes  et  la  haute 
conception  de  cet  ouvrage.  Mais  depuis  le  jour  où  il  fut  écrit, 
la  science  critique  a  fait  de  grands  progrès,  et  ce  n'est 
pas  sans  raison  ,  il  faut  le  dire,  que  Goethe.  Tilck.  les  frères 
Schlegel ,  ont  attaqué  quelques  principes  émis  dans  le  Lao- 
coon ,  et  notamment  celui  qui  place  la  peinture  au  rang  des 
arts  plastiques  ,  et  qui  retranche  la  poésie  dans  une  catégo- 
rie toute  spéciale,  tandis  qu'elle  doit  être  au  contraire 
envisagée  comme  le  mobile  de  tous  les  autres .  comme  la 
pensée  de  création  et  d'harmonie  .  qui  se  retrouve  dans  les 
proportions  d'un  monument ,  dans  l  ensemble  d'un  tableau. 

Du  reste  ,  le  Laocoon  n'en  est  pas  moins  une  des  plus  belles 
productions  de  la  littérature  allemande,  et  la  publication 
de  ce  livre,  à  une  époque  où  les  idées  d'an  étaient  encore 
fausses  et  me*quines  ,  compléta  l'œuvre  de  Winckelmann  . 
et  produisit  des  résultats  inappréciables. 

Comme  philosophe  ,  Lessing  n  est  point  systématique  ;  il 
ne  veut  point  prêcher  de  dogme-  absolus  .  il  ne  -on  ;e  pas  à 
se  faire  chef  de  secte.  Il  y  a  une  grande  corrélation  entre  le 
point  de  vue  sous  lequel  il  envisage  la  littérature  et  celui 
sous  lequel  il  envisagea  la  théologie.  En  littérature,   il  vent 


REVUB    D£  PARIS.  10S 

briser  ce  tissu  d'idées  étroites  qui  enveloppent  le  vrai  beau  , 
les  sources  pures  de  l'art  ;  en  théologie  ,  il  s'efforce  de  ren- 
verser tout  cet  appareil  de  thèses  scolastiques  ,  de  discus- 
sions erronées  qui  dérobent  aux  yeux  du  vulgaire  l'admi- 
rable simplicité  de  l'Évangile.  Là ,  il  s'attaque  à  ces  esprits 
bornés  qui ,  pour  étudier  la  poésie  ,  ne  remontent  point  à 
ses  inspirations  vraies  et  naturelles  ,  mais  la  prennent  dans 
des  phrases  toutes  faites  ,  dans  un  assemblage  de  règles 
raides  et  embarrassées  ;  ici ,  il  s'attaque  à  ces  hommes  qui 
ont  fait  de  la  religion  une  science ,  et  de  ses  doctrines  un 
sujet  d'argumentations  subtiles,  ardues,  attachées  à  la  lettre 
plutôt  qu'à  l'esprit  du  lexte  qu'ils  discutent. 

Sa  religion,  à  lui ,  c'est  le  christianisme  ,  mais  le  chris- 
tianisme large  ,  pur  ,  grandiose , dégagé  de  toutes  les  formes 
passagères ,  de  toutes  les  additions  disparates  que  les  théo- 
logiens lui  ont  données  ;  le  christianisme  tolérant  et  géné- 
reux qui  a  produit  la  parabole  de  la  femme  adultère  et  celle 
du  Sam  aritain.  Sa  religion  est  belle  ,  mais  d'une  beauté  sim- 
ple et  majestueuse.  Il  aime  les  hommes  et  leur  parle  avec 
dignité  ;  il  explique  ses  principes  ,  mais  non  pas  pour  con- 
damner ceux  qui  les  rejetteraient.  Son  drame  de  Nathan  est 
la  plus  parfaite  image  de  son  idée  religieuse  ,  et  ses  Dialo- 
gues sur  la  franc-maçonnerie ,  son  livre  sur  Y  Éducation  du 
genre  humain,  expriment  tous  ses  sentimens  sur  l'ensemble 
de  l'humanité,  sur  ses  progrès  et  sur  sa  destination.  De  là 
vient  que  par  sa  manière  d'envisager  l'humanité  comme  un 
grand  tout  qui  progresse  sans  interruption,  les  saint-simo- 
niens  ont  pu  le  ranger  dans  leur  école,  tandis  que  par  ses 
croyances  à  un  nouvel  évangile  ,  à  une  nouvelle  régénéra- 
tion ,  il  est  tombé  dans  le  mysticisme  de  F.  Schlegel. 

Au  reste ,  pour  rendre  à  Lessing  complètement  justice  ,  il 
ne  faudrait  pas  restreindre  ses  travaux  et  son  influence 
dans  les  trois  catégories  que  nous  venons  d  indiquer.  Peu 
d'hommes  ont  embrassé  un  cercle  de  connaissances  aussi 
étendu  et  aussi  varié  que  lui  j  peu  d'hommes  pourraient  lui 
êtrucomparés  pour  la  puissance  intellectuelle  avec  laquelle  il 
pénétrait  toutes  les  questions ,  pour  l'admirable  organisation 
qui  pouvait  le  faire  passer  sans  étonnement  et  sans  embarras 
d'une  œuvre  de  poésie  à  une  œuvre  de  critique,  d'une  question 


103  REVUE    DE    PARIS. 

de  théologie  à  une  question  d'art,  d'un  roman  moderne  à 
un  médailler  antique.  Sur  toutes  les  branches  delà  science, 
sur  un  ensemble  de  faits,  comme  sur  les  moindres  détails, 
partout  il  porta  son  esprit  d'analyse  et  son  rigide  et  con- 
sciencieux talent  d'observation. 

En  critique,  en  littérature,  en  théologie  ,  Lessing  a  été 
un  réformateur  ,  mais  non  point  un  réformateur  qui  détruit 
sans  rien  réédifier.  Il  a  montré  les  erreurs  de  son  temps  , 
mais  aussi  il  en  a  indiqué  le  remède  ;  il  a  cherché  sans  cesse 
la  vérité,  et  n'a  pu  la  faire  luire  qu'à  travers  d'innombra- 
bles difficultés.  L'édifice  qu'il  entreprenait,  il  ne  l'a  point 
achevé  ;  la  route  qu'il  avait  prise,  il  ne  l'a  point  suivie  jus- 
qu'au bout  ;  mais  il  a  posé  les  pierres  angulaires  de  cet  édi- 
fice ,  il  a  ouvert  la  véritable  voie  à  ceux  qui  le  suivaient  ;  et , 
sans  vouloir  porter  atteinte  au  génie  de  Klopstock,  nous 
pourrions  dire  que  l'ancienne  littérature  se  termine  à  Les- 
sing. et  qu'il  est  le  père  de  la  nouvelle. 

X.  Marmier. 


*H* 


PAYSAGES  DE  PROVENCE. 


LA  FONTAINE  DE  VADCLUSEj 

f 

Rien  ne  rappelle  à  l'imagination  de  plus  poétiques  idées 
que  ce  nom  doux  et  harmonieux  ,  la  Fontaine  de  Vaucluse. 
On  se  figure  un  admirable  paysage  sous  le  ciel  radieux  de 
la  Provence,  un  épais  feuillage,  des  eaux  limpides,  un  air 
tiède  et  embaumé ,  gracieux  tableau  qu'anime  le  souvenir 
de  Pétrarque  et  de  Laure.  Aussi  ,  tout  bon  Provençal  a-t-il 
fait  le  pèlerinage  de  Vaucluse,  et  bien  des  voyageurs  se 
sont  détournés  de  leur  chemin  pour  visiter  ce  coin  de  terre 
fortuné. 

Autrefois,  pour  faire  ce  pèlerinage  dans  les  règles  et  au 
complet,  on  passait  par  Avignon.  On  allait  voir  dans  le 
château  papal  le  portrait  de  la  belle  Laure,  peint  par  Si- 
mon de  Sienne,  et  dans  l'église  des  Cordeliers,  son  tombeau 
à  côté  du  tombeau  de  Crillou  ,  le  brave  Crillon ,  celui  qui 
n'était  pas  à  la  bataille  d'Arqués.  Lorsque  François  Ier  vint 
en  1533  à  Marseille,  où  son  fils  Henri ,  duc  d'Orléans  ,  qui 
fut  depuis  le  roi  Henri  II ,  épousa  Catherine  de  Médicis,  il 
visita  le  tombeau  de  Laure  et  y  inscrivit  quelques  vers  ;  car 
on  le  sait,  François  1er  fut  toujours  le  poète  des  dames  et 
surtout  un  poète  de  circonstances.  Le  voyageur  ,  après  avoir 
contemplé  le  mausolée  de  Crillon  et  celui  de  Laure,  copiait 
sur  son  album  les  vers  du  roi  chevalier.  Mais  rien  de  tout 
cela  n'existe  plus  aujourd'hui  ;  les  vers  sont  effacés,  les  mo- 
numens  ont  disparu  j  la  révolution  ,  en  passant  dans  l'église 
des  Cordeliers,  n'a  respecté   aucune  poésie.  Avant  cette 


108 


BEVUE    DE    PARIS. 


époque ,  les  reliques  de  Laure  avaient  été  vendues  à  des  gen- 
tilshommes anglais  par  un  sacristain  concussionnaire. 

Maintenant  qu'il  n'y  a  plus  ni  reliques ,  ni  portrait,  ni 
sonnet  à  Avignon ,  il  est  indifférent  de  passer  par  la  ville  des 
papes ,  ou  de  suivre  une  autre  route  ;  aussi  beaucoup  de  gens 
qui  vont  visiter  la  fontaine  ,  prennent-ils  le  chemin  le  plus 
court;  ils  traversent  la  Durance  sur  le  bac  entre  Orgon  et 
Cavaillon.  Cavaillon  et  Lille,  que  l'on  «rouve-un  peu  plus 
loin,  sont  deux  jolies  petites  villes,  ceintes  d'eaux  et  de  peu- 
pliers ,  isolées  et  riantes.  De  Cavaillon  à  Lille  et  de  Lille  à 
Vaucluse,  la  route  s'étend  à  travers  une  campagne  peu  pit- 
toresque ,  mais  productive,  plantée  de  garances  et  de  mû- 
riers ,  double  richesse  du  pays.  Le  village  de  Vaucluse  ,  qui 
apparaît  tout-à-coup  à  l'angle  d'un  chemin  difficile  et  pier- 
reux ,  est  assez  bien  :  ses  eaux  sont  vives  et  claires  ,  sa  ver- 
dure est  épaisse,  ses  maisons  sont  neuves,  son  église  est 
vieille  ,  ses  villageois  sont  frais  et  joyeux.  On  voit  tout  d'a- 
bord que  c'est  là  un  village  qui  a  quelque  chose  à  vous  mon- 
trer et  qui  attendait  votre  visite  ;  tout  y  est  propre  et  bien 
tenu  ,  de  bonne  raine  et  de  bon  accueil.  Le  paysan  ne  vous 
regarde  point  avec  des  yeux  ébahis;  nul  ne  vient  sur  sa 
porte  pour  vous  voir  passer  ;  les  enfans  ne  vous  fuient  pas 
d'un  air  effarouché.  Il  se  trouvera  tout  de  suite  quelqu'un 
pour  vous  indiquer  l'auberge,  et  pour  tenir  la  bride  de  votre 
cheval  quand  vous  mettrez  pied  à  terre.  L'hôtelier  viendra 
au  devant  de  vous,  il  vous  demandera  poliment  votre  goût 
et  votre  heure ,  et  vous  offrira  un  verre  de  vin  du  Comtat 
pour  vous  rafraîchir  en  attendant  le  dîner.  Quand  vous  irez 
à  la  fontaine ,  les  enfans  viendront  s'offrir  à  vous  servir  de 
guides  ,  quoique  le  chemin  soit  tout  droit  et  de  quelques  pas 
seulement;  si  c'est  l'été  ou  le  printemps  ou  l'automne,  ces 
enfans  demi-nus  vous  demanderont  de  leur  jeter  une  pièce 
de  monnaie  dans  la  Sorgue,  et  vous  les  verrez  plonger  dans 
les  eaux  transparentes  et  se  rouler  sur  le  sable  du  fond. 
La  Sorgue  est  la  rivière  que  forment  les  eaux  de  la  fontaine. 

Cette  préface,  vous  le  voyez,  n'est  pas  sans  charme; 
mais  tout  change  dès  que  vous  entrez  dans  le  roman.  A  peine 
avez-vous  quitté  Vaucluse  pour  aller  à  la  fontaine,  la  campa- 
gne devient  triste,  le  paysage  se  désole.  C'est  une  nature 


U  I  \  01      I)K  PARIS.  101) 

nride  et  pauvre  ;  plus  d'arbres  ni  d'herbes  ;  le  chemin  est  es- 
carpé, rompu  ;  le  sol  aigu  et  croulant  :  un  vrai  paysage  de 
Provence  ,  où  rien  n'est  beau  que  le  ciel.  Et  quand  vous  de- 
mandez où  est  la  fontaine  et  si  vous  en  êtes  loin  ,  le  guide 
étend  le  bras  et  vous  dit  :  —  C'est  là.  —  Vous  qui  étiez  venu 
l'imagination  exaltée,  avec  votre  fontaine  toute  faite,  à 
l'ombre,  sous  de  vieux  arbres  et  dans  des  chèvre-feuilles  et 
des  fleurs,  il  vous  faut  bien  décompter  !  Des  collines  blan- 
ches et  pelées ,  de  la  poussière  ,  des  cailloux  qui  luisent  au 
soleil,  voilà  tout;  et  au  pied  d'une  montagne  coupée  à  pic 
comme  une  gigantesque  muraille  ,  une  sorte  de  caverne  hi- 
deuse et  un  grand  trou  où  dort  une  eau  morne  et  verte  : 
—  C'est  la  fontaine  de  Vaucluse. 

Pour  compléter  l'effet  produit  sur  vous  par  cette  étrange 
déception  ,  votre  guide  ne  manquera  pas  de  vous  dire  que 
ces  eaux  forment  un  abime  dont  on  n'a  jamais  pu  sonder  la 
profondeur,  et  à  ce  propos  il  vous  racontera  une  légende, 
vieille  de  cinquante  ans  environ.  Un  habitant  de  Vaucluse 
avait  été  fasciné  par  la  fontaine  ;  chaque  jour,  il  venait  s'as- 
seoir sur  ses  bords  ;  il  y  passait  plusieurs  heures ,  et  ce  n'é- 
tait qu'à  grand'  peine  souvent  qu'on  l'arrachait  à  sa  contem- 
plation. Un  jour,  cet  homme  mariait  sa  fille;  au  plus  beau 
moment  du  repas  de  noce,  il  quitte  la  table,  court  vers  la 
fontaine,  escalade  la  montagne  qui  la  domine,  et  se  préci- 
pite     Quelques-uns   le  virent  tomber,    mais  nul  ne  vit 

surnager  son    cadavre  que  les  eaux   engloutirent  et  gar- 
dèrent. 

L'eau  de  ce  gouffre  ne  dort  pas  toujours  cependant  ;  aux 
deux  solstices  elle  se  réveille,  grossit,  s'anime  et  sort  de  son 
repaire;  elle  est  belle  alors,  courant,  se  heurtant  et  ger- 
boyant  à  travers  des  blocs  de  pierre  jetés  sur  son  passage 
par  hasard  ou  à  dessein.  Mais  le  paysage  ne  participe  en  rien 
à  cette  vie  :  les  collines  sont  toujours  nues  ,  la  montagne  est 
toujours  à  pic  ,  la  verdure  toujours  absente.  Et  c'est  ici  que 
Pétrarque  a  composé  ses  gracieuses  chansons  !  C'est  ici  qu'il 
a  aimé  Laure  !  Comment  le  croire?  A  un  génie  sauvage  ,  à  un 
amour  en  deuil,  donner  ces  sites  arides,  ces  aspects  déco- 
lorés ,  mais  au  doux  faiseur  de  sonnets  ,  au  tendre  et  plato- 
nique amant  de  Laure,  à  l'Italien  Pétrarque  ,  il  fallait  de 
9  10 


110  REVUE    DE    PARIS. 

l'ombre  et  du  parfum,  et  non  ces  landes  ingrates  où  l'on 
ne  trouve  ni  un  pin  ni  une  lavande. 

La  poésie  du  lieu  en  disparaissant  a  emporté  avec  elle  la 
poésie  de  la  légende  ,  et  voilà  que  tout  s'en  est  allé  en  vous , 
l'enthousiasme  et  la  foi.  Vous  ne  croyez  plus  à  rien  après 
avoir  été  ainsi  trompé.  Les  amours  de  Pétrarque  et  de  Laure 
étaient  dans  votre  esprit  inséparables  du  frais  paysage  que 
vous  aviez  rêvé,  et  vous  voilà  tout  disposé  à  écouter  celui 
qui ,  dépouillant  le  vrai  texte  des  broderies  dont  on  l'a  sur- 
chargé, et  prenant  en  face  de  cette  Thébaïde  le  rôle  de  froid 
et  simple  historien ,  viendra  vous  dire  : 

François  Pétrarque  était  un  pauvre  réfugié  italien.  Son 
père ,  Gibelin ,  fut  banni  de  Florence,  sa  patrie.  François ,  né 
dans  l'exil,  à  Arezzo,  le  20  juillet  1304,  partagea  la  pros- 
cription de  son  père,  et  vint,  enfant,  s'établir  avec  lui  à 
Carpentras.  Plus  tard ,  on  l'envoya  étudier  le  droit  à  Mont- 
pellier :  mais  à  cette  école  célèbre,  le  jeune  Pétrarque  s'oc- 
cupa moins  de  codes  que  de  vers.  Son  père  brûla  ses  livres 
de  poésie  et  le  fit  partir  pour  l'université  de  Bologne  :  le 
vieux  Gibelin  était  cependant  l'ami  du  Dante  !  A  Bologne 
comme  à  Montpellier,  Pétrarque  obéit  à  son  invincible  vo- 
cation. Le  monde  n'a  jamais  manqué  de  ces  fils  de  famille 
qui,  plantés  pour  la  toge,  fleurissent  pour  la  poésie.  On 
voulait  faire  de  lui  un  avocat  ecclésiastique,  il  se  fit  poète. 
One  ode  à  Benoit  XII  lui  valut  d'être  nommé  chanoine  à 
Lombez.  Il  habita  tour  à  tour  Lombcz,  Vaucluse,  Avignon, 
Parme  et  Rome ,  où  il  conspira  avec  Ricnzi ,  et  fut  couronné 
au  Capitole.  Ses  sonnets  et  ses  chansons  avaient  rempli  de 
son  nom  la  France  et  l'Italie,  lorsqu'il  reçut  deux  lettres  à 
Vaucluse  :  l'une  était  du  sénat  romain  qui  l'invitait  à  venir 
>se  faire  couronner  au  Capitole;  l'autre  de  son  ami  le  Florentin 
Robert  de  Bradi,  chancelier  de  l'université,  qui  lui  offrait  le 
même  honueur  à  Paris.  Pétrarque  partit  pour  Rome;  en 
passant  à  Naples,  le  roi  Robert  d'Anjou  lui  donna  sa  plus 
belle  robe  ,  le  priant  de  la  porler  le  jour  de  son  couronne- 
ment. Après  ce  triomphe  ,  Pétrarque  reprit  sa  vie  errnnte, 
et, à  l'âge  de  soixante-dix  ans,  mourut  dans  la  bibliothèque 
dePadoue,  d'une  attaque  d'apoplexie  ,  comme  un  financier. 

Quanta  Laure,  la  Laure  de  Pétrarque,  elle  n'a  jamais 


BP.VUh    DB    PAB1S.  1  1  1 

existé  qu'en  poésie.  Au  poète  de  chansons  et  de  sonnets  i' 
faut  un  nom  à  qui  dédier  ses  vers,  un  nom  doux ,  sonore  ,  e» 
d'une  rime  facile.  Cela  a  toujours  été  ainsi  depuis  Anacréon 
et  Tibulle  jusqu'à  Pétrarque  et  à  nous.  Laure  n'a  jamais  été 
pour  Pétrarque  qu'une  de  ces  idoles  de  convention ,  un  nom 
facile  et  agréable  à  chanter.  Puis  sont  venus  des  gens  qui  on! 
pris  ce  nom  au  sérieux,  qui  ont  cherché  une  réalité  dans 
cette  fiction  ,  qui  ont  voulu  à  toute  force  donner  une 
bonne  fortune  au  poète,  et  matérialiser  son  culte.  Ce 
nom  banal  de  Laure,  ils  ont  voulu  le  rendre  officiel  en  y 
ajoutant  un  nom  de  famille ,  et  ils  se  sont  mis  à  explorer  le9 
archives  de  l'époque,  n'hésitant  pas  à  compromettre  la  mé- 
moire d'une  honnête  femme  en  l'investissant  authentique- 
ment  de  toute  cette  renommée  que  Pétrarque  avait  jetée  au 
hasard.  Ils  ont  trouvé  ,  et  ce  n'était  pas  malaisé  ,  une  con- 
temporaine de  Pétrarque  nommée  Laure,  Laure  de  Noves  , 
mariée  à  un  sieur  de  Sade  (  ce  nom  de  Sade  ne  pouvait  échap- 
per à  une  erotique  célébrité) ,  et  avec  cette  femme  ils  ont 
fait  leur  roman.  Oui  sait  si  un  jour  on  ne  fouillera  pasnos  re- 
gistres de  l'état  civil  pour  trouver  la  Lisette  de  Béranger  ? 

N'est-ce  pas,  je  vous  le  demande,  un  étrange  abus  que 
d'entrer  ainsi  dans  la  vie  privée  d'un  poète  en  passant  par 
les  vagues  fictions  de  sa  rêverie  ?  Et  voyez  combien  cette  lé- 
gende de  Pétrarque  et  de  Laure  porte  avec  elle  tout  le  mal- 
heur de  l'indiscrétion  et  du  mensonge  !  Le  lieu  d'abord ,  fa- 
vorable sans  doute  à  un  solitaire  travail ,  mais  si  peu  fait  pour 
servir  de  théâtre  à  une  bocagère  passion  j  et  puis  cette  Laure 
de  Sade  qu'ont  choisie  ses  romanciers,  et  dont  les  chroni- 
ques nous  font  de  si  malheureux  portraits.  Cette  Laure  était, 
selon  ces  incontestables  documens,  une  fort  médiocre  beauté, 
épaisse  et  rousse;  bonne  épouse  du  reste,  et  mère  de  onze 
enfans.  Pauvre  Pétrarque  !  voilà  la  Charlotte  que  vous  ont 
donnée  ceux  qui  ont  voulu  faire  de  vous  un  "Werther  ' 

Mais  je  m'arrête  ,  car  peut-être  trouvera-t-on  que  c'est  un 
tort  et  une  mauvaise  action  de  dépoétiser  ainsi  une  si  vieille 
et  si  gracieuse  légende.  Il  est  des  superstitions  que  le  temps 
et  la  poésie  rendent  sacrées,  des  mensonges  que  l'histoire 
adopte  et  dont  elle  se  fait  une  inviolable  parure.  Si  les  pein- 
tres donuent  à  Vaucluse  de  frais  ombrages  ,  et  nousrcpré- 


112  REVUE    DE    PARIS. 

sentent  Pétrarque  en  habit  de  troubadour  assis  à  côté  de 
Laure,  et  un  luth  en  main,  qu'importe  !  El  pourquoi  leur 
dire  que  celte  verdure  est  fausse,  que  Pétrarque  était  un 
moine  tonsuré,  et  Laure  une  vaine  fiction  ou  une  ridicule 
et  massive  réalité  ?  Le  village  de  Vaucluse  vit  de  ce  roman  . 
et  ce  roman  ne  fait  tort  à  personne,  pas  même  aux  curieux 
désabusés  qui,  s'ils  ne  trouvent  là  ni  la  nature  ni  les  souve- 
nirs qu'ils  attendaient,  sont  amplement  dédommagés  par  les 
truites  de  la  Sorgue. 

Quand  vous  revenez  de  la  fontaine  ,  désabusé  et  mécon- 
tent, vous  retrouvez  à  Vaucluse,  comme  à  votre  arrivée, 
l'hôtelier  sur  sa  porte,  qui  vous  salue  joyeusement  et  vous 
montre  votre  couvert  mis  sous  la  treille.  Asseyez-vous, pèlerin! 
Et  d'abord  ,  pour  vous  débarrasser  le  cœur  de  toute  arrière- 
pensée,   voici  un  livre  où  vous  pouvez  jeter  votre  mauvaise 
humeur  et  enregistrer  votre  déception  ;  un  de  ces  in-folios 
où  le  voyageur  écrit  sa  pensée  ,  son  émotion  ,  sou  avis,  son 
secret ,  son  nom.  Lisez,  car  il  y  a  des  pages  curieuses,  toutes 
pleines  qu'elles  sont  de  vers  et  de  prose.  Vous  y  rencontre- 
rez quelques  bouderies,  quelques  sévères  boutades,   mais 
beaucoup  plus  de  louanges  et  d'apologies.  Dans  ce  livre  ,  les 
quatrains  passionnés,  les  dystiques  admiratifs  étouffent  Pé- 
pigramme.  Quelques  lignes  frondeuses  disparaissent  entre 
les  invocations  à  la   Muse  et  les  apologies  cadencées.  Que 
voulez-vous  ?  Tant  de  gens  s'étaient  arrangés  pour  trouver 
le  lieu  poétique,  et  avaient  préparé  leur  improvisation  sur 
cette  donnée!  Ils  ont  pensé  que  le  temps  avait  déformé  les 
lieux ,   décoiffé  la  colline  et  dépouillé  la  plaine  ;  et  dans  ce 
désert  fait  par  cinq   siècles  ils  ont  trouvé  assez,  de 
encore  pour  satisfaire  leur  religion.  En  leur  montrant  sur 
une  éminence  à  gauche  de  la  fontaine  ,    les  murs  délabrés 
d'un  château  qui  appartint  aux  évèques  de  Coraillon .  on  leur 
a  dit  :  a  Voilà  le  château  de  Pétrarque  ,  »  et  ils  ont  salur 
ruines  pieusement  ;  on  leur  a  dit  un  peu  plus  loin  :«\ 
le  jardin  de  Pétrarque  ,  »  et  ils  ont  mis  à  leur  ceinture  une 
tleur  de  ce  jardin;  «  Voiîi  le  laurier  de  Pétrarque.  *  ei  ils 
ont  attaché  à  leur  chapeau  une    branche  de  ce  laurier,  ar- 
l>re  chéri  du  poète,  et  dont  le  nom.  par  son  analogie  avec 
celui  de  Laure  ,  lui  a  fourni  tant  de  délicieux  concetti.  Si  on 


RKVUE    DR    PARIS.  I  1    î 

leur  avait  dit  :  «  Voici  l'empreinte  des  pas  de  Pétrarque,  • 
ils  se  seraient  prosternés  et  auraient  baisé  le  sable.  Heurenx 
les  hommes  qui  ont  cette  foi  vive  et  forte,  car  le  royaume 
de  la  poésie  leur  appartient  ! 

Après  avoir  payé  votre  tribut  au  livre  de  l'auberge,  dinez, 
et  ne  vous  étonnez  de  rien  dans  votre  repas  en  apprenant 
que  l'aubergiste  deVauclusc  est  un  aneien  cuisinier  du  due 
d'Olrante.  Et  puis,  en  quittant  la  table,  si  vos  regards  se 
portent  vers  les  rochers  de  la  fontaine,  vous  serez  moins 
surpris  du  séjour  de  Pétrarque  à  Vaucluse,  et  vous  vous  l'ex- 
pliquerez aisément  en  pensant  que  Pétrarque  aimait  sans 
doute  les  truites.  Vous  conviendrez  que  pour  ces  truites  tous 
les  sonnets  du  poète,  tout  le  renom  du  lieu  et  toute  la  lé- 
gende de  Pétrarque  et  de  Laure  ne  sont  pas  une  trop  belle 
enseigne. 

LA  SAINTE-BAUME. 

De  Marseille  à  la  Sainte-Baume,  Aubagne  est  le  premier 
relais.  Aubagne  est  une  petite  ville  gueuse  et  fière  ,  comme 
il  y  en  a  beaucoup  en  Provence.  Ce  fut  jadis  un  nid  de  hobe 
reaux,  aujourd'hui  c'est  un  gîte  de  rouliers.  Avec  cela  ,  une 
antique  origine;  un  nom  écrit  partout  dans  l'histoire  delà 
province  et  des  reliefs  de  la  féodalité  que  rien  ne  peut  ex- 
tirper. Redevances,  fours  banaux,  péages,  toutes  choses 
tombées  ailleurs,  vivent  là  et  engraissent  le  procureur  aux 
dépens  du  manant.  Chaque  jour  aux  tribunaux  d'Aix  arrivent 
d'Aubagne  quelqu'un  de  ces  procès  féodaux  qui  reculent  de 
deux  siècles  la  Thémis  du  déparlement.  Mais  ceux  qui  font 
le  pèlerinage  de  la  Sainte-Baume  se  soucient  peu  de  ces  par- 
ticularités. Aubagne  n'a  pour  eux  qu'un  titre  au  renom,  c'est 
d'être  la  patrie  de  l'abbé  Barthélémy.  Un  petit  monument 
bien  mesquin ,  planté  sur  la  croupe  d'une  rue  escarpée  ,  a  été 
naguère  élevé  à  la  mémoire  de  cet  écrivain  ,  de  sorte  que  les 
pèlerins  de  la  Sainte-Baume  saluent,  en  passant,  le  buste 
de  l'auteur  du  Voxjage  tPAnaehareii. 

Malgré  sa  glorieuse  maternité  ,  Aubagne  se  soucie  fort  peu 
de  littérature;  parmi  les  indigènes,  ceux  qui  ne  suivent  pas 
la  carrière  cosmopolite  du  roulage  ,  se  livrent  à  deux  indus- 
tries :  le  jeu  et  la  contrebande  La  maréchaussée  provein 
9  10, 


114 


REVUE    DE    PABIS. 


a  plus  à  faire  dans  ce  bourg  que  dans  le  reste  da  départe- 
ment ;  elle  y  est  sans  cesse  sur  pied  pour  fureter  les  brelans 
clandestins,  ou  à  cheval  pour  déjouer  la  fraude  des  contre- 
bandiers. 

En  sortant  d'Aubagne,  on  se  trouve  dans  une  campagne 
riche  et  riante.  De  Marseille  à  Aubagne,  la  route  encaissée 
entre  deux  murailles ,  laissait  à  peine  apercevoir  des  rochers 
pelés,  de  pauvres  maisons  et  des  oliviers  poudrés  à  blanc. 
Ici  la  verdure  reparaît  épaisse  et  variée,  et  de  frais  sentiers 
conduisent  jusqu'au  château  de  Gémenos.  Vers  l'époque  de  la 
révolution,  M.  d'Alberlas  ,  seigneur  de  Gémenos,  fort  aimé 
de  ses  vassaux ,  leur  donnait .  pour  célébrer  sa  fête ,  un  ban- 
quet sous  les  platanes  de  son  parc.  Au  milieu  de  ce  repas  ,  il 
fut  tué  d'un  coup  de  fusil  que  lui  tira  un  magister  à  qui  l'é- 
cole du  village  venait  d'être  retirée.  Cet  événement  est  pour 
les  habitans  de  Gémenos  le  plus  mémorable  qui  se  soit  passé 
depuis  1789.  De  la  révolution  et  de  l'empire,  tous  les  faits  se 
sont  effacés  dans  leur  mémoire ,  mais  le  meurtre  du  marquis 
d'Albertas  y  est  resté  présent.  C'est  une  légende  qui  mûrit. 
Le  village  est  égoïste  dans  ses  souvenirs;  il  se  soucie  peu  de 
ceux  qui  concourent  à  l'histoire  générale,  et  conserve  seu- 
lement ceux  qui  doivent  former  sa  chronique  privée. 

De  Gémenos,  le  chemin  s'embellit  encore  jusqu'à  Saint- 
Pons;  Saint- Pons,  site  classique  dont  Delille  a  chanté  les 
charmes.  11  est  vrai  que  l'aveugle  Delille  a  chanté  aussi  la 
fontaine  de  Vaucluse  et  célébré  ses  ombrages  ;  mais  le  poète 
des  jardins  pouvait,  sans  se  compromettre,  exercer  sur  Saint 
Pons  sa  verve  fleurie.  C'est  un  admirable  paysage  ;  c'est  le 
coin  le  plus  vert  de  la  Provence;  c'est  une  ravissante  retraite 
avec  des  gazons  touffus  ,  de  belles  herbes,  un  sombre  feuil- 
lage, une  végétation  puissante  et  folle  qui  fait  partout  saillir 
et  ruisseler  la  verdure.  Saint-Pons  est  pour  les  Marseillais  ce 
que  la  vallée  de  Montmorency  est  pour  les  Parisiens.  Chaque 
dimanche,  de  joyeuses  caravanes  viennent  s'ébattre  sous 
les  vieux  arbres  et  au  bord  des  frais  ruisseaux  decetle  Tempe. 
Pour  que  rien  ne  manque  aux  sauvagesjardins  de  Saint-Pons, 
on  y  trouve  les  ruines  d'un  monastère  fondé  au  commence- 
ment du  treizième  sièele  par  une  communauté  de  femmes 
établie  sous  la  règle  de  Citeaux.  Au  quinzième  siècle  ,  les  re- 


BRVUR    DE    TARI*.  115 

ligieuses  de  Saint-Pons  se  retirèrent  à  Hyèrcs.  Après  Saint- 
Pons  ,  ces  dévotes  femmes  ne  pouvaient  mieux  choisir  que 
les  coteaux  d'Hyères  tout  parfumés  par  les  orangers. 

En  quittant  les  doux  ombrages  de  Saint-Pons  pour  se  di- 
riger vers  la  Sainte-Baume ,  voici  que  l'on  rentre  dans  le 
paysage  provençal.  Ce  sont  d'arides  collines  où  quelques 
romarins  épara  poussent  entre  de  rudes  cailloux,  où  çà  et 
là  le  pin  projette  sa  tige  grêle  et  son  feuillage  hérissé.  Après 
quatre  heures  d'une  marche  pénible,  arrivé  au  faite  d'une 
colline  ,  la  plus  haute  et  la  plus  nue  de  toutes  celles  que  vous 
avez  franchies,  vous  découvrez  tout-à-coup  un  immense 
pays.  A  vos  pieds  s'étend  une  vaste  plaine  ,  à  votre  droite 
s'élève  une  verte  montagne  :  c'est  la  Sainte-Baume  de  Pro- 
vence. 

Une  forêt  couvre  cette  montagne  ;  puis  ,  des  hautes  cimes 
de  ses  arbres*  touffus  s'élance  un  rocher  que  l'on  appelle  le 
Saint-Pilon.  Au  bas  de  ce  rocher  ,  vous  voyez  ,  sur  ses  teintes 
grises,  une  tache  blanche  apparaître  :  c'est  l'ermitage  et  la 
chapelle  de  la  Sainte-Baume.  Dans  la  plaine,  vous  aperce- 
vez une  espèce  de  ferme  d'assez  chétive  apparence  :  c'est  un 
couventde  trappistes, c'est  le  gite  où  les  pélerinsdc  laSainte- 
Baume  passent  la  nuit. 

Il  faut  voir  le  soleil  se  coucher  derrière  la  Sainte-Baume 
et  endormir  ses  rayons  dans  le  sombre  feuillage  de  la  forêt, 
puis  descendre  dans  la  plaine  et  se  diriger  vers  le  couvent, 
où  l'on  arrive  à  nuit  close.  Dans  la  plaine  ,  paissent  de  nom- 
breux troupeaux,  dont  les  pasteursdorment  auprès  de  grands 
feux  ;  ces  feux  sont  les  étoiles  du  berger  ,  qui  vous  guident 
dans  votre  nocturne  voyage. 

Les  trappistes  de  la  Sainte-Baume  sont  des  moines  misé- 
rables et  hospitaliers  :  chaque  fois  qu'on  frappe  à  leur  porte, 
ils  ouvrent,  selon  l'Évangile.  Aussi ,  dans  ce  pays  désert  et 
giboyeux  ,  les  passans  et  les  chasseurs  font-ils,  sans  façon, 
du  couvent  une  hôtellerie. 

On  sait  que  la  règle  de  la  Trappe  commande  un  silence 
absolu.  Dans  la  communauté  ,  deux  hommes  ont  seuls  la  pa- 
role ,  le  supérieur  et  le  frère  qui  reçoit  et  sert  les  étrangers. 
Le  supérieur  actuel  est  un  ancien  officier  de  dragons,  qui 
pnrait  s'accommoder  fort  bien  des  invalides  qu'il  s'est  don- 


1   I  15  REVUE      DE     PARIS. 

nés.  Le  maitre  des  cérémonies  est  un  bommeentre  deuxâges, 
gai ,  officieux ,  et  qui ,  chargé  de  parler  pour  tous  ses  frè- 
res ,  s'acquitte  consciencieusement  de  son  emploi.  En  temps 
de  chasse  surtout,  les  hôtes  ne  manquent  pas  au  couvent  ; 
mais  si  grande  que  soit  l'affluence  ,  on  ne  refuse  à  personne 
un  souper  et  un  lit.  Le  souper  est  servi  aux  étrangers  dans 
le  réfectoire  ,  à  l'heure  où  les  trappistes  prennent  ce  repas  : 
pour  les  religieux ,  il  se  compose  d'un  plat  de  légumes  cuits 
à  l'eau.  Ces  légumes  sont  offertsaux  étrangers  avec  un  assai  - 
sonnement  mondain  ,  et  l'on  y  joint  un  plat  de  viande,  si 
c'est  un  jour  où  les  commandemens  de  l'Église  le  permet- 
tent. Ce  repas  frugal  et  silencieux  ne  dispose  guère  à  la 
gaieté  les  convives  de  hasard  qui  le  prennent  ;  mais  ce  qui 
serre  l'ame ,  c'est  deVoir  quelques-ups  des  religieux  manger 
leur  pain  sec  à  genoux.  Cette  pénitence  d'écoliers  est  un  af- 
fligeant spectacle  lorsqu'on  voit  des  hommes  faits  et  des 
vieillards  contraints  à  s'y  humilier.  A  tout  prendre  ,  ce  cou- 
vent de  trappistes  est  quelque  chose  d'assez  sale  et  d'assez 
prosaïque.  Il  y  a  des  gens  qui  s'attendent  à  trouver  un  abbé 
de  Rancé  dans  chacun  de  ces  moines  ,  et  qui  regardent  la 
Trappe  comme  un  havre  de  paix  et  de  grâce  .  où  l'on  vient 
se  reposer  des  orages  de  la  vie  et  éteindre  ses  passions.  Ceux- 
là  seront  vite  désabusés  par  la  réalité.  Les  trappistes  de  la 
Sainte-Baume  sont  tousde  grossiers  paysans,  à  la  face  idiote, 
que  le  fanatisme  a  racolés  et  que  la  fainéantise  retient  ;  car 
depuis  qu'ils  ont  achevé  la  bâtisse  de  leur  maison  ,  ces  bons 
religieux  vivent  dans  l'oisiveté  de  la  prière  et  se  nourrissent 
de  la  manne  que  fait  pleuvoir  la  charité  chrétienne  dans  le 
sac  toujours  béant  des  frères  quêteurs. 

Une  nuit  passée  à  la  Trappe  est  loin  d'être  une  nuit  de  re- 
pos. A  chaque  heure  la  cloche  se  fait  entendre  .  et  les  reli- 
gieux ,  à  cet  appel .  sont  obligés  de  se  lever  du  lit  de  camp 
où  ils  dorment  et  de  se  rendra  à  la  chapelle  pour  prier.  Ce 
boute-prière  ,  qui  sonne  à  de  si  fréquentes  reprises  .  procure 
aux  voyageurs  un  sommeil  entrecoupé  .  auquel  ils  mettent 
tin  volontiers  dès  l'aurore  pour  aller  visiter  l'ermitage  de 
la  Sainte-Baume.  Le  frire  hospitalier  les  accompagne  et  les 
guide  dans  ce  pèlerinage.  A  travers  la  forêt  qui  couvre  la 
montagne  de  la  Sainte-B.iume .  un  chemin   conduit  par  et 


nKVUP.    DE    PARI*:.  1  17 

douces  sinuosités  jusqu'à  la  grotte  qu'habita  Madeleine  ; 
Madeleine,  cette  poésie  de  l'Ecriture,  qui  versa  ses  parfums 
de  courtisane  sur  les  pieds  du  Christ  ,  qu'elle  essuya  de 
6es  cheveux  ;  Madeleine  ,  qui ,  après  sa  vie  mondaine  ,  s'ou- 
vrit ,  par  le  repentir  et  l'amour  ,  les  deux  portes  du  ciel. 

La  légende  rapporte  que  les  gentils,  voulant  martyriser 
Marie-Madeleine,  ainsi  que  deux  autres  saintes  femmes^ 
Marie ,  sœur  de  Lazare  ,  et  Marthe  ,  et  deux  saints  hommes  , 
Lazare  et  Maximin  ,  les  exposèrent ,  un  jour  ilr  tempête  ,  sur 
DU  frêle  esquif  dépouillé  de  voiles  et  d'avirons.  Mais  le  Sei- 
gneur veillait  sur  ce  vaisseau  ;  les  flots  furent  dociles  sous  sa 
carène  ,  le  ciel  redevint  bleu  sur  son  mât  ,  et  les  vents  souf- 
flèrent doux  et  favorables  sur  sa  poupe;  de  sorte  qu'il  aborda 
sans  avaries  sur  les  cotes  de  la  Camargue.  De  là  les  saints 
personnages  se  répandirent  dans  la  Provence  ,  où  ils  por- 
tèrent les  paroles  de  l'Évangile',  et  Madeleine  termina  son  pè- 
lerinage sur  la  montagne  de  la  Sainte-Baume,  où  elle  Ht 
pénitence  pendant  trente-trois  ans. 

Ses  reliques,  retrouvées  par  Charles  d'Aragon,  comte  de 
Provence ,  furent  déposées  dans  la  grotte  qu'elle  avait  ha- 
bitée. Après  avoir  passé  la  nuit  au  couvent  de  la  Trappe  , 
après  avoir  gravi  à  la  pointe  du  jour  le  Saint-Pilon  ,  d'où 
l'on  découvre  presque  toute  la  Provence  ,  on  redescend  et 
o"h  s'arrête  dans  cette  grotte  que  tant  de  pieux  souvenirs 
consacrent.  Un  frère  trappisîe  vous  y  vend  pour  une  au- 
mône des  chapelets  bénits  ,  et  votre  guide  vous  montre  une 
staluc  dans  l'attitude  de  la  douleur,  qui  passe  pour  l'image 
de  Madeleine  ,  et  auprès  de  laquelle  les  gens  dévots  font  de 
profondes  prières.  Or  voici  l'histoire  de  celte  statue  ■ 

M  le  marquis  de  Valbelle  était  un  gentilhomme  de  Pro- 
vence dont  la  richesse  faisait  proverbe  ,  un  véritable  mar- 
quis de  Carabas,  qui  allait  d'Aix  à  Paris  (deux  cents  lieues) , 
à  petites  journées  ,  en  couchant  chaque  soir  dans  ses  terres. 
Cet  opulent  seigneur  aima  Mllr  Clairon  ,  et  lorsque  celte 
grande  tragédienne  fut  morte,  il  lui  fit  élever  un  magnifique 
mausolée  dans  les  jardins  de  son  château  de  Tourves  ,  situe 
dans  le  Var  ,  près  de  la  Sainte-Baume.  A  la  révolution  , 
Tourves  fut  ravagé,  et  l'on  n'épargna  pas  le  monument 
funèbre  qui  fut  brisé  ,  et  dont  les  débris  ,  recueillis  put 


1  18  REVUE    DE  PARIS. 

mains  charitables,  furent  transportés  à  la  Sainte-Baume.  De 
sorte  que  cette  sainte  statue,  devant  laquelle  les  pèlerins  se 
prosternent,  n'est  autre  chose  qu'une  pleureuse  qui  déco- 
rait le  profane  tombeau  de  Mlle  Clairon  de  la  Comédie-Fran- 
çaise, Madeleine,  moins  la  pénitence,  qui  ne  s'ouvrit  qu'une 
porte  du  ciel. 

EccÈaB  Gcijot, 


LES 


POÈTES  MORTS   AVANT  LAGE 


Vous  me  demandez  d'où  vient ,  en  un  siècle  qui  a  si  pea 
de  croyances  ,  cette  hâte  de  mourir  qui  se  révèle  autour  de 
nous  par  tant  de  suicides?  Je  ne  sais  ;  une  autre  fois  peut- 
être  tenterai -je  de  l'expliquer.  Aujourd'hui  ce  triste  specta- 
cle de  notre  époque  ne  me  préoccupe  que  de  lui-même.  II 
n'est  pas  de  jour  si  beau  qui  ne  garde  une  tache  de  sang  de 
quelque  infortuné  jeune  homme,  et  nulle  année  plus  que 
celle-ci  ne  restera  sillonnée  de  ces  tragiques  souvenirs. 

Plusieurs  lèguent  en  mourant  à  ce  monde  quelques  vers 
d'anathème  ou  de  morne  désespoir.  Il  semble  que  la  poésie 
ait  été  leur  dernière  illusion,  et  qu'ils  soient  morts  parce 
que  la  poésie  elle-même  n'a  pu  soulever  de  leur  vie  le  poids 
du  désenchantement. Ils  rappellent  sans  cesse  à  ma  mémoire 
cette  foule  de  jeunes  poètes  si  vite  disparus  de  ce  monde  , 
que  beaucoup  n'ont  laissé  sur  la  terre  aucune  trace  de  leur 
passage 

Notre  ame  a  des  sympathies  cachées  parmi  les  générations 
delà  tombe.  Rencontrez-vous  sur  le  marbre  le  nom  d'un  jeune 
homme  frappé  de  mort  dans  son  premier  combat  ,  le  nom 
d'une  jeune  femme  lentement  descendue  au  cercueil,  tenant 
encore  son  premier-né  sur  ses  genoux,  vous  vous  prenez  aussi- 
tôt de  pitié  pour  ces  tendres  âmes  si  vite  retournées  à  Dieuj 
et  après  avoir  reconstruit  des  destinées  qui  ont  été  si  courtes 
dans  le  passé  ,  vous  les  faites,  en  imagination  ,  se  continuer 
dans  l'avenir.  Vous  replacez  la  jeune  femme  aux  bras  de  son 


120  RKVUE    DP.     PARIS. 

époux  ,  vous  relevez  le  corps  du  jeune  homme  sur  le  champ 
de  bataille  ,  et  ils  revivent  l'un  pour  la  gloire,  l'autre  pour 
le  bonheur. 

C'est  bien  là  ce  que  j'éprouve  lorsque  ,  dans  mes  solitai- 
res études  ,  parcourant  les  âges  divers  de  la  création  poéti- 
que, je  rencontre  l'un  de  ces  génies  adolescens  qui  furent 
moissonnés  avant  leur  maturité.  Je  relis  alors  avec  émotion 
quelques  pages  du  livre  sur  lequel  chacun  d'eux  a  exhalé  avec 
son  premier  chant  le  dernier  souffle  de  sa  vie  mortelle. 

«<  Venez  à  moi ,  »  leur  dis-je  ,  et  ils  viennent .  et  je  cause 
familièrement  avec  ces  jeunes  et  mélancoliques  ombres  : 
«  Yoye'z. ,  le  jour  meurt,  les  brises  du  soir  agitent  légèrement 
»  les  cimes  à  demi  dépouillées  des  sycomores.  C'est  l'heure 
»  où  sur  la  terre  vous  alliez  chantant  et  rèvani  pour  l'avenir 
»  des  choses  que  les  hommes  d'alors  ne  comprenaient  pas  ; 
»  l'heure  où  sur  tes  lèvres  ,  6  André  ,  notre  langue  se  faisait 
»  si 'douce ,  qu'elle  semblait  une  gracieuse  étrangère  née 
»  comme  toi  dans  Bysance  ;  l'heure  où,  le  front  pâle,  ô 
»  Gilbert,  tu  disais  anathème  à  ce  monde  impie  qui  te  repous- 
»  sait ,  toi ,  venu  de  Dieu  !  Racontez-moi .  pour  que  je  puisse 
»  le  raconter  à  ceux  qui  vous  aiment ,  votre  pèlerinage  de 
»  douleurs,  non  pas  cette  vie  extérieure  et  bruyante  que 
»  chacun  voit ,  qui  se  rassassie  du  pain  de  tous,  qui  s'éclaire 
»  au  soleil  de  tous,  mais  cette  vie  intérieure  du  génie,  alors 
>»  que  ,  timide  et  faible  encore  ,  s'interrogeant  sur  le  chemin 
•  qu'il  doit  suivre  .  il  prend  dieu  en  tiers  de  ce  solennel  eu- 
™  tretien  avec  lui-même  ...»  Ils  me  disent  alors  le  laborieux 
enfantement  d'une  pensée  qui  se  cherche,  qui  se  sent  ger- 
mer, mais  qui  n'a  pas  encore  trouvé  la  forme  sous  laquelle 
elle  doit  éclore  aux  yeux  des  hommes.  L'idiome  que  nous 
faisons  servir  à  nos  besoins  d'ici-bas  n'est  qu'une  grossière 
traduction  de  la  langue  du  poète  ,  et  celle-là  ,  musique  de  la 
terre  ,  n'est  elle-même  que  le  dernier  écho  â'une  langue  plus 
pure ,  qui  est  la  musique  des  cieux  !  Car  entre  les  cieux  et  la 
terre  il  est  uue  échelle  infinie  de  langues  mystérieuses  dont 
la  plus  vulgaire  se  confond  avec  le  chant  de  IVi-enu  >ur  le 
bord  des  sources  .  avec  le  cri  de  l'insecte  sous  le-  feuilles, 
et  dont  la  plus  sublime  va  se  perdre  dans  l'ineffable  silence 
de  l'ange  qui  se  voile  pour  adorer. 


REVUE    DE   PARIS.  121 

Puis  après  leurs  peines  amèrcj,  ce  sont  leurs  joies  qu'ils 
me  confient.  Loin  d'eux  ces  joies  retentissantes  du  triomphe 
qui  se  nourrissent  des  acclamations  de  la  foule  !  La  joie  de 
ces  natures  choisies  est  l'orgueil  naif  de  l'intelligence  qui  a 
trouvé,  elle  aussi,  la  parole  qui  crée  :  elle  ressemble,  cette 
joie,  au  frémissement  de  la  branche  qui  se  redresse  fière- 
ment après  avoir  abandonné  le  fruit  qui  la  courbait  vers  la 
terre.  Mais  ces  ravisseraens  intimes  d'une  pensée  créatrice  , 
ils  commençaient  à  peine  à  les  coûter  que  la  mort  est  venue. 
Leur  génie  n'a  pas  eu  d'âge  mûr  :  ils  ne  comptent  pas  pour 
le  monde  ,  et  ce  n'est  qu'aux  imaginations  solitaires  qu'ap- 
partient l'humble  culte  de  leur  gloire. 

Le  nombre  est  grand  ,  hélas!  des  poètes  morts  avant  le 
temps.  La  France  a  eu  sa  part  de  ces  fleurs  fanées  avant  le 
soir,  de  ces  étoiles  disparues  avant  le  matin;  mais,  pour 
quelques  noms  que  l'histoire  a  sauves  de  l'oubli,  que  d'au- 
tres ,  aveo  le  secret  de  leur  talent,  ont  aussi  emporté  avec 
eux  le  secret  de  leur  nom  ! 

Les  plus  beaux,  les  plus  purs  entre  tous,  ce  sont  ceux  dont 
Gray  a  dit  :  Ils  ont  approché  la  coupe  de  leurs  lèvres  ,  et  ,  la 
trouvant  trop  amère ,  ils  l'ont  rejetée.  Il  y  a  ceux-là  d'abord, 
chères  âmes  ,  qui  n'ont  pris  en  ce  monde  qu'un  baiser  de  leur 
mère  et  quelques  gouttes  de  son  lait.  En  s'éveillant  à  la  vie 
de  l'homme  de  ce  sommeil  mystérieux  dont  ils  dormaient 
avant  de  naître  ,  ils  ont  à  peine  ouvert  les  yeux  ,  et  les  ont 
refermés  aussitôt.  Ce  sont  de  pauvres  petits  anges,  disent 
ceux  qui  les  pleurent.  Non  ,  ce  sont  des  poètes  qui  nous  quit- 
tent ;  ils  diront  là-haut  ce  que  c'est  qu'une  mère  ,  et  les  anges 
deviendront  jaloux  de  ces  orphelins  de  la  terre;  mais  eux, 
tombés  du  sein  maternel,  un  doux  regret  les  suivra  jusqu'au 
sein  des  félicités  divines.  Quelque  chose  va  leur  manquer  au 
ciel ,  le  sourire  de  celte  femme  qu'ils  n'ont  entrevue  qu'un 
moment.  Lorsque  Dieu  aura  dénoué  leur  langue,  ils  mêle- 
ront à  sa  louange  le  nom  de  cette  femme  bien-aimée  ;  ils 
trouveront  des  chants  pour  elle,  car  ce  sont  de  pauwcs 
petits  poètes...  morts  avant  l'âge. 

D'autres  sont  nés  un  malin  de  printemps  et  ont  essayé  de 
vivre  :  car  l'existence  leur  a  souri  dans  le  calice  des  lïcurs 
et  dans  la  molle  clarté  des  astres  ,  ils  ont  grandi  ,  et  en  eux 

»  n 


122  REVUE    I»E    PARIS. 

grandissait  en  même  temps  ce  vague  et  paissant  amour  de 
la  nature  ;  ils  ont  cherché  les  solitaires  sentiers  de  la  forêt,  le* 
chemins  embaumés  qui  mènent  aux  montagnes  ;  ils  se  sont 
assis  aux  bords  des  fleuves  ,  demandant  au  Hot  où  il  allait , 
et[à  l'écorce  flottante  où  le  courant  Pavait  prise.  L'étoile  leur 
a  dit  le  secret  de  sa  lumière  ,  la  fleur  le  mystère  de  son  par- 
fum. Les  uns  ont  aimé  le  soleil  pour  son  éclat  éblouissant  ; 
les  autres  se  sont  recueillis  avec  amour  dans  la  mystérieuse 
fraîcheur  des  nuits  ;  et  c'est  au  milieu  de  ce  doux  enivrement 
de  la  pensée  contemplative  que  la  réalité  est  venue  les  sur- 
prendre.Le  monde  lésa  réclamés  brusquement  pourses  fêtes 
et  pour  sesdouleurs,  et  ils  n'ont  rien  compris  aux  douleurs  de 
ce  monde  ,  rien  à  ses  fêtes.  Lui  parlaient-ils  la  langue  de  leur 
ame,  ce  monde  souriait  de  pitié  .  et  les  savans  daignaient  leur 
apprendre  que  le  soleil  est  poussière  et  poussière  aussi  les 
fleurs.  Ne  valait-il  pas  mieux  mourir  que  de  survivre  a  cette 
poésie  de  leur  berceau?  Ils  sont  morts,  morts  avant  l'âge. 
Un  autre  a  vécu  plus  avant  ;  il  a  vu  le  monde  ,  et  il  a  com- 
pris la  loi  du  monde  ;  il  a  vu  que  cette  loi  est  écrite  sur  deux 
tables  :  Tune  ,  tombée  du  ciel ,  rappelle  à  l'homme  qu'il  ap- 
partient à  la  cité  d'en  haut;  l'autre,  ouvrage  de  l'homme 
lui  marque  sa  place  parmi  les  êtres  de  la  création  ,  et  définit 
ses  droits  et  ses  devoirs.  Il  a  compris  que  cette  loi  est  double, 
parce  que  double  est  l'existence  de  l'homme ,  extérieure 
et  mobile  par  un  côté,  invisible  et  immortelle  par  l'autre, 
et  tournée  vers  la  cité  divine.  Ce  poète  a  vécu  de  cette  double 
vie  ,  homme  parmi  les  hommes ,  ange  parmi  les  anges.  Mais 
bientôt  sa  nature  spirituelle  s'est  vue  aux  prises  avec  ce  qui 
était  matière  en  lui;  car  dans  les  imaginations  vives,  entre 
l'homme  et  l'ange .  l'harmonie  ne  saurait  durer  ;  le  sage  seul 
sait  maintenir  la  paix  entre  ces  deux  puissances.  Le  poète  , 
comme  le  vulgaire  ,  est  l'esclave  dos  ^ens  et  de  l'orgueil .  ou, 
comme  'es  anges ,  le  noble  apôtre  des  vérité*  saintes  ;  calme 
et  sublime,  s'il  ne  regarde  qu'à  la  loi  divine,  impétueux 
comme  la  passion  ,  aveugle  comme  elle,  s'il  n'a  vu  que  la 
loi  humaine  ;  lord  Ryron  .  s'il  succombe;  Lamartine,  s'il 
triomphe  Mais  qu'il  en  est ,  hclas  !  qui  n'ont  ni  la  force  hé- 
roïque qui  se  donne  à  la  vérité  .  ni  l'orgueil  puissant  qui  se 
débat  sous  elle  avec  grandeur!  Ceux-là  périssent  dans  1* 


REVU*    DE    PARIS.  123 

lutte,   et  ce  6ont   encore   des  poètes   morts  avant  Page. 

Et  celui  qui  n'a  trouvé  en  soi  qu'un  génie  impuissant  à  se 
produire, ne  le  plaindrons-nous  pas?  Il  faut  une  langue  à 
6on  génie,  et  la  parole  humaine  se  consume  stérilement  sur 
ses  lèvres.  Encore  si  d'autres  hommes  ne  possédaient  pas  le 
merveilleux  don  qui  lui  a  été  refusé  !  Maisd'autreschantent, 
et  le  monde  écoute;  d'autres  gémissent ,  et  le  monde  pleure; 
d'autres  prient ,  et  le  monde  adore.  Seul  de  tous  ceux  que  la 
Muse  visite  ,  il  se  sent  déshérité  de  la  voix  qui  chante,  de  la 
voix  qui  gérait,  de  la  voix  qui  prie.  Une  sombre  jalousie 
s'empare  alors  de  son  ame  .jalousie  sublime  cette  fois  ,  mais 
dont  on  meurt.  II  meurt,  et  c'est  encore  ,  ô  mon  Dieu  !  un 
poète  mort  avant  l'âge  ! 

Encore  s'il»  s'en  allaient  tous  arec  leur  génie  ! 

Mais  combien  ont  encore  la  force  de  vivre  après  que  l'ins- 
piration les  a  quittés  !  l'homme  continue  encore  sa  destinée 
que  déjà  le  poète  a  fini  la  sienne.  Le  monde  croit  encore 
que  ceux-là  vivent ,  parce  qu'il  les  voit  manger  de  sou  pain  , 
boire  à  ses  fontaines,  dormir  sous  les  arbres  de  ses  chemins. 
Oui ,  ils  vivent  encore  de  la  vie  des  sens  ;  mais  la  vie  du  gé- 
nie ,  où  est-elle  ?  C'étaient  des  poètes ,  et  les  voilà  des  hom- 
mes !  Ils  chantaient ,  et  ils  parlent  ;  ils  volaient  ,  et  ils  mar- 
chent. Il  est  des  heures  dans  celte  existence  nouvelle  où  la 
poésie  leur  revient ,  mais  comme  une  voyageuse  qui  s'arrête 
un  moment  pour  reprendre  haleine  sur  le  seuil  d'une  maison 
connue  ,  et  qui  repart  aussitôt. 

Ah!  plaignons-les,  ces  âmes  tristes,  et  ne  nous  hâtons 
pas  de  les  condamner  ,  car  toutes  ne  sont  pas  déchues. 

Regardez  bien  cet  homme,  jeune  encore,  que  vous 
voyez  gravir  la  montagne.  Il  y  a  une  douloureuse  histoire 
entre  les  deux  rides  qui  déjà  sillonnent  son  front.  Lui  aussi 
a  rêvé  la  gloire  ,  mais  pour  en  faire  rejaillir  l'éclat  sur  une 
tète  aimée  ;  il  a  rêvé  les  chants  suaves  ,  mais  pour  les  épan- 
cher comme  un  parfum  d'amour  sur  les  pieds  d'uBe  femme 
choisie  entre  toutes;  et  ,  la  raain  dans  la  main  de  cette 
femme,  il  s'est  avancé  avec  une  douce  insouciance  au-devant 
de  l'avenir.  Cet  avenir  se  parait  de  loin  des  plus  riantes 
promesses  ,  et  il  est  venu  avec  la  misère,  et  la  faim  s'est 
assise  au  foyer  de  la  maison.  L'amante  est  devenue  une  pau 


12-i  REVUE    DE    PARIS. 

vre  et  simple  épouse  mélancoliquement  penchée  sur  un  ber- 
ceau; le  front  du  jeune  homme  est  devenu  inquiet  etmorose; 
il  pense  encore  à  l'avenir;  mais  ce  n'est  plus  cet  avenir  qui 
se  nomme  la  postérité  ,  c'est  l'aven  ir  de  demain ,  l'avenir  de 
la  soif,  l'avenir  de  la  faim.  Il  a  dit  un  long  adieu  à  la  Muse: 
et  s'est  mis  à  remuer  la  terre  pour  y  faire  germer  l'épi  qu1 
doit  nourrir  sa  famille. 

Oh  !  ne  laissons  pas  arriver  jusqu'à  lui  le  soupir  de  la 
brise  qui  passe,  le  cri  de  l'oiseau  qui  se  cache  sous  la 
feuille  ,  le  murmure  du  ruisseau  qui  fuit  dans  l'ombre  entre 
les  saules ,  la  voix  de  la  tempête  qui  gronde  dans  la  vallée  ; 
car  toutes  ces  voix  diraient  au  poète  de  chanter  .  et  la  poésie 
est  un  hôte  funeste  à  la  pauvreté.  —  Qui  donc  habite  sous 
ce  chaume  ?  dira  quelque  jour  lord  Byron  qui  court  au  galop 
vers  les  Alpes.  —  Un  homme  simple  et  sa  famille  ,  répond 
le  guide.  Arrête  ,  arrête  ,  ô  Childe-Harold  !  descends  de  che- 
val ,  et  viens  serrer  la  main  de  cet  homme.  Comme  toi ,  il 
naquit  poète  ;  mais  ,  vois ,  il  est  mort  avant  l'âge. 

Celui-ci  ne  sait  pas  encore  quel  sort  Dieu  lui  a  fait.  Ses 
premières  années,  il  les  a  vécues  au  sein  d'un  collège  .  dans 
l'insouciante  égalité  du  jeune  âge.  Il  sait  seulement  qu'il  a 
une  famille  ,  une  mère  dont  le  baiser  mouillé  de  douces  lar- 
mes l'attend  à  chaque  automne  ,  et  il  a  laissé  aller  toute  son 
ame  à  cet  amour  de  la  famille,  la  première  passion  de  l'en- 
fant ,  la  plus  pure  passion  de  l'homme   fait.    Puis,  comme 
dans  le  cœur  du  poète  toute  passion  s'exhale  par  la  poésie  , 
à  mesure  qu'il  a  grandi,  il  a  compris  qu'il  fallait  celte  lan- 
gue aux  émotions  du  foyer  domestique.  Cependant,   au   nu- 
lieu  de  son  oublieuse  existence,  uu  matin  son    père  vient  le 
prendre.  «  Mon  fils,  te  voilà  presque  un  homme  ,  et  chaque 
homme  a  son  fardeau  ici-bas.   Seulement  les  heureux  choi- 
sissent le  leur.  Tous  les  chemins  te  sont  ouverts,  toutes  les 
carrières  sont  à  toi  ;  regarde  et  choisis,  car  tu  M  des  heu- 
reux ,  tu  es  riche  !  »  Kiche  !  ce  mot  traverse  comme  un  éclair 
cette  ame  jusque-là  étrangère  à  la  vie  réelle,  Riche  !  il  pourra 
donc  faire  des  heureux    L'enfance  est  naturellement  | 
reuse  et  inso ueieuse  d'elle-même.  Mais  ce  n'est  jamais  im- 
punément qu'on  met  la  main  dans  l'or.  C'est  une  lutte  qui 
.s'engage  .  lutte  terrible,  car  le  vaincu  sera  l'esclave  du  vain- 


BK\  l    »      Dl     PARIS.  1  2", 

queur.  Esclave  de  l'or  t  l'homme  fera  le  mal  ;  le  bien  ,  s'il 
est  son  maître  S'il  triomphe  ,  à  la  bonne  heure  !  c'est  la 
vertu  avec  le  génie  S'il  succombe  ,  le  froid  du  métal  passe 
vite  à  son  ame.  En  touchant  le  seuil  splendide  de  la  maison 
paternelle  ,  le  jeune  homme  s'est  senti  de  l'orgueil.  Celte 
maison  éiait  naguère  à  ses  yeux  le  sanctuaire  d'une  félicité 
ineffable  ,  maintenant  il  a  hâte  d'en  sortir;  il  a  de  l'or  ,  et 
l'or  paie  l'amour,  paie  la  puissance,  paie  le  bruit;  tout 
cela,  bonheur  des  âmes  vides.  Le  voilà  riche,  admiré, 
courtisé  ,  envié  de  tous.  De  tous  ?  oh  !  non  pas ,  car  ce  n'est 
plus  bélat I  qu'un  poète  mort  avant  l'âge. 

Celui-là  ,  vainqueur  de  tous  les  obstacles,  est  resté  poète 
dans  le  siècle ,  mais  à  la  condition  de  veiller  jour  et  nuit , 
comme  la  prêtresse  antique  ,  sur  le  feu  sacré  de  ses  croyan- 
ces. Puis  il  est  allé  aux  rivages  lointains  chercher  une  voix 
qui  parle  de  l'avenir  dans  la  cendre  des  générations  du 
passé.  Il  a  gravi  les  sentiers  du  mont  Oreb ,  les  rochers  so- 
nores des  cataractes  de  la  vieille  Egypte  ,  la  cime  hautaine 
de  Delphes  ,  la  prophétique  cité  !  De  ces  hardis  sommets  des 
religions  antiques  il  a  regardé  dans  le  cœur  de  l'homme 
pour  y  trouver  le  secret  des  futures  destinées  du  genre 
humain.  Mais  ce  secret  est  celui  de  Dieu  ,  et  la  part  de  l'hu- 
manité est  assez  belle  de  l'espérance.  Un  hymne  donc  à  l'es- 
pérance? 11  chante,  mais  les  hommes  déjà  n'entendent  plus. 
Le  poète  ,  en  revenant  à  la  terre  natale  ,  la  retrouve  en  proie 
aux  révolutions.  Pendant  qu'il  cherchait  au  loin  l'avenir  , 
l'avenir  se  hâtait  sourdement  ,  et  les  événemens  marchaient 
plus  vite  que  ses  idées.  Ne  lui  dites  pas  que  ce  n'est  plus  au 
moment  où  le  navire  peut  s'ensevelir  dans  l'océan  que  le 
matelot  abandonne  la  manœuvre  pour  écouter  le  chant  de 
l'oiseau  qui  passe  :  il  le  sait.  Ne  lui  dites  pas  qu'un  \vcnt 
âpre  va  dessécher  bien  vite  sur  ses  lèvres  celte  rosée  de 
poésie  qu'il  vient  épancher  sur  les  âmes;  il  le  sait  encore. 
Un  noble  devoirlui  reste  à  remplir.  Il  se  plongera  intrépide- 
ment dant  la  sombre  et  majestueuse  poésiede  l'action,  la  der- 
nière qui  nous  reste  quand  l'autre  s'en  est  retournée.  Quand 
la  patrie  veut  des  bras  qui  combattent  et  non  plus  des  voix 
qui  chantent ,  ce  sont  ses  bras  qu'il  lui  apporte.  Y'oilà  désor- 
mais sa  mission  C'est  toujours  une  ame  grande,  une  ame 
9  11. 


126  REVUE    DE    PARIS. 

sainte  ;  mais  le  poète,  où  est-il  ?  Le  poète  est  mort  avant 
l'âge. 

Si  ,  par  l'un  de  ces  beaux  jours  qui .  vers  la  fin  del'hiver, 
décèlent  déjà  l'approche  du  printemps  ,  vous  êtes  allé  vous 
promener  au  soleil,  vousaurez  vu  sans  doute  un  jeune  homme 
languissant  et  flétri  se  traîner  douloureusement  d'arbre  en 
arbre  vers  ce  rayon  sous  lequel  vous  vous  êtes  réfugié.  Il  va 
lentement ,  et  lentement  promène  autour  de  lui  des  regards 
indifférens  à  toute  chose ,  hormis  à  ce  beau  soleil ,  son  ami 
d'automne  qui  revient.  Les  yeux  éteints  du  malade  se  rani- 
ment par  degrés, et  un  vague  sourire  se  dessine  sur  ses  lèvres 
pâles  à  mesure  que  lui  arrivent  les  tièdes  émanations  du 
printemps.  Ce  jeune  homme  fut  un  poète.  Mais  l'ame  s'est  af- 
faissée sous  le  poids  du  corps,  et  c'est  le  corps  maintenant 
qui  défaille  après  l'ame.  Savez-vous  ce  qu'aujourd'hui  la  poésie 
est  pour  lui  ?  La  première  feuille  qui  verdit  sous  le  soleil  de 
mars  ,  la  dernière  qui  jaunit  sous  la  brise  de  décembre  Le 
jour  où  ses  sensations  confuses  seront  redevenues  des  pen- 
sées ,  ce  jour-là  le  feu  se  sera  un  instant  ranimé  pour  s'étein- 
dre. L'esprit  aura  fait  effort  pour  soulever  la  matière,  et  la 
matière  se  brisera  pour  lui  donner  passage.  L  homme  achè- 
vera de  mourir  ;  mais  le  poète,  il  y  a  long-temps  déjà  qu'il 
est  mort....  hélas  !  mort  avant  l'âge. 

Que  ne  se  hâte-t-il  aussi  de  quitter  la  terre  .  celui  dont  la 
raison  s'est  égarée  ,  pauvre  orphelin  délais^'  de  la  vie  intel- 
lectuelle ?  Dès  l'enfance  ,  il  aimait  à  se  précipiter  dans  ces 
mystérieuses  profondeurs  de  l'intelligent*]  abimes  sur  le 
penchant  desquels  chancelait  le  pied ,  tournait  la  tète  de 
Pascal.  Un  attrait  invincible  l'attirait  à  ces  hauts  et  effrayans 
problèmes,  ame,  Dieu,  néant,  éternité.  Il  avait,  pour  les  com- 
prendre, la  parole  inspirée  de*  saints  livres  .  mais  lui  même 
il  voulait  les  lire  sur  le  front  de  Dieu,  sur  la  face  des  mondes. 
Il  montait,  montait,  montait  toujours,  et  le  vertige  l'a  saisi 
sur  ces  hauteurs  encore  vierges  de  la  pensée.  Il  y  ace  vertige 
de  tout  le  monde  qui  vous  prend  sur  les  tours  élancées  des 
cathédrale-; .  qui  vous  attend  au  bord  des  précipices,  que 
vous  retrouverez  sur  les  falaises  de  l'oeran  :  mais  il  en  est 
un  autre  plus  étrange  qui  s'empare  de  l'ame  aussi  bien  que 
du  corps.  Celui-là  vous  plonge  dans  une  sorte  de  sommei' 


REVUR    DE    PARIS.  127 

ivre  qui  vous  transforme  tout  entier.  On  éprouve  6ous  son 
empire  non  plus  seulement  la  crainte  de  se  laisser  tomber  , 
mais  je  ne  sais  quelle  tentation  fatale  de  se  précipiter.  Une 
irrésistible  fascination  s'exhale  des  grands  aspects  de  la  na- 
ture, vallées  sans  fond  ,  mer  sans  bornes.  Oh  !  la  délicieuse 
ballade  que  celle  où  Goethe  raconte  l'histoire  du  pécheur 
attiré  ,  entraîné  par  la  nymphe  des  eaux,!  Eh  bienj!  cette 
séduction  inexpliquée  encore  du  monde  physique  ,  on  a  vu 
des  aines  réprouver  en  face  du  monde  des  idées.  Malheur  à 
elles, car  leur  raison  s'endormira  dans  l'épouvante  !  Que  de 
nobles  intelligences  victimes  de  cette  sublime  préoccupation  •' 
que  d'Empédocles  dévorés  par  la  flamme  inexorable  du  vol- 
can !...  Ce  sont  autant  de  poètes  moissonnés  avant  le  temps. 

Il  en  est  un  autre  qu'il  faut  plaindre  ,  celui  qui ,  après  avoir 
conquis  un  beau  nom  par  un  beau  livre ,  met  sa  renommée 
au  service  d'une  avarice  ambitieuse,  et  se  trouve  un  matin 
n'avoir  traversé  la  gloire  que  pour  arriver  plus  vite  à  la  for- 
tune. Il  élait  né  grand  poète ,  il  mourra  spéculateur  habile. 
Ingénieux  mécanicien  delà  parole ,  lorsqu'il  a  tiré  une  œu- 
vre de  la  poussière  de  son  atelier,  il  lui  met  au  front  un  beau 
titre  ,  la  couronnant  de  fleurs  ,  comme  le  marchand  de  l'an- 
tiquité faisait  les  esclaves  qu'il  menait  vendre.  Habile  à  se 
façonner  selon  les  caprices  du  moment,  il  sait  où  peut  s'ar- 
rêter la  popularité  de  tel  goût,  et  commencer  la  vogue  de 
tel  autre.  Ce  qu'il  faut  à  l'oisiveté  du  riche  ,  l'été,  sous  les 
ombrages  de  sa  villa,  età  sa  turbulenteaclivité  dans  les  longs 
soirs  de  l'hiver,  nul  ne  sait  cela  mieux  que  lui.  Donnez-lui 
seulement  en  or  le  poids  de  son  génie  ,  et  il  vous  le  livre  tout 
entier.  Depuis  ce  livre  éloquent,  œuvre  sacrée  de  ses  veilles 

au  jour  de  la  pauvreté,  le  poète  est  mort mort  avant  l'âge; 

mort  comme  celui  qui  a  jeté  sa  vie  en  proie  à  l'ambition,  mort 
comme  celui  qui  a  livré  son  cœur  au  ver  de  la  volupté,  comme 
celui  qu'une  grande  douleur  a  brisé  ,  comme  celui  dont  la 
raison  a  défailli ,  comme  celui  qui  a  fait  de  ses  prédilections 
les  plus  chères  un  long  sacrifice  au  devoir. 

Ils  vivent  cependant  chacun  de  ce  souffle  que  Dieu  leur 
laisse  ;  mais ,  au  terme  de  cette  existence  empruntée  ,  vient 
une  heure,  heure  solennelle  où  chacun  d'eux,  redevenu  poète 
tout-à-coup  ,  ramène  ses  regards  en   arrière  sur  les  long» 


I  _  I  REVUE    DE    PÀHIS. 

jours  qu'il  a  vécus.  L'ambitieux  se  ressouvient  avec  amer- 
tume de  cette  jeunesse  où  tout  fut  candeur  et  dévouement, 
le  voluptueux  voit  lui  apparaître  pour  la  dernière  fois  les 
douces  et  fraîches  rêveries  de  son  jeune  âge  qu'il  a  trainées 
toutes  souillées  ,  tout  échevelées,  d'orgie  en  orgie  .  et  l'un 
et  l'autre  se  sentent  ressaisis  violemment  par  ce  démon  de 
la  poésie  ,  poésie  vengeresse  maintenant .  dont  la  parole 
brûle  les  lèvres  qu'elle  touche,  et  qui.  dans  un  langage  d'une 
sombre  magnificence  .  leur  demande  compte  de  ses  dons. 

Mais  ces  dons .  elle  vous  les  rapporte  à  ce  moment  suprê- 
me, ô  vous  dont  la  noble  jeunesse  les  trouva  moins  beaux 
que  la  vertu  .  moins  doux  que  le  sacrifice  !  En  une  heure 
d'inspiration  sublime  se  résument  pour  vous  les  plus  intimes 
jouissances  de  celte  vie  d'éclat  et  de  renommée  dont  vous 
avez  généreusement  détourné  les  yeux;  et  cette  heure  cou- 
ronne magnifiquement  votre  obscure,  mais  sainte  desti- 
née .  comme  ces  feux  allumés  sur  les  hauts  lieux  .  qui  n'en 
éclairent  que  la  cime,  et  laissent  à  l'humble  clarté  delà 
lune  les  flancs  de  la  montagne. 

Il  renaitra  aussi  un  moment  à  la  poésie  l'infortuné  dont 
l'intelligence  est  demeurée  captive  au  fond  des  abîmes  du 
doute.  Il  retrouvera  sa  raison  avant  de  mourir,  pour  éprou- 
ver ce  qui  arrive  au  voyageur  .  lorsque  le  soir  ,  avant  de 
s'endormir,  il  se  soulève  un  moment  sur  sa  couche  avec  le 
vague  souvenir  de  sa  longue  et  périlleuse  journée.  Oh!  puisse 
alors  la  mémoire  du  poète  ne  revoir  dans  le  passé  que  le 
jour  du  départ  ,  si  beau  ,  si  frais,  si  parfumé  «l'espérance  , 
si  différent  ,  hélas!  de  tous  ceux  qui  l'ont  suivi! 

Maintenant  paix  à  vos  cendres  .  familles  déshéritées  de  la 
Muse  ,  pauvres  génies  orphelins  ensevelis  dans  la  tombe  ! 
Aux  autres  le  bruit  et  la  renommée  ,  à  vous  le  silence  et  l'ou- 
bli !  Aux  autres  le  culte  des  générations  .  à  vous  l'indiffé- 
rence des  âges  !  Aux  autres  les  glorieuses  funérailles,  à  vous 
les  gouttes  d'eau  lustrale  que  le  passant  jette  par  pitié  sur 
le  drap  noir  étendu  à  la  porte  d'une  maison  !  Aux  autre» 
les  apothéoses  de  la  foule .  à  vous  le  vague  regret  q 
promeneur  .  en  automne  .  donne  à  tout  ce  qui  meurt  avant 
'e  temps  ' 

|  VK. 


LE  FILS  DU   MILLIONNAIRE 


HISTOIRE  bE  PROVINCE. 


Les  étrangers  que  la  saison  des  eaux  minérales  allire 
chaque  année  dans  la  peine  ville  de  Bourbon  se  plaisent  à 
remarquer,  au  centre  de  la  ville,  une  vieille  maison  noire 
comme  si  le  feu  y  avait  passé  ,  et  qui  présente  dans  sa  con- 
struction les  principaux  caractères  de  l'arctiitecture  du 
quinzième  siècle.  Aux  deux  angles  de  la  façade  s'élèvent 
deux  tourelles  dont  les  toits  pointus  soutiennent  des  girouet- 
tes de  dimension  peu  commune.  La  porte,  à  cintre  sur- 
baissé ,  est  surmontée  d'un  écusson  de  pierre  que  supportent 
deux  lions  en  relief ,  et  dont  les  armoiries  ,  soigneusement 
grattées  à  l  époque  de  la  terreur  ,  ont  fait  place  à  un  cadran 
solaire.  Les  fenêtres,  partagées  par  une  croix  de  pierre  en 
quatre  compartimens ,  sont  ornées  de  figures  grotesques 
d'hommes,  de  femmes  et  d'animaux.  Au  bord  du  toit .  qua- 
tre ou  cinq  grandes  figures  de  renards  et  de  lévriers  s'avan- 
cent horizontalement  sur  la  rue ,  et  font  l'office  de  gout- 
tières ;  enfin  l'édifice  est  couronné  par  trois  mansardes 
délicatement  sculptées,  au  sommet  desquelles  s'élèvent 
comme  trois  panaches  des  ornemens  de  plomb  assez  sem- 
blables pour  la  forme  à   des  pied-;  d'artichauts. 

Comme  tout  ce  qui  porte  l'empreinte  d'un  temps  recule  . 
celte  maison  gothique  inspire  à  la  fois  un  sentiment  de 
respect  et  une  sorte  d'intérêt  rêveur.  On  pense  à  ce  qu'elle 
a  pu  être  dans  sesjoan  de  jeunesse  et  de  splendeur;   on 


ISO  REVUE    DE    PARIS. 

aime  à  se  demander  quelle  sorte  de  gens  ont  tour  à  tour 
vécu  dans  son  enceinte,  quelles  joies  et  quelles  douleurs  y 
ont  été  éprouvées.  Malheureusement  sur  tout  cela  il  n'existe 
aucune  tradition  ,  pas  même  une  de  ces  fables  populaires 
attachées  en  tout  pays  aux  murs  des  vieux  bâtimens  ,  et 
qu'on  répète  sans  y  croire  pour  amuser  l'imagination  des 
voyageurs.  Tout  ce  que  les  habitans  de  Bourbon  savent  de 
cette  demeure  ,  c'est  qu'elle  fut  construite  jadis  pour  un 
chancelier  de  France  ,  et  que  depuis  longues  années  elle 
appartient  à  Mme  Deschamps  ,  veuve  d'un  homme  de  loi, 
bonne  femme,  très-entendue  en  affaires,  et  qui  loue  ses 
appartemens  le  plus  cher  possible  durant  la  saison  des  eaux. 
Si  par  hasard  la  personne  qui  donne  ces  renseignemens  est 
étrangère  à  l'industrie  locative,  elle  a  soin  d  ajouter  : 
«  Entrez  pour  voir  l'intérieur  ,  il  est  plus  gai  que  la  façade  , 
et  vous  serez  reçu  à   merveille.  » 

En  effet ,  une  cour  régulière  bien  sablée  et  garnie  de 
j.lates-bandes  se  présente  d'abord  à  la  vue  .  et  sert  comme 
de  vestibule  à  un  assez  beau  jardin.  A  droite  on  remarque 
un  large  escalier  en  pierre  ,  à  gauche  le  petit  salon  où 
Mm«  Deschamps  se  tient  d'ordinaire.  C'est  la  pièce  la  plus 
moderne  de  la  maison  :  elle  est  boisée  et  peinte  en  gris  ;  des 
gravures  encadrées  de  bois  noir  ,  et  représentant  toute 
l'histoire  de  la  chaste  Susanne  ,  sont  disposées  le  long  des 
murs,  suivant  l'ordre  chronologique  ;  en  face  d'un  secré- 
taire en  marqueterie  ,  sur  lequel  est  une  pendule  d'albâtre, 
6e  trouve  un  petit  piano  de  forme  ancienne  chargé  d'un 
panier  à  ouvrage,  d'un  gros  volume  in-folio  servant  de 
presse  à  des  rubans,  et  d'un  coussin  sur  lequel  deux  ou  trois 
chats  dorment  habituellement  côte  à  côte.  La  décoration 
de  l'appartement  est  complétée  par  une  douzaine  de  chaises 
de  tapisserie  ,  remarquables  en  ce  que  l'étoffe  dont  elles 
sont  recouvertes  ayant  fait  jadis  partie  d'une  riche  tenture 
qui  représentait  la  chasse  de  Diane  .  chaque  siège  paré  d'un 
lambeau  pris  au  hasard  n'offre  à  l'œil  que  des  dessins  bizar- 
res et  des  tigures  tronquées.  Sur  l'un  ,  c'est  la  moitié  d'un 
bras  ou  les  trois  quarts  d'une  tète  ;  sur  l'autre,  des  cornes  de 
cerf  ou  la  hure  d'un  sanglier. 

Le  15  juin  )8..  ,   à  7  heures  du  matin  ,   M™e  Deschamps, 


RKVl    F     Dl     PARIS.  131 

qui  s'était  levée  avec  le  jour,  déjeunait  ,  en  camisole  et  en 
bonnet  de  nuit ,  près  de  la  fenêtre  de  son  salon  donnant  sur 
la  rue.  Elle  remplissait  de  son  embonpoint  demeuré  une 
bergère  assez  large  pour  deux,  et  dans  celte  position  sa 
personne  semblait  taillée  à  quatre  étages  :  d'abord  le  ven- 
tre ,  ensuite  la  poitrine  ,  puis  le  double  menton  ,  enfin  une 
figure  épanouie  où  se  perdaient  en  quelque  sorte  des  traits 
encore  fins  et  agréables  ,  quoiqu'ils  eussent  au  moins  soi- 
xante ans.  Son  déjeuner,  posé  sur  une  table  ronde  ,  con- 
sistait en  une  tasse  de  café  et  quelques  tranches  de  pain 
grillé.  Sur  la  même  table  ,  entre  le  pot  à  crème  et  le  su- 
crier, un  petit  chat  gris  se  tenait  gracieusement  assis  sur 
ses  pattes  de  derrière  ,  et  regardait  d'un  œil  plein  de  con- 
voitise le  café  fumant  dans  lequel  Mmc  Deschamps  versait 
avec  méthode  ,  et  pour  ainsi  dire  goutte  à  goutte,  une  crème 
aussi  blanche  qu'épaisse.  De  temps  en  temps  ,  le  petit  chat 
avançait  doucement  la  patte  jusque  sur  le  bord  de  la  tasse  , 
puis  il  la  retirait  aussitôt ,  soit  par  crainte  d'une  correction  , 
soit  à  cause  de  la  chaleur.  La  vieille  dame  mangeait  en 
silence  ,  ne  prêtant  aucune  atlention  à  la  pantomime  de  son 
favori  ni  à  ses  miaulemens  plaintifs  et  caressans  ,  lorsque 
trois  coups  frappés  aux  carreaux  de  la  fenêtre  atlirèrent  ses 
regards  de  ce  côté.  Elle  reconnut  à  travers  les  vitres  la 
figure  longue  et  affairée  de  Mme  Firmin  ,  l'une  de  ses  voisi- 
les.  —  Est-ce  que  nous  allons  ensemble  au  marché  ?  dit 
Mme  Deschamps  eu  ouvrant  la  fenêtre.  C'est  mon  jour  de 
provisions  :  un  moment ,  et  je  suis  à   vous. 

—  Il  ne  s'agit ,  ma  chère  amie  ,  ni  de  marché  ni  de  provi- 
sions pour  l'instant  ,  répondit  Mme  Firmin  d'une  voix  basse 
et  mystérieuse ,  j'ai  une  nouvelle  importante  à  vous  commu- 
niquer. 

—  Importante  pour  moi  ?  dit  Mme  Deschamps  avec  vivacité. 

—  Pour  nous  deux ,  ma  chère. 

—  En  ce  cas  ,  entrez  vite  ,  vous  me  conterez  cela  pendant 
que  je  ferai  ma  toilette. 

—  Oh  !  je  n'ai  pas  le  temps  à  présent,  et  d'ailleurs  je  n'ai 
aucune  envie  que  les  voisins  nie  voient  entrer  chez  vous  de 
si  bonne  heure;  il  ne  faut  point  donner  l'éveil  à  la  curiosité 
ma  nouvelle  exige  le  plus  grand  secret. 


1    52  REVUE    DE    PARIS. 

—  Bah  !  bah  !  qui  serait  assez  fin  pour  deviner  ce  que  vous 
allez  me  dire  à  l'oreille?  Allons,  ma  voisine,  entrez  vite  ,  il 
n'y  a  personne  dans  la  rue. 

—  C'est  vrai;  mais  aux  fenêtres  :  ne  voyez-vous  pas  l'abbé 
Barbeau  planté  à  la  sienne  ?  C'e^t  le  plus  grand  sournois  de 
la  terre  ,  et  l'on  ne  peut  rien  lui  cacher  :  sous  le  prétexte  de 
ne  pouvoir  dormir  à  cause  de  ses  crampes  ,  il  passe  la  nuit  à 
épier  le  prochain;  aussi  Dieu  sait  ce  qu'il  raconte?  hier 
encore Mais  je  vous  dirai  tout  cela  tantôt  après  dî- 
ner, sur  les  quatre  heures;  et  jusque-là  motus,  entendez- 
vous? 

—  Madame  Firmin  ,  vous  me  mettez  le  diable  en  tète  avec 
votre  mystère.  Mon  ménage  ira  tout  de  travers.  Ah-çà ,  au 
moins  ,  soyez  exacte  :  à  quatre  heures  précises. 

Les  deux  voisines  se  dirent  adieu  ,  et  Mmc  Deschamps  re- 
vint à  son  café  ,  mais  il  n'en  restait  plus  une  seule  goutte. 
Durant  la  conversation  ,  le  petit  chat  s'était  dépêché,  sans 
bruit  et  avec  une  rare  précision  ,  d'avaler  tout  le  contenu  de 
la  tasse  ,  qui  paraissait  avoir  été  rincée  par  la  main  la  plus 
soigneuse.  Content  de  sa  bonne  fortune,  il  peignait  ses 
moustaches  encore  humides ,  lorsque  sa  maîtresse  s'aperçut 
du  larcin.  a  Le  fouet,  le  fouet  !  monsieur  Griffon  ,  vous,  aurez 
le  fouet ,  »  s'écria-t-elle  en  poursuivant  l'animal  .  qui,  sau- 
tant légèrement  de  meuble  en  meuble,  courut  se  réfugier 
sous  une  chaise  ,  où  il  se  blottit,  le  corps  allongé,  la  queue 
tremblante  et  les  yeux  braqués  comme  deux  rayons  de  lu- 
mière sur  la  figure  fâchée  de  M<nf  Deschamps;  mais  la  co- 
lère de  la  vieille  dame  s'apaisa  bientôt ,  ou  pour  mieux  dire 
changea  l'objet.  Le  crime  du  chat  fut  mis  sur  le  compte  de 
Mme  Firmin.  «  <Ju'est-ce  qu'elle  me  veut  .  murmurait 
M,ue  Deschamps  ,  avec  ses  grands  secrets  qu'elle  ne  peut  dire 
que  le   soir?  C'était  bien  la  peine  de   me  déranger  pour  si 

peu  de  chose  ,  quelque  commérage .  des  bagatelles Je  ne 

m'en  occuperai  pas  .  et  je  n'y  veux  plus  songer.  ■  Mais  elle 
eut  beau  se  répéter  plusieurs  fois  ces  derniers  mots,  elle  y 
pensa  toute  la  journée.  Après  une  foule  de  conjectures  et 
beaucoup  d'impatience,  l'heure  de  la  révélation  sonna  à 
l'horloge  de  la  ville  .  et  M'»r  Firmin  ne  tarda  pas  à  se  mon- 
trer. Mais  avant  de  rapporter  l'entretien  que  le-  deux  voisi- 


REVUE    TIF    PARTS.  133 

nés  eurent  ensemble,  il  est  nécessaire  d'entrer  dans  quelques 
détails  qui  les  feront  mieux  connaître. 

Depuis  la  mort  de  son  mari,  Mffle  Deschamps  était  restée 
en  possession  d'une  fortune  de  3  à  4,000  livres  de  rentes, 
qu'elle  administrait  avec  une  parfaite  économie,  ne  dépensant 
juste  par  an  que  le  tiers  de  son  revenu.  Cette  parcimonie  , 
qui  ne  devait  profiter  qu'à  ses  héritiers  collatéraux  ,  prove- 
nait moins  chez  elle  d'un  instinct  d'avarice  que  de  l'envie 
de  passer  pour  une  excellente  femme  de  ménage ,  ou  ,  selon 
le  vocabulaire  provincial,  pour  une  femme  de  mérite.  Quatre 
fois  par  an  ,  ni  plus  ni  moins  ,  elle  dérogeait  avec  éclat  à  ses 
habitudes,  en  donnant  un  grandissime  diner.  Heureuse- 
ment la  servante  de  la  maison  savait  les  secrets  du  pot  au 
feu,  et  ne  contait  à  personne  avec  quels  sacrifices  d'absti- 
nence sa  maîtresse  rétablissait  l'équilibre.  Pour  rendre  à 
Mmc  Deschamps  pleine  justice,  il  faut  dire  que  ce  n'était 
par  une  vanité  vulgaire  qu'elle  donnait  ces  dîners  célèbres 
dans  toute  la  ville  ;  elle  professait  une  sorte  de  vénération 
religieuse  pour  sa  maison ,  cette  antique  demeure  d'un  chan- 
celier de  France;  et  c'était  afin  de  lui  rendre  quelque  chose 
de  son  ancienne  splendeur,  afin  qu'elle  ne  dérogeât  pas  entre 
ses  mains  ,  que  la  bonne  dame  se  croyait  obligée  à  ces  frais 
trimestriels  de  représentation.  Comme  toutes  les  passions 
humaines,  l'amour  de  Mm*Deschamps  pour  sa  maison  pouvait 
bien  avoir  aussi  son  coté  d'égoisme.  Cette  maison  était  la 
source  la  plus  productive  de  son  revenu  ;  et  tant  que  durait 
la  saison  des  eaux,  les  baigneurs  étrangers  payaient  chère- 
ment l'honneurd'y  loger.  Avant  tout. elle  désiraitavoir  pour 
locataires  des  personnes  titrées,  de  hauts  fonctionnaires,  ou 
des  gens  connus  par  leur  fortune  ;  majs  dans  les  mauvaises 
années  elle  était  moins  aristocrate  ,  et  agréait  en  soupirant 
tous  ceux  qui  se  présentaient. 

Quanta  M'"c  Firmin,  c'était  une  mère  de  famille  âgée  d'en- 
viron cinquante  ans  ,  pleine  d'activité  et  de  savoir-faire. 
Restée  veuve  au  bout  de  quelques  années  de  mariage,  san3 
fortune  et  avec  quatre  filles  ,  elle  avait  trouvé  le  moyen  de 
les  faire  élever  aux  dépens  de  ses  parens  ,  de  ses  amis ,  et  de 
ses  voisins  mêmes,  sans  qu'il  lui  en  coûtât  rien.  Mais  il  |*a- 
gissait  de  les  marier,  car  elles  étaient  devenues  grandes ,  et 
B  12 


13  \  REVUE    DE     PARIS. 

c'était  le  point  difficile.  Mme  Firrain  y  songeait  nuit  et  jour, 
et  jamais  ses  vues  ne  s'arrêtaient  sur  des  partis  médiocres. 
Il  lui  fallait  quatre  gendres  riches  ,  ou  d'un  rang  élevé,  ou 
même  l'un  et  l'autre  à  la  fois  ,  si  la  chose  était  possible.  Du 
reste  la  beauté  de  ses  filles  lui  semblait  justifier  suffisamment 
la  hauteur  de  ses  prétention»  maternelles.  A  l'affût  de  toutes 
les  occasions  qui  pouvaient  se  présenter  d'un  bout  à  l'autre 
du  département  ,  elle  épiait  en  outre  avec  autant  d'adresse 
que  de  persévérance  les  célibataires,  jcunesou  vieux,  français 
ou  étrangers,  qui  arrivaient  aux  eaux  de  Bourbon.  En  un 
mot ,  elle  était  pour  les  gens  à  marier  qui  se  rencontraient 
sur  son  passage  comme  un  chien  d'arrêt  pour  le  gibier.  Ru- 
ses ,  expédiens,  intrigues,  rien  ne  lui  coûtait  dès  qu'elle 
avait  cru  entrevoir  un  moyen  de  parvenir  à  son  but. 

L'amitié  des  deux  voisines,  quoique  assez  récente  .  était 
fondée  sur  la  base  la  plus  solide,  celle  d'un  intéièt  récipro- 
que- L'une,  pour  faire  valoir  sa  maison  et  se  procurer  des 
locataires  selon  son  cœur  ,  spéculait  sur  la  prodigieuse  ac- 
tivité ,  les  nombreuses  relations,  et,  comme  elle  le  dirait 
elle-même,  sur  les  belles  connaissances  de  la  mère  de  fa- 
mille; et  celle  ci,  en  revanche,  comptait  trouver  des  maris 
pour  ses  filles  parmi  la  clientèle  de  son  amie.  Dès  qu'elles 
furent  assises  l'un  à  côté  de  l'autre  dans  le  petit  salon  , 
Mme  Firmin  ouvrit  ainsi  la  conversation.  —  Nous  voilà  déjà 
au  milieu  de  juin  ,  ma  chère  ,  et  pas  un  seul  baigueur  chez 
vous! 

—  Il  ne  s'agit  pas  de  cela,  mais  de  votre  secret,  interrom- 
pit Mme  Deschamps  avec  un  peu  d'humeur ,  et  puis  je  ne  vois 
pas  de  raison  pour  me  lamenter  si  tôt  ;  la  saison  ne  fait  que 
commencer,  et  M.  Portai  ,  le  fameux  médecin  de  Paris,  m'a 
fait  promettre  une  famille  entière  de  gens  comme  il  faut.  Ce 
sera  pour  mon  premier. 

—  Et  que  diriez- vous  ,  ma  voisine,  si  je  vous  procurais . 
pas  plus  tard  que  ce  soir ,  un  locataire  pour  votre  second  ? 
que  diriez- vous  .  hein  ? 

La  figurede  Mmc  Deschamps  s'éclaircit  tout-à-coup,  et  elle 
répondit  d'une  voi\  doucereuse  :  —  Ce  que  je  dirais?  je  di- 
rais qu'il  n*y  ■  pas  de  meilleure  voisine,  de  meilleure  amie 
que  Mme  Firmin. 


uni-  k    i>!    VABIt.  18o 

—  Eh  bien  !  ma  chère,  vous  pouvez  à  l'instnnt  même  pré- 
parer les  trois  chambres  du  second  .  pour  y  recevoir  le  fils 
d'un  millionnaire. 

—  Le  fils  d'un  millionnaire  !  s'écria  M,ne  Deschamps  avec 
emphase  et  en  levant  les  bras,  je  vais  tout  de  suilc..  ..  Fran- 
çoise, Françoise...  Mon  Dieu  ,  la  vieille  sotte!  voilà  qu'elle 
est  dehors  ;  je  l'ai  envoyée  en  commission. 

—  Ne  vous  fâchez  pas  ,  dit  M '"  Firmin,  vous  avez  le  temps; 
on  n'arrivera  guère  que  sur  les  sept  heures.  Mais  .  ma  chère 
amie  ,  service  pour  service  ,  j'en  ai  un  à  vous  demander  ,  et 
en  outre  la  plus  grande  discrétion. 

Le  sourire  disparut  aussitôt  du  visage  de  Mme  Deschamps, 
et  elle  se  dit  à  elle-même  :  <*  Diantre,  la  voisine  veut  que  je 
lui  paie  sa  commission;  elle  a  toujours  besoin  d'argent,  et 
il  va  falloir  que  je  lui  en  prête.  »  Puis,  reprenant  tout  haut  : 

—  Un  service,  dit-elle  ,  ma  chère?  ah  !  vraiment  de  tout 
mon  cœur,  c'eat-à-dire  si  j'en  ai  le  moyen  ,  car  vous  sa- 
vez... 

—  Je  sais,  répondit  M»ne  Firmin  sans  attendre  la  fin  de  la 
phrase ,  je  sais  ce  que  vous  êtes  capable  de  faire.  »  Et  en 
parlant  ainsi  elle  donna  à  sa  voisine  une  poignée  de  main 
tout  amicale.  Celle-ci ,  de  plus  en  plus  effrayée  de  cet  empres- 
sement qui  lui  semblait  de  fort  mauvais  augure  ,  tirait  sa 
main  à  elle  et  reculait  sa  chaise  en  disant  :  — Voisine,  ma 
chère  voisine...  à  propos,  je  ne  vous  ai  pas  conté  la  bonne 
aubaine  qui  vient  d'arriver  à  l'abbé  Barbeau.  Il  a  reçu  300 
francs  d'arriéré  sur  lesquels  il  ne  comptait  plus;  il  est  dans  la 
joie  de  son  amc,  le  pauvre  cher  homme,  et  je  lui  ai  entendu  dire 
que  la  somme  entière  était  au  service  de  ses  amis  ,  moyen- 
nant (>  pour  l()t) ,  comnic  de  juste  !  Il  est  si  obligeant  ! 

—  Je  ne  m'en  suis  guère  aperçue  ,  dit  M"e  Firmin;  mais 
laissons  l'abbé  et  ses  cent  écus;  si  mon  plan  réussit,  voisine, 
vous  et  moi  nous  en  aurons  bien  d'autres  à  notre  service, 
et  cela  sans  intérêts. 

—  Un  plan  !  reprit  Mm«  Deschamps  tant  soit  peu  rassu- 
rée; un  plan!  mais  dites-moi  donc  tout  rondement  de  quoi 
il  s'agit.  (Juel  diable  de  préambule  vous  faites  depuis  un 
quart  d'heure  !  Allons  ,  au  fait. 

Mme  Firmin  allongea  la  tête  ,  et  ,  regardant  de  droite  <  t 


136 


REVUE    DE     PaRIS. 


de  gauche,  elle  mit  ses  deux  mains  de  chaque  coté  de  sa 
bouche  et  dit  :  —  Eh  bien  !  ma  chère  ,  il  faut  que  nous  ma- 
riions ma  petite  Juliette  à  ce  fils  de  millionnaire. 

—  Ah  !  madame  Firruin  .  y  pensez-vous  ?  Juliette  est  une 
jolie  enfant,  c'est  vrai  ;  mais  le  fils  d'un  millionnaire  ,  un 
homme  si  riche  ! 

—  Justement ,  ma  chère ,  ce  sera  un  homme  trop  grand 
pour  calculer  comme  nous  autres;  il  voudra  faire  un  ma- 
riage d'inclination  ,  et  ma  Juliette  est  charmante  ,  élevée 
comme  un  ange,  car  vous  savez  qu'elle  a  été  à  Paris...  Je 
me, charge  de  conduire  l'affaire  dès  qu'elle  aura  été  emman- 
chée ,  mais  c'est  là  le  point  difficile.  Vous  m'entendez ,  chère 
voisine,  et  pour  cela  je  compte  sur  vous. 

—  Volontiers  .  madame  Firrain  ,  volontiers  ;  on  pourra 
tâter  ie  terrain,  cela  ne  coûte  rien  ;  mais  pourquoi  nous  oc- 
cuper de  Juliette  .  votre  dernière,  avant  de  songer  aux  trois 
aînées?  En  bonne  justice... 

—  C'est  mon  affaire  ,  madame  Deschamps.  Au  reste  ,  je 
vous  dirai  en  confidence  que  j'ai  des  projets  pour  les  trois 
autres.  Le  mariage  de  ma  Thérésia  est  déjà  en  fort  bon 
train.  Sa  pauvre  cousine  est  au  plus  mal  ;  les  médecins  ne 
lui  donnent  pas  quinze  jours  de  vie. 

—  Sa  cousine  ,  ah  !  ah!  mais  je  ne  comprends  pas  bien 
ce  que  la  mort  de  cette  dame  peut  avoir  de  commun  !... 

—  Ah!  madame  Deschamps,  on  voit  bien  que  vous  n'ê- 
tes pas  mère  de  famille  !  Vous  ne  comprenez  pas  qu'une  fois 
la  cousine  enterrée  il  restera  un  homme  veuf ,  encore  jeune  , 
riche  .  et  qui  plus  est  sans  enfans;  que  ma  Thérésia  sera  là 
pour  pleureravec  lui,  et  qu'il  scconsolera  avec  elle.  Croyez- 
vous  donc  que  j'aurais  envoyé  celte  pauvre  enfant  à  la  cam- 
pagne durant  la  saison  des  eaux  .  pour  être  garde-malade 
auprès  de  sa  cousine  .  et  rien  de  plus?  Non  .  madame  De#- 
champs  .  non  ;  c'est  une  affaire  sûre  .  c'est  une  affaire  d'or. 
Mais  parlons  de  Juliette  :  cette  enfant  est  mon  bijou  ,  c'est 
la  plus  gentille  et  la  plus  aimable  des  quatre  .  et  voilà  pour- 
quoi je  la  destine  à  notre  fils  de  millionnaire. 

—  Dieu  veuille  .  ma  voisine  ,  que  tout  cela  réussisse!  Mais 
quel  est  le  nom  du  monsieur  ? 

—  Emile    Raymond.    Ecoutez    cette  petite   lettre,  que 


Rl\  I   1       DK     PARIS.  I    .7 

Mmc  d'Arnaud  ,  qui  est  malade  à  sa  campagne  ,  m'a  envr 
pour  vous  la  communiquer,  écoutez  : 

Paris,  le  10  juin  18... 

«  Madame  et  chère  amie  . 

«  Permettez-moi  de  vous  recommander  ,  ainsi  qu'à  l'ex- 
cellente Mme  Deschamps,  dont  je  n'oublierai  jamais  les  soins 
affectueux  ,  un  jeune  homme  plein  de  mérite  à  qui  l'on  a 
conseillé  l'usage  de  vos  eau\  minérales.  C'est  M.  Emile  Ray- 
mond, dont  le  nom  déjà  célèbre  ne  doit  pas  vous  être  in- 
connu ;  il  compte  rester  à  Bourbon  un  mois  pour  le  moins  , 
et  selon  toute  apparence  il  y  arrivera  le  15  au  soir.  Ayez  la 
bonté  de  l'aider  de  votre  mieux  pour  tous  les  arrangemens 
nécessaires,  et  agréez  ,  madame  et  chère  amie,  l'assurancede 
mes  sentimens  les  plus  dévoués.  » 

—  Bon,  dit  Mme  Deschamps;  mais  qui  nous  dit  que  ce 
M.  Emile  Raymond  soit  le  fils  d'un  millionnaire  ? 

—  C'est  moi  qui  le  dis,  répliqua  vivement  Mme  Firmin  ; 
écoutez  encore  et  ne  m'interrompez  plus.  L'hiver  dernier, 
quand  j'étais  à  Paris  ,  chez  ma  cousine  Lebas  .  rue  Chariot , 
au  Marais  ,  on  ne  parlait  dans  tout  le  quartier  du  Temple 
que  des  bals  de  M.  Raymond  ,  le  fameux  banquier  million- 
naire. J'allais  avoir  une  invitation  pour  moi  et  pour  Juliette 
quand  mes  maudites  affaires  m'ont  rappelée  ici.  Eh  bien! 
c'est  le  propre  fils  de  ce  M.  Raymond  qui  vient  aux  eaux. 
La  chose  tombe  sous  le  sens,  un  nom  célèbre,  un  nom  qui 
ne  doit  pas  nous  être  inconnu  :  pesez  ces  expressions ,  ma 
voisine ,  etjugez  vous-même  s'il  y  a  lieu  d'?voir  le  moindre 
doute. 

Mm«  Deschamps  fit  un  signe  de  tète ,  et  elle  ajouta:  —  Je 
serai  ravie  que  Juliette  devienne  une  grande  dame;  en  at- 
tendant ,  voilà  un  locataire  comme  il  en  faut  à  ma  maison. 

—  Elle  cadeau  de  noces  ,  reprit  M1"'  Firmin  en  souriant, 
voilà  ce  qui  ne  vous  manquera  pas  non  plus. 

—  Ah  !  fi  donc  ,  fi  donc,  ma  chère  voisine;  ne  croyez  pas 
que  l'intérêt 

9  12. 


138  REVUE     DE       PARIS. 

—  Mon  Dieu  ,  à  qui  le  dites-vous  ,  Madame  Deschamps  , 
vous  la  meilleure  amie,  la  plus  généreuse  ? 

Ce  compliment  fit  sourciller  la  vieille  dame  ;  le  mot  géné- 
reuse surtout  lui  paraissait  cacher  quelque  piège.  Cependant 
elle  se  rassura  complètement  lorsque  sa  voisine  eut  ajouté  : 
Ah  çà  !  je  tous  quitte  ,  je  suis  très-pressée  ;  il  faut  que  j'aille 
préparer  Juliette,  lui  donner  le  mot  d'ordre.  Convenons  de 
nos  faits,  en  voici  le  programme  :  1°  faire  bon  visage  à 
M.  Emile  Raymond  ;  2°  l'inviter  à  diner  demain  chez  vous  , 
et  l'empêcher  de  se  rencontrer  avec  la  grande  Constance  , 
que  je  trouve  toujours  sur  mes  talons  quand  je  veux  produire 
mes  filles. 

—  A  merveille  pour  cela,  je  comprends,  interrompit 
Mme  Deschamps  ;  mais  le  diner  est-il  si  nécessaire? 

—  Absolument;  c'est  le  meilleur  moyen  de  brusquer  la 
première  entrevue.  Vous  aurez  ma  fille  et  moi .  l'abbé  Bar- 
beau ,  personnage  muet  à  table  .  qu'il  faut  caresser  pourqu'il 
ne  nous  trahisse  pas,  et  enfin  Mme  Audriet ,  qui  est  à  moitié 
sourde  et  aux  trois  quarts  aveugle. 

—  Mais  demain,  voisine  ,  un  diner  demain  !  y  songez-vous? 
Je  n'ai  rien  de  prêt ,  et  vous  savez  commej  aime  à  faire  les 
choses.  Il  me  faut  huit  jours. 

—  Huit  jours  !  ah,  Dieu  de  Dieu  !  ce  serait  la  mort  de  notre 
projet.  Si  nous  ne  prenons  pas  les  devans .  ce  sera  pour  une 
autre,  madame  Deschamps,  et  adieu  le  cadeau  de  noces.  La 
mère  de  Constance  est  à  l'affût ,  l'intrigaute  !  Aucune  bassesse 
ne  lui  coûtera.  Il  n'y  a  donc  pas  de  temps  à  perdre.  Si  vous 
voulez,  je  vous  prêterai  une  poularde,  un  filet  de  bœuf  et 
six  assiettes  de  dessert. 

—  Merci ,  merci ,  ma  voisine  ,  dit  Mme  Deschamps  d'un  air 
piqué;  je  trouverai  moyen  d'arranger  tout  cela  et  de  faire 
honneur  a  ma  maison. 

—  Eh  bien  !  adieu  donc  ,  je  vais  guetter  à  la  fenêtre  l'ar- 
rivée du  futur. 

Mme  Firmiu  ,  en  prononçant  ces  derniers  mots,  prit  son 
ombrelle  pour  sortir  ;  mais  son  amie  l'arrêta  et  lui  dit  :  — 
Croyez-vous  qu'on  ait  parle  à  Taris  du  prix  de  WÊÊ  appar- 
tenons? 

—  Je  n'en  sais  rien  .  mais  qu'est-ce  que  cela  peut  faire  ? 


KK\  1,K     1)L     l'A  RIS. 


1-SO 


—  Gela  fait  beaucoup  ;un  millionnaire  ne  lient  pas  à  l'ar- 
gent ,  el  dans  tous  les  cas  il  doit  pâj  cr  pis  I  qu'un  autre.  Je 
lui  louerai  <>  t'r.  par  jour  au  lieu  <!<■  i. 

—  Mais,  ma  voisine,  pourquoi  faire  des  exceptions?  Cela 

pourrait  effrayer  le  jeune  homme  ;  d'ailleurs  il  vous  est  re- 
commande. 

—  Madame  Firmin,  vous  ne  songez  qu'à  vos  affaires;  il 
me  semble  qu'il  n'y  aurait  pas  de  mal  à  ce  que  je  fisse  les 
iuiennes  en  même  temps 

—  Eli  bien!  arrangeons-nous  :  louez  vos  chambres  du 
second  4  francs  10  sous  par  jour.., 

—  Non  pas,  il  me  faut  ;">  francs,  pas  un  sou  de  moins. 
Songez  donc  que  j'ai  besoin  de  m'indemniser  de  tous  les 
frais  que  va  m'occasioner  ce  mariage;  n'ai-je  pas  déjà  une 
diner  ? 

—  Bien,  bien,  voisine,  comme  vous  voudrez. — El  Mme  Fir- 
min sortit,  puis  revint  sur  ses  pas  d'un  air  empressé.  — J'ou- 
bliais, madame  Deschamps,  une  recommandation  impor- 
tante :  ne  faisons  devant  ce  jeune  homme  aucune  allusion  à 
la  fortune  de  son  père,  si  lui-même  n'en  parle  pas  le  pre- 
mier. Je  ne  serais  pas  fâchée  d'avoir  l'air  d'ignorer  totale- 
ment qu'il  est  riche.  Et  d'ailleurs  il  sera  bien  plus  agréable 
pour  lui  de  se  croire  aime  sans  intérêt...  Adieu.— Et  Mn,t  Fir- 
min sortit  cette  fois  pour  tout  de  bon. 

La  vieille  dame  ,  restée  cule,  prit  deux  ou  trois  prises  de 
tahaed'un  Sir  pensif,  cl  en  branlant  la  tête  comme  quelqu'un 
qui  n'est  pas  entièrement  sur  d'être  satisfait  ;  puis  elle  se  leva 
de  son  siège  .  et  dit  à  moitié  haut ,  à  moitié  entre  ses  dents  : 
<i  Tout  cela  est  bel  et  bon  ;  mais  ,  quoi  qu'en  dise  la  voisine , 
je  louerai  6  francs  h  ce  jeune  homme  ,  je  le  dois  pour  l'hon- 
neur de  ma  maison  :  les  gens  riches  n'estiment  les  choses 
que  quand  on  les  leur  l'ait  bien  payer.  Voilà  qui  est  dit.  u  Et 
là-dessus  elle  alla  préparer  l'appartement  destiné  au  fils  du 
millionnaire. 

Quand  l'arrosoir  ,  le  balai  et  la  brosse  eurent  passé  dans 
tous  les  coins  et  recoins  ,  M",c  Deschamps,  un  plumeau  à  la 
main  ,  s'arrêta  au  milieu  de  la  chambre  ,  et  jeta  autour  d'elle 
un  regard  de  satisfaction  ,  un  regard  attendri  ,  semblable  à 
celui  d'une  mère  qui  vient  d'acheverla  toilette  de  son  enfant. 


140 


REVUE    DE    PARIS. 


v>  Quelle  chambre  charmante!  quel  bel  appartement!  «  s'écria- 
t-elle  à  plusieurs  reprises ,  n'ayant  pour  son  enthousiasme 
d'autre  confident  qu'elle-même  ,  circonstance  heureuse  qui 
lui  épargnait  les  chancesprobables  d'une  vivecontradiction. 
En  effet ,  l'appartement  du  second  sur  le  devant,  celui  où 
s'étaient  conservés  le  plus  de  vestiges  de  l'ancien  état  de  la 
maison  ,  avait  par  cela  même  quelque  chose  de  si  étrange 
que  la  servante  refusait  obstinément  d'y  entrer  seule  après 
le  coucher  du  soleil.  Pour  tout  autre  œil  que  celui  d'un  anti- 
quaire passionné  ,  il  offrait  une  parfaite  alliance  du  laid ,  du 
triste  et  de  l'incommode.  La  principale  chambre  était  un 
énorme  galetas  qu'éclairait  une  seule  fenêtre  divisée  en  qua- 
tre panneaux  dont  les  vitres  ,  enchâssées  dans  de  petites  la- 
mesde  plomb ,  étaient  taillées ,  les  unes  en  carré  et  les  autres 
en  polygone  ,  de  manière  à  s'ajuster  ensemble  et  à  former 
un  dessin  régulier.  En  face  de  la  porte  s'élevait  une  cheminée 
gigantesque  dont  le  manteau,  décoré  de  moulures  gothiques, 
était  soutenu  par  deux  figures  d'anges  ailés ,  en  tunique  ,  et 
l'étole  au  cou.  Au  lieu  de  plafond  .  des  solives  cannelées  en 
chêne  d'Irlande  ,  autrefois  d'un  beau  jaune  clair,  maintenant 
brunes  et  enfumées,  seprolongeaient  parallèlement  d'un  bout 
à  l'autre  de  la  pièce;  enfin  des  meubles  de  toutes  les  époques, 
depuis  le  bahut  du  seizième  siècle  jusqu'à  la  chiffonnière 
contournée  du  dix-huitième,  des  sièges  de  toutes  les  formes 
et  de  toutes  les  couleurs  ,  figuraient  pêle-mêle  le  long  des 
murailles  en  partie  boisées  ,  en  partie  couvertes  d'une  vieille 
tenture  en  maroquin  doré.  Après  avoir  accompli  avec  une 
minutieuse  exactitude  letravail  de  propreté  que.  pour  l'hon- 
neur dû  sa  maison,  elle  ne  confiait  jamais  à  personne,  M™f  Pes- 
champs  alla  reprendre  sa  place  habituelle  dans  le  petit  salon, 
en  face  de  la  fenêtre.  Elle  tira  de  son  panier  à  ouvrage  un 
morceau  de  tapisserie  réservé  pour  les  grandes  occasions 
comme  ouvrage  de  cérémonie  .  et  se  mit  à  travailler  avec  une 
distraction  visible  ,  portant  ses  yeux  tantôt  sur  la  fenêtre 
qui  donnait  sur  la  rue  ,  tantôt  sur  le  cadran  de  la  pendule  . 
et  fredonnant  entre  ses  dents  une  vieil  air  d'opéra-comique 
dont  les  paroles  semblaient  faire  allusion  aux  pense 
bfol  qui  l'occupaient  : 


RLYl   1      M    PARIS.  141 

Faut  attendre  avec  patience  , 

Le  jour  de  d'main  c'est  un  beau  jour. 

Sur  les  huit  heures,  le  claquement  d'un  fouet  de  poste, 
musique  toujours  douce  à  l'oreille  des  habi  tan  s  d'une  ville  qui 
possède  des  eaux  minérales ,  se  fit  entendre  à  travers  les  cris 
des  enfans  et  les  aboiemens  des  chiens.  Beaucoup  de  têtes 
se  montrèrent  aux  fenêtres  :  «  Une  calèche  !  une  calèche  !  » 
disait-on  ,  et  quelques-uns  ajoutaient  :  «  C'es*t  un  baigneur  ! 
—  C'est  un  voyageur!  disaient  les  autres;  il  ne  fera  que  pas- 
ser. —  Non,  la  voiture  s'arrête  à  la  Houle-d'Or. —  Eh  !  mon 
Dieu  non  !  elle  va  plus  loin.  —  Au  diable!  dit  l'aubergiste  de 
la  Boule- d'Or ,  qui  s'était  un  peu  trop  hâté  d'arriver  sur 
le  devant  de  sa  porte,  ce  sera  encore  pour  quelque  baraque 
bourgeoise.  D  Pendant  ce  temps,  la  calèche  arrivait  en  faco 
delà  vieille  maison,  dont  la  propriétaire,  toute  rayonnante 
de  joie  ,  s'avança  en  faisant  à  l'étranger  ,  qui  aussitôt  mit 
pied  à  terre,  une  révérence  des  plus  gracieuses.  C'était  un 
homme  de  vingt-huit  à  trente  ans  ,  d'une  figure  agréable 
et  surtout  pleine  d'expression;  il  répondit  d'une  manière 
polie  aux  empressemens  de  sa  future  hôtesse  ;  mais  il  parut 
plus  attentif  à  considérer  la  façade  de  la  maison  qu'à  écou- 
ter le  détail  de  ses  agrémens  intérieurs,  sur  lesquels  Mme  Des- 
champs ne  tarissait  pas.  Lorsque  le  jeune  homme  entra  dans 
l'immense  chambre  à  coucher  dont  il  a  été  parlé  plus  haut  , 
son  attention  à  tout  examiner  devint  encore  plus  grande  ;  il 
se  promenait  de  long  en  large,  il  allait  d'un  meuble  à  l'autre, 
et  s'écriait  :  «  C'est  très-curieux  ,  c'est  vraiment  curieux!  » 
Encouragée  par  ces  exclamations  de  bon  augure,  Mme  Des- 
champs se  hasarda  aussitôt  à  parler  des  C  francs  par  jour- 
«  Tout  ce  que  vous  voudrez,  madame,  répondit  l'étranger 
en  continuant  son  examen  et  en  regardant  avec  une  expres- 
sion de  plaisir  la  cheminée,  la  fenêtre,  la  tenture  et  les  meu- 
bles ;  tout  ce  que  vous  voudrez  ;  cet  appartement  me  plait  au 
dernier  point!  >•>  Ces  paroles,  qui  satisfaisaient  à  la  fait  la 
double  passion  de  Mmc  Deschamps  ,  arrivèrent  droit  à  son 
cœur,  et  ce  fut  avec  une  émotion  qui  allait  jusqu'aux  larmes 
qu'elle   répondit  à  son  locataire.   En  prenant  congé  de  lui 


142  REVUE    DE    PARIS. 

avec  de  nouvelles  cérémonies  ,  elle  eut  soin  de  l'inviter  à 
dîner  chez  elle  pour  le  lendemain. 

Dès  le  matin  de  ce  grandjour,  tandis  que  Françoise  allu- 
mait les  fourneaux  et  commençait  les  préparatifs  du  diner, 
Mme  Deschamps  se  rendit  en  toute  bâte  chez  sa  \oisine. 
Mme  Firmin  avait  passé  une  très-mauvaise  nuit ,  tour  à  tour 
agitée  par  l'espoir  du  succès  et  par  la  crainte  d'un  revers;  sa 
figure  ,  longue  et  tirée,  ses  yeux  fatigués,  juraient  avec  le 
visage  frais  et  les  regards  brillans  de  sa  fille.  La  tête  chargée 
d'un  triple  rang  de  papillottes  ,  Juliette  se  tenait  à  genoux 
devant  sa  mère  ,  qui  passait  au  fer  les  boucles  de  ses  cheveux 
blonds  enveloppées  de  papier  noir.  Cette  opération  parais- 
sait causer  une  vive  impatience  à  la  jeune  fille  ;  elle  faisait 
une  mine  boudeuse  et  regardait  les  mouches  voler  en  atten- 
dant le  moment  de  sa  délivrance.  —  Je  t'assure,  maman, 
disait-elle  lorsque  Mme  Deschamps  entra  dans  la  chambre  , 
je  t'assure  que  je  ne  me  soucie  pas  du  tout  de  ce  fils  de  mil- 
lionnaire. 

—  Taisez-vous,  petite  sotte  ,  et  ne  vous  remuez  pas  tant, 
car  je  vais  vous  brûler,  dit  Mmc  Firmin  d'un  ton  sec  et  sé- 
rieux ;  et  apercevant  sa  voisine  ,  elle  ajouta  avec  une  grande 
volubilité  de  langue  : — Eh  bien!  ma  chère  madame  Des- 
champs, il  est  arrivé  en  calèche;  contez-moi  tout  cela,  qu'a  t-il 
dit?  qu'a- t-il  fait?  comment  est-il? 

—  Charmant  !  charmant  !  répondit  la  vieille  dame  avec  une 
expression  d'enthousiasme. 

Juliette  secoua  la  tète  en  souriant  avec  malice  :  —  Oh! 
vous  dites  cela  ,  madame  Deschamps  ,  parce  qu'il  est  riche! 

—  Pas  du  tout  !  mademoiselle  ;  je  dis  qu'il  et  charmant , 
parce  qu'il  est  poli,  très-poli,  qu'il  connaît  son  monde, 
qu'il  ne  chicane  pas  sur  le  prix  des  ehosea  ,  qu'il  a  toutes  les 
manières  d'un  homme  comme  il  faut .  entendez-vous  ? 

Juliette  haussa  les  épaules  d'un  air  incrédule  et  dédai- 
gneux. 

—  Et  puis,  ajouta  M»*»'  Deschamps  .  c'est  un  fort  joli  gar- 
çon ;  il  a  i\es  yeux  noirs  longs  comme  cela  ,  et  la  vieille 
dame  allongeait  un  de  ses  gros  doigts  potelés  et  chargés 
de  bagues. 

—  Et  ses  cheveux  ?  dit  Juliette. 


REVUE    DE  PARIS.  1   \  ', 

—  Noirs  comme  ses  yeux.  Ah!  tu  auras  là  un  joli  mari, 
mon  bijou  ! 

—  Ma. lame  Deschamps ,  est-il  fjrand  ou  petit  ? 

—  Ni  l'un  ni  l'autre  ;  taille  moyenne  ,  très-bien  mis  et  fait 
à  peindre. 

—  Tiens,  maman,  dit  Juliette  en  riant,  c'est-il  drôle! 
voilà  justement  comme  je  les  aime. 

—  C'est  fort  heureux!  dit  la  mère.  Croiriez- vous  ,  ma- 
dame Deschamps,  que  celte  petite  péronnelle  ne  voulait 
pas  en  entendre  parler?  Mademoiselle  disait  que  tous  les 
hommes  riches  sont  bètes  ! 

En  ce  moment  ||*m  Deschamps  .  qui  était  près  de  la  croi- 
sée ,  fit  un  Reste  de  surprise  ,  et  s'écria  :  —  Tenez  ,  le  voilà 
qui  passe,  là  à  droite;  il  va  aux  bains  ! 

La  mère  et  la  fille  se  précipitèrent  à  la  fois  du  côté  de  la 
croisée!;  mais  aussitôt  M">e  Firmin  arrêta  Juliette  par  le 
bras  :  —  Ne  vous  montrez  pas  comme  cela  ,  mademoiselle  ■ 
ne  vous  montrez  pas  ! 

—  Oh.'je  l'en  prie  maman,  laisse-moi  le  voir,  dit  Ju- 
liette en  se  déballant  et  en  frappant  du  pied  avec  impa- 
tience ;  laisse-moi  donc  ,  il  faut  bien  que  je  sache  s'il  me 
plaira  ! 

—  Ce  n'est  pas  nécessaire,  tenez-vous  tranquille;  tout 
le  mouvement  que  vous  vous  donnez  va  vous  brouiller  le 
teint. 

—  Ah  ça  ,  mes  amies ,  reprit  Mme  Deschamps ,  je  vous  dis 
adieu,  car  je  n'ai  pas  le  temps  de  jaser  :  le  jeune  homme  a 
accepté  mon  dîner;  ainsi  tenez-vous  sous  les  armes  pour 
quatre  heures  précises.  De  ce  pas  je  vais  inviter  l'abbé  avec 
Mme  Audriet ,  et  puis  aider  un  peu  Françoise  à  la  cuisine.  Ce 
n'est  pas  pour  vous  le  reprocher,  mais  vous  me  donnez  une 
fière  besogne. 

Lorsque  la  vieille  dame  fut  sortie  ,  M«»«  Firmin  s'assit  dans 
l'embrasure  de  la  croisée  ,  et  ordonna  à  Juliette  de  se  pla- 
cer devant  elle.  «  Ah  ça  ,  ma  fille ,  dit-elle  avec  gravité  ,  vous 
rappelez-vous  la  leçon  que  je  vous  ai  faite  hier?  * 

Juliette  leva  les  yeux  comme  pour  chercher;  puis,  frap- 
pant ses  mains  l'une  contre  l'autre  :  —Oui,  maman,  je 
sais...  Tu  m'as  dit  de  me  faire  adorer  du  fils  du  million- 


144  REVUE    DE    PARIS. 

naire ,  d'être  jolie  ,  d'être  aimable  et  de  montrer  mes  talens. 

—  Sans  doute  ,  mademoiselle  ,  c'est  le  fond  de  la  chose  , 
maisjeneme  suis  pas  expliquée  si  crûment....  En  vérité  , 
ma  fille,   vous  avez  encore  lespril  si  peu  formé,  queja-' 
mais  l'on  ne  croirait  que  vous  avez  passé  trois  ans  dans  la 
capitale. 

—  Mais  ,  maman ,  tu  te  trompes  aussi  ,  toi ,  tu  te  trompes 
toujours  quand|tu  parles  de  cela  ;  c'est  trois  mois  que  je  sui3 
restée  à  Paris,  et  j'aurais  bien  voulu.... 

—  Taisez-vous,  mademoiselle,  et  songez  qu'une  fille  de 
votre  âge  doit  répondre  oui  à  tout  ce  que  dit  sa  mère.  Je 
t'assure,  Juliette,  que  si  tu  ne  sais  pas  mieux  te  conduire  , 
je  ferai  venir  Alexandrine ,  Thérésia  ou  Naida ,  pour  épouser 
le  fils  du  millionnaire  ! 

Cette  menace,  prononcée  d'un  ton  sévère,  effraya  telle- 
ment la  jeune  fille,  qu'elle  se  mit  à  pleurer.  Ses  larmes  eu- 
rent le  double  effet  d'attendrir  le  cœur  maternel  de  M^0  Fir- 
min  ,  et  de  lui  faire  craindre  qu'un  chagrin  trop  vif  ne  vint 
tout-à-coup  gâter  le  teint  frais  et  reposé  de  sa  fille;  elle 
s'empressa  d'essuyer  les  yeux  de  Juliette  avec  un  linge 
mouillé  ,  afin  qu'ils  ne  devinssent  pas  rouges.  La  paix  ainsi 
rétablie,  on  s'occupa  de  la  toilette.  Cette  occupation  dura 
trois  heures  ,  et  mit  au  supplice  la  pauvre  Juliette ,  dont  le 
désir  deplaireétailloin  d'être  égal  à  l'ambition  de  Mœe  Fir- 
min.  Tiraillée  par  les  mains  de  sa  mère  ,  et  presque  étouffée 
dans  son  corset,  elle  murmurait  entre  ses  dents  :  —  Ah' 
s'il  n'avait  pas  les  yeux  noirs,  comme  je  le  détesterais  ! 
Enfin,  le  dernier  coup  de  peigne  fut  donné ,  la  dernière 
épingle  attachée  ,  et  la  jeune  fille,  raide  dans  sa  robe  comme 
une  poupée  habillée  de  taffetas  gommé,  reçut  Tordre  de 
marcher  bien  droite  pour  la  vérification  définitive,  et  de  ne 
plus  s'asseoir  jusqu'au  dîner,  afin  de  n'être  pas  chiffonnée. 
Heureusement  quatre  heures  sonnèrent  bientôt. 

Lorsque  la  mère  et  la  fille  entrèrent  dans  le  salon  de 
Mme  Deschamps,  où  tous  les  convives  se  trouvaient  déjà 
réunis,  l'abbé  Barbeau  et  Mne  Audriet,  qui  éîaient  gens  de 
bon  appétit ,  firent  un  ah  !  ah  !  de  plaisir  ,  et  le  jeune  étran- 
ger se  leva  d'une  manière  polie,  mais  sans  adresser  à  Ju- 
liette ce  regard  d'admiration  sur  lequel  Mme  Firmin   avait 


RBVU1    nK    l'ARis.  1  \.) 

compte  pour  le  débol  ;  nu  contraire  ,  il  eut  peine  à  s'empê- 
cher  de  sourire  en  voyant  la  révérence  cérémonieuse,  la 
tournure  à  la  fois  guindée  et  importante  de  la  mère  ,  et  le 
singulier  attifnge  de  la  jeune  personne,  surchargée  de  coli- 
fichets et  de  rubans  de  toutes  les  couleurs.  Mme  Firmin  s'a- 
perçut, sans  en  deviner  la  cause,  que  leur  entrée  n'avait 
produit  aucun  effet  ;  niais  il  fallait  plus  d'un  échec  pour  la 
déconcerter.  Avec  son  assurance  ordinaire,  elle  entama  la 
conversation,  en  disant  à  Mme  Deschamps  :  u  Mille  pardons, 
ma  chère,  si  nous  arrivons  un  peu  tard  ,  Juliette  s'est  ou- 
bliée à  son  piano,  après  avoir  terminé  un  paysage  à  l'a- 
quarelle; nous  n'avions  plus  que  dix  minutes  pour  la  toi- 
lette ,  à  peine  si  nous  avons  eu  le  temps  de  nous  habiller  ; 
voilà  notre  excuse.  Tout  cela  fut  prononcé  d'une  voix  flûtée 
et  avec  une  sorte  de  grasseyement  parisien  que  M""  Firmin 
affectait  dans  les  occasions  solennelles.  A  chaque  mensonge 
de  sa  mère,  Juliette  baissait  les  yeux  et  rougissait  ;  mais  il 
est  difficile  de  savoir  si  le  trouble  qu'elle  «'prouvait  était  dû 
tout  entier  à  sa  droiture  de  cœur  ,  car  la  vue  de  M.  Emile 
venait  de  produire  sur  elle  une  impression  qui  la  rendait 
encore  plus  timide  qu'à  l'ordinaire. 

On  se  mit  à  table.  Mmc  Audrict  et  l'abbé  dévoraient  ;  mais 
ce  dernier,  pendan' qu'il  mangeait  de  son  mieux,  trouvait 
encore  le  moyen  ue  regarder  tout  le  monde  en  dessous. 
Mme  Deschamps  entassait  les  morceaux  sur  les  assiettes,  et 
faisait  les  honneurs  de  son  diner  avec  un  grand  luxe  de 
paroles.  Quant  au  jeune  Parisien  ,  il  s'ennuyait  beaucoup  et 
trouvait  un  peu  rude  le  métier  d'homme  poli  en  province. 
Parlant  peu  et  d'un  air  distrait ,  il  n'adressait  pas  même 
un  coup  d'œil  à  MU*  Firmin  qui  avait  élé  placée  en  face  de 
lui.  La  pauvre  Juliette  avait  fini  par  croire  ,  sur  la  parole 
de  sa  mère  ,  qu'elle  plairait  infailliblement  dès  qu'on  l'au- 
rait vue.  La  parfaite  indifférence  de  celui  dont  elle  devait 
enlever  le  cœur  d'assaut  fut  pour  elle  une  véritable  morti- 
fication ;  de  plus,  elle  tremblait  d'être  grondée  et  punie  de 
son  peu  de  succès  en  rentrant  à  la  maison ,  et  cette  crainte, 
à  laquelle  se  mêlaient  d'autres  pensées  d'une  nature  vague 
et  mystérieuse,  amena  une  larme  au  bord  de  ses  paupières; 
clic  baissa  la  tète,  et,  le  moment  d'après ,  soit  pour  respi- 
9  [3 


1  46  REVUE    DE    PARTS. 

rer  plus  à  Taise ,  soit  par  une  inspiration  de  coquetterie  , 
elle  se  délivra  à  la  fois  de  son  grand  chapeau  rose  et  d'une 
écharpe  de  barége  ponceau.  Cette  partie  ridicule  et  désa- 
vantageuse de  sa  toilette  ainsi  enlevée  ,  Juliette  montra  un 
très-joli  visage  et  tous  les  charmes  d'une  fille  de  dix-sept 
ans.  Ce  petit  coup  de  théâtre,  qui  attira  l'attention  des 
convives,  produisit  un  léger  changement  sur  la  physiono- 
mie du  jeune  étranger  ;  ses  regards,  distraits  jusque-là, 
prirent  de  temps  en  temps  une  direction  qui  fit  battre  de 
joie  le  cœur  de  Mmc  Firmin  :  «  Le  coup  s'est  fait  attendre, 
pensa-t-elle ,  mais  il  sera  décisif}  le  fils  du  millionnaire  e^t 
à  nous  !  » 

Après  avoir  vu  figurer  sur  la  table  quinze  plats  de  des- 
sert que  Mme  Deschamps  avait  étalés,  dans  la  double  inten- 
tion de  se  montrer  magnifique  etde  faire  honte  à  M21'  Firmin 
de  sa  proposition  de  la  veille ,  les  convives  se  levèrent  et 
passèrent  tous  dans  le  jardin  ,  à  l'exception  de  l'abbé,  qui 
s'esquiva  ,  sous  prétexte  d'aller  dire  son  bréviaire,  et  de 
Mme  Audriet ,  qui  s'endormit.  Au  bout  de  quelques  minutes  . 
la  maîtresse  de  la  maison  laissa  la  mère  et  la  fille  seules 
avec  le  jeune  étranger.  Grâce  à  celte  absence,  qui  la  ren- 
dait maîtresse  de  la  conversation,  Mme  Firmin  eut  soin  de 
glisser  au  milieu  d'un  flux  de  paroles  trois  informations  im- 
portantes ,  à  savoir  que  Juliette  était  grande  musicienne, 
qu'elle  lisait  l'italien  aussi  couramment  que  le  français,  et 
qu'elle  déclamait  les  vers  comme  Mlle  Georges.  Dans  plus 
d'une  occasion  la  jeune  fille  avait  reçu  ,  sans  trop  d'embar- 
ras, ces  éloges  dont  sa  mère  était  prodigue;  mais  cette  fois 
le  rouge  lui  monta  au  visage  ,  et  elle  ressentit  une  émotion 
dont  elle  ne  pouvait  se  rendre  compte.  Pour  n'en  pas  enten- 
dre davantage  ,  elle  s'arrêta  seule  au  milieu  d'une  allée  de- 
vant un  rosier  en  fleurs ,  qu'elle  se  mit  à  effeuiller  avec 
tant  de  distraction  qu'une  épine  lui  entra  dans  le  doigt. 
"Elle  fit  un  petit  cri ,  et  au  môme  instant  une  personne  qn 
rêverie  lavait  empêchée  d'apercevoir  .  la  prit  amicalement 
par  la  taille;  c'était  Mn1'  Deschamps  qui  revenait  tout  es- 
soufflée ,  après  avoir  rais  ordre  à  son  ménage  :  —  Ah  ça  , 
«lit-elle  ,  si  tu  te  piques  les  doigts,  tu  ne  pourras  pas  neu* 
jouer  du  forte;  et  faisant  quelques  pas  vers  M    Raymond  , 


IlEVUB    DE  PARIS.  1  \"J 

qui  s'avançait  :  —  Monsieur  ,  vous  aimez  la  musique  ,  6ans 
aucun  doute  ?  Eh  bien  !  vous  allez  entendre  une  virtuose; 
la  voilà  !  —  Oh  !  je  ne  sais  rien ,  dit  Juliette  en  baissant  les 
yeux  et   en   balbutiant  comme  une  pensionnaire.  Sa  mère 
lui  pinça  le  bras  avec  colère  ,  tout  en  conservant  sa  physio- 
nomie riante  et  cérémonieuse.  La  jeune  fille  se  lut  ,  et  d'un 
air  docile  suivit  la  compagnie  jusqu'au  salon.  —  Que  vas-lu 
nous  jouer  ?  dit  Mme  Firmin  en  débarrassant  le  piano  des 
chiffons  qui  l'encombraient  ;  que  vas-lu  nous  jouer,   chère 
enfant  ?  Le  choix  est  assez  difficile.  Commence  toujours  par 
une  fantaisie  de  Hertz  ;  tu  nous  donneras  après  du  Beetho- 
ven   et  du  Rossini.  Juliette  regarda  sa  mère  avec  des  yeux 
effarés, et,  toute  tremblante,  resta  debout  devant  le  piano 
ouvert.  — Allons  ,  dépêchons-nous,  dit  M«ne  Deschamps  en 
prenant  un  chat  sur  ses  genoux  et  sa  tapisserie  à  la  main  , 
on  est  prêt  à  vous  entendre.  —  S'avancant  d'un  air  douce- 
reux comme  pour  aider  sa  fille  à   s'arranger  sur  sa  chaise, 
M»s !  Firmin  lui  dit  à  l'oreille  :  — Si  tu  fais  la  sotie  ,  je  te  ré- 
ponds que  demain  je  fais  revenir  Naïda.  Allons,  joue  vite  et 
fort,  n'importe  quoi.— Ces  paroles  produisirent  sur  Juliette 
l'effet  d'un  coup  électrique  ;  elle    n'hésita  plus,  et  prome- 
nant ses  doigts  sur  les  touches  du  vieux  piano,  elle  en  tira 
des  sons  maigres  et  fêlés  ;  à  peine  savait-elle  où  ses  mains 
se  posaient;  la  gauche  faisait  constamment  le  même  accom- 
pagnement de  batterie,  et  la  droite  divaguait  au  hasard. 
Grâce  à  l'emploi  de  la  pédale ,  et  à  tout  le  mouvement  qu'elle 
se  donnait,  la  pauvre  fille  parvint  à  réaliser  le  désir  de  sa 
mère,   et  fit  en  effet  beaucoup  de  bruit.  Pendant  ce  temps 
M"*  Firmin  battait  la  mesure  du  pied  et  de  la  tète,  Mm«  Des- 
champs ,  transportée  d'aise ,  applaudissait ,  le  jeune  homme 
avait  un  air  glacial,  et  Juliette  pleurait  devant  son  pupitre  , 
comprenant,  pour  la  première  fois  de  sa  vie,  qu'elle  était 
fort  ignorante  et  qu'on  la  rendait  ridicule. 

Lorsque  trois  accords  faux  curent  terminé  ce  brillant  mor- 
ceau de  musique  ,  la  jeune  fille  quitta  le  piano,  et ,  baissant 
toujours  les  yeux  ,  alla  s'asseoir  à  quelque  distance  ,  comm« 
pour  échapper  à  tous  les  regards.  —  Mais  pourquoi  l'éloi- 
gnes-tu,  Juliette?  dit  l'impitoyable  M""»  Deschamps,  tu  n'en 
es  pas  quitte  t  ma  fille,  il  nous  faut  à  présent  un  peu  de  dé- 


148  HEVUE    DE    PARIS. 

clamalion;  n'est-ce  pas,  monsieur?— L'étranger,  qui  croyait 
dès-lors  être  au  bout  de  son  rôle  de  complaisance,  et  cher- 
chait des  yeux  son  chapeau,  répondit  à  contre-cœur  :  —  Je 
serai  charmé  si mademoiselleveutbien...  —  Allons  ,mapetite 
belle  ,  allons  ,  reprit  la  bonne  dame  stimulée  parles  regards, 
les  signes,  les  coups  de  pied  d'encouragement  de  Mm«  Fir- 
min  ,  donne-nous  une  jolie  tirade  ;  le  songe  d'Athalie  ,  par 
exemple,  ou  la  déclaration  de  Phèdre  à  Hippolyte,  ou  bien... 

—  Non  ,  ma  chère  ,  dit  Mme  Firmin  d'un  ton  pércmptoire, 
il  faut  de  la  gradation  en  tout,  il  faut  que  Juliette  ménage 
ses  moyens;  le  passionné  et  le  terrible  viendront  plus  lard. 
Commençons  par  quelque  chose  de  doux  et  de  pastoral. 

—  Ma  foi!  ma  voisine ,  vous  avez  raison;  du  pastoral, 
quelque  chose  d'amusant ,  de  gai ,  comme  les  satires  de  Boi- 
leau.  Il  y  en  a  une  qui  me  fait  toujours  rire  ,  et  j'en  sais  deux 
vers  depuis  quarante  ans  : 

Sur  un  lièvre  flanqué  de  six  poulets  éliques, 
S'élevaient  trois  lapins 

—  Nous  ne  savons  rien  de  Boileau  ,  dit  Mme  Firmin;  c'est 
trop  froid.  Je  propose  une  idylle,  une  charmante  idylle  de 
Fontenelle  : 


Sur  la  fin  d'un  beau  jour  ,  au  bord  d'une  fontaine. 


—  Ah  !  oui,  reprit  Mme  Deschamps.  Ismcneet  Corilas,}e  la 
connais  aussi ,  moi ,  et  elle  se  mit  à  déclamer  : 

Mais  n'ayons  pas  d'amour,  il  est  trop  dangereux  ! 

—  Voilà  un  joli  vers  !  ajouta-t-elle;  c'est  aussi  un  bon  con- 
seil pour  vous,  jeunesgens,  et  elle  fit  un  éclat  de  rire  qui  dura 
près  d'une  minute.  Juliette  rougissait  à  faire  pitié.  M.  Ray- 
mond, quoiqu'il  fût  à  cent  lieues  de  comprendre  ce  qu'il  y 
avait  de  finesse  là  dessous  .  éprouvait  un  certain  embarras; 
il  souffrait  par  bonté  de  cœur  du  roi  absurde  qu'on  allait 
faire  jouer  devant  lui  à  celte  jeune  fille  timide  et  modeste; 
mais  son  air  froid  et  son  peu  d'empressement  ne  sauvèrent 
pas  la  pauvre  enfant;  elle  récitait  déjà  le  second  vers  de  la 
fameuse  idylle  : 


h  F.  VU  F.     DE    TÀIUS.  149 

Coulas  sans  témoin  entretenait  Ismène 

lorsqu'un  joyeux  éclat  de  voix  se  fit  entendre  à  la  porte.  Au 
même  instant,  l'abbé  Barbeau  entra  suivi  d'une  jeune  per- 
sonne de  grande  taille,  très-brune  d'ailleurs,  et  douanières 
fort  dégourdies. 

A  cette  vue ,  Mme  Firmin  resta  pétrifiée  ;  c'était  la  grande 
Constance,  l'éternelle  rivale  de  ses  filles,  que  l'abbé  amenait 
pour  faire  niche  à  sa  voisine  dont  il  avait  deviné  les  projets. 
Revenue  de  sa  première  surprise,  Mme  Firmin  ,  toujours  ha- 
bile en  ressources,  trouva  aussitôt  un  expédient  pour  con- 
treminer  la  méchanceté  de  l'abbé.  Le  jour  baissait,  et  une  par- 
tie du  salon  était  déjà  fort  obscure.  Par  un  bonheur  inattendu, 
la  chaise  de  la  mère  de  Juliette  se  trouvait  placée  de  ce  côté;  à 
force  de  politesses  ,  de  complimens  et  d'amitiés  apparentes  , 
elle  eut  soin  d'attirer  son  ennemie  auprès  d'elle  ,  et  de  la 
faire  asseoir  précisément  dans  l'endroit  le  moins  éclairé , 
dans  un  recoin  où  il  était  impossible  que  l'œil  d'Emile  Ray- 
mond pût  pénétrer  ;  alors  ,  se  tournant  vers  Mme  Deschamps , 
elle  lui  dit  à  l'oreille  quelques  mots.  G  race  à  cette  confidence, 
l'obscurité  s'épaissit  de  plus  en  plus,  et  gagna  même  tout 
l'appartement ,  sans  que  la  maîtresse  de  la  maison  songeât 
le  moins  du  monde  à  faire  apporter  de  la  lumière.  M.  Emile 
profita  des  ténèbres  qui  enveloppaient  la  société  pour  faire  une 
retraite  qu'il  méditaitdepuislong  temps,  et  s'esquiver  à  petit 
bruit.  A  peine  eut-il  fermé  la  porte  que  Mine  Firmin  proposa 
une  partie  de  whist ,  qui  eut  lieu  en  effet ,  et  où  elle  se  mon- 
tra extrêmement  gaie.  —  Le  soir ,  en  se  couchant ,  elle  dit  à 
sa  fille  :  «  Ce  diable  d'abbé  et  sa  géante  ont  été  bien  attra- 
pés ! —  Et  nous  aussi,  maman,  reprit  Juliette  d'une  voix 
triste.  —  Va  ,  tu  n'y  entends  rien  ,  répliqua  la  mère ,  le  jeune 
homme  est  fou  de  toi!  » 

Durant  les  quinze  jours  qui  suivirent,  ïes  deux  voisines 
firent  assaut  d'adresse  et  de  zèle  pour  amener  une  seconde 
entrevue;  mais  tous  leurs  efforts  furent  inutiles.  M.  Ray- 
mond, hors  les  heures  de  bain  et  de  promenade  ,  se  tenait 
obstinément  renfermé  dans  sa  chambre  ;  on  eût  dit  qu'il 
était  sur  ses  gardes,  car  toujours  il  trouvait  quelque  dé- 
9  13. 


I  ÔO  REVUE    DB     PA.EIS. 

faite  pour  éluder  les  invitations  de  son  hôtesse  : — C'est  un 
philosophe  !  dit  un  jour  la  vieille  propriétaire. — Non,  non  , 
ma  chère,  répondit  la  mère  de  famille  avec  une  assurance 
qu'elle  était  loin  d'avoir  intérieurement ,  il  est  amoureux  , 
très-amoureux  !  N'avez-vous  pas  vu  comme  il  [regarde  en 
l'air,  dans  le  jardin,  dans  la  cour  et  même  en  pleine  rue  ? 

II  a  presque  toujours  les  yeux  au  cie'. — M"»e  Deschamps  ne 
put  s'empêcher  de  rire  : — Ah',  ma  voisine  ,  reprit-elle,  vous 
n'y  êtes  pas  ;  si  ce  jeune  homme  va  le  nez  en  l'air  ,  ce  n'est 
pas  pour  Juliette,  ma  pauvre  madame  Firmin  ;  malheu- 
reusement ce  n'est  pas  pour  elle ,  c'est  pour  ma  maison  , 
qu'il  examine  depuis  les  cheminées  jusqu'au  pavé  ;  s'il  est 
amoureux,  c'est  de  mes  mansardes  historiées,  et  je  vous 
avoue  que  cette  passion  ne  lui  fait  aucun  tort  dans  mou 
esprit. —  Mme  Firmin  eut  peine  à  contenir  un  violent  accès 
d'humeur  ,  et  les  deux  voisines  se  séparèrent  en  haussant 
les  épaules ,  et  en  disant  l'une  de  l'autre  :  Elle  est  folle  ï 

Cependant  Juliette ,  contre  son  habitude,  devenait  rêveuse 
et  avait  de  fréquentes  insomnies}  le  souvenir  de  l'étranger, 
de  sa  voix  douce  ,  de  ses  grands  yeux  noirs  ,  lui  était  resté 
au  cœur.  A  force  d'y  rêver  ,  elle  perdit  sa  gaieté  d'enfant , 
et  ses  belles  couleurs  disparurent;  enfin,  depuis  ce  fatal  dî- 
ner, c'est  le  nom  qu'elle-même  lui  donnait,  une  sorte  de 
révolution  s'était  opérée  dans  son  esprit  :  elle  apercevait 
sous  leur  véritable  jour  la  conduite  et  les  projets  de  sa  mère; 
elle  se  promettait  de  n'y  tremper  en  rien,  et  même  de  les 
déjouer  avec  fermeté.  Ce  n'était  qu'avec  répugnance  qu'elle 
se  laissait  conduire  chez  Mme  Deschamps  ,  bien  qu'elle  sentit 
au  fond  de  son  ame  un  vif  désir  de  revoir  cet  Emile  si  froid 
pour  elle;  mais  la  fierté  lui  était  venue  avec  l'amour.  Quant 
à  M.  Raymond,  malgré  des  charmes  extérieurs  auxquels  il 
n'était  pas  du  tout  insensible,  une  petite  provinciale  aussi 
sottement  élevée  n'avait  rien  d'assez  intéressant  pour  l'oc- 
cuper un  seul  jour  ,  et  le  lendemain  du  diner  il  ne  pensait 
pas  plus  à  M,le  Firmin  qu'à  sa  mère. 

Quoiqu'elle  fût  sérieusement  inquiète ,  M"'  Firmin  ne  per- 
dit pas  courage  :  «  Il  faut  frapper  un  grand  coup,  »  se  dit- 
elle  un  matin,  et  elle  courut  chez  sa  voisine. —  Madame  Des- 
rhamps,  je  pars  «l  je  vous  laisse  Juliette;  ces  lambineru 


EEVL'K    OE    PARIS.  1  i)  I 

m'assomment  j  j'ai  trois  autres  filles  à  pourvoir ,  et  il  n'est  pa* 
juste  que  je  perde  tout  mon  temps  avec  celle-ci. 

—  Comment,  s'écria  Mr"e  Deschamps,  quelle  idée  !  je  ne 
comprends  pas  ce  que  vous  voulez  dire. 

—  C'est  pourtant  clair,  ma  chère  amie  ;  je  veux  dire  que 
jevous  confie  Juliette  parce  que  je  vais  aller  mettre  en  irain 
le  mariage  de  Naida  ;  voilà  un  régiment  qui  arrive  à  Moulins, 
le  colonel  n'est  pas  marié  ,  et  vous  seriez  fâchée  vous-même 
si  je  perdais  cette  bonne  occasion. 

—  Mais ,  madame  Firmin  ,  pourquoi  me  laisser  Juliette  ? 

—  Pour  qu'elle  soit  toute  la  journée  ,  le  matin  et  le  soir,  à 
deux  pas  de  M.  Emile  Raymond;  qu'il  puisse  la  rencontrer 
dans  la  cour,  sur  l'escalier ,  au  jardin,  au  jardin  surtout ,  je 
vous  le  recommande  ;  Je  grand  air  et  la  verdure  font  toujours 
de  l'effet  sur  le  cœur  des  jeunes  gens  !...  La  petite  a  de  beaux 
yeux,  et  je  vous  réponds  qu'avant  trois  jours 

—  Me  mettre  Juliette  sur  les  bras  !  interrompit  Mra*  Des- 
champs avec  humeur  ;  ah  ça  !  mais  nous  n'avions  pas  mis 
cette  clause  dans  notre  marché,  dans  notre  arrangement , 
je  veux  dire.... 

La  bonne  femme  s'effrayait  de  la  responsabilité  qui  allait 
peser  sur  elle  ,  et  plus  encore  du  surcroit  de  dépenses  qua 
ce  nouveau  commensal  occasionerait  dans  son  ménage. 

—  Ma  chère  voisine  ,  lui  dit  Mme  Firmin  d'un  ton  attendri, 
après  avoir  tant  fait  pour  nous  ,  ne  reculez  pas ,  je  vous  en 
conjure;  il  faut  que  Juliette  reste  quinze  jours  ici,  c'est  in- 
dispensable ,  c'est  le  sine  quu  non.  Que  la  noce  ait  lieu  ,  et 
vous  aurez 

—  Allons,  dit  M,Qe  Deschamps,  n'en  parlons  plus,  je  pren- 
drai Juliette. 

—  Ah!  je  vousreconnaisbienlà!  Tâchez  seulement  de  pous 
ser  les  choses  un  peu  vite ,  amenez  des  entrevues,  des  téte-à- 
ttic,  chauffez,  chauffez! 

—  Mais  si  le  feu  allait  trop  grand  train  ? 

—  Laissez  faire. 

—  Madame  Firmin  ,  c'est  que  les  choses  peuvent  tourner 
.1  l'amour,  sans  tourner  au  mariage. 

—  Laissez  faire. 

—  Cependant ,  si  je  m'apercevais. .. 


152  REVUB    DK    PARIS. 

—  Eh  !  laissez  faire. 

—  Ma  chère  amie ,  je  vous  préviens  que  pour  l'honneur 
de  ma  maison  je  dois  veiller  à  ce  qu'il  ne  se  passe  rien  que 
de  convenable. 

—  Bien  ,  très-bien ,  c'est  ce  que  je  voulais  dire  ;  adieu  !  Je 
vais  vous  envoyer  ma  fille. 

Transportée  d'une  manière  aussi  inattendue  dans  la  mai- 
son vers  laquelle  se  dirigeaient  toutes  ses  pensées  ,  Juliette 
éprouva  beaucoup  de  trouble  ,  et  ses  résolutions  de  réserve 
et  de  fierté  chancelèrent  considérablement.  Les  heures  où 
Emile  devait  entrer,  sortir,  passer  dans  la  rue,  étaient  celles 
qu'elle  choisissait  pour  broder  auprès  de  la  fenêtre,  à 
demi-cachée  derrière  le  rideau  ;  par  moment  elle  était  ten- 
tée de  faire  remarquer  sa  présence  et  de  se  faire  adresser 
quelques  paroles  les  plus  indifférentes,  les  plus  cérémonieu- 
ses; mais  un  instinct  de  pudeur  et  de  timidité  la  retenait. 
Trois  jours  se  passèrent  sans  qu'Emile  Raymond  se  doutât 
le  moins  du  monde  que  la  jeune  personne  avec  laquelle  il 
avait  dîné  habitât  sous  le  même  toit  que  lui  ;  et  chaque  jour 
Mme  Deschamps  reçut  régulièrement  une  lettre  dont  la  sub- 
stance était  :  «  Où  en  sont  les  choses  ;  le  jeune  homme  s'est- 
il  déclaré  ?»  A  la  lecture  de  la  dernière  la  bonne  dame 
secoua  la  tête  d'un  air  qui  voulait  dire  :  Si  cela  continue  , 
adieu  le  cadeau  de  noces  ;  et  ce  ne  fut  pas  en  vain  que  cette 
pensée  lui  trotta  par  la  tête  durant  une  partie  de  la  nuit. 
Quoique  son  esprit  fût  d'ordinaire  peu  inventif,  elle  imagina 
un  stratagème  ,  et  le  lendemain  matin  ,  épiant  le  moment 
où  son  jeune  locataire  entrait  dans  le  jardin  un  livre  sous 
le  bras  :  «  Juliette ,  dit-elle  ,  va-l'en  tout  de  suite  me  cueil- 
lir un  gros  bouquet  de  persil.  «  Sans  défiance  du  piége 
qu'on  lui  tendait ,  la  jeune  fille  appela  le  petit  chat  dont  les 
tours  interrompaient  souvent  ses  rêveries,  et  courut  avec 
lui  d'un  seul  trait  jusqu'au  bout  du  jardin.  Dès  qu'elle  eut 
pris  sa  course  ,  Mmc  Deschamps  monta  de  toute  la  vitesse  de 
ses  jambes  au  haut  d'une  des  tourelles  qui  flanquaient  la  fa- 
çade de  *a  maison  ,  et  d'où  la  vue  s'étendait  très-loin  :  elle 
tenait  à  la  main  une  lorgnette  d'Opéra  que  lui  avait  laissée 
en  souvenir  un  baron  allemand  dont  elle  citait  souvent  la 
politesse  et  le  savoir-vivre.  Parvenue  ,  non  sans  fatigue  .  à 


RF.VUK    DR    PARIS. 


15* 


ce  qu'elle  appelait  son  belvédère  ,  elle  s'installa  devant  une 
petite  fenêtre  quidonnait  sur  le  jardin;  la  lorgnette  futdirigée 
de  ce  côté  par  la  vieille  dame  ,  dans  une  double  intention  : 
celle  de  voir  si,  comme  elle  le  disait  elle-même  ,  le  feu  pren- 
drait aux  étoupes ,  et  si  cette  explosion  tant  désirée  n'amè- 
nerait rien  de  contraire  à  l'honneur  de  sa  maison. 

Le  temps  était  superbe  ,  le  soleil  à  moitié  caché,  l'éclat 
des  fleurs,  leur  parfum,  le  chant  des  oiseaux  ,  tout  ce  qui 
fait  le  charme  d'une  bellematinée  se  réunissait  pour  animer 
la  jeune  fille  et  lui  donner  une  sorte  de  vertige  de  plaisir  et 
de  bien  être  ;  son  arae  éprouvait  le  besoin  de  se  répandre 
en  mouvemens  de  joie  et  de  gaieté;  elle  souriait  au  ciel,  aux 
fleurs ,  à  la  verdure  ;  elle  se  sentait  libre  et  heureuse  comme 
les  papillons  qu'elle  suivait  de  l'œil  dans  les  mille  détours 
de  leur  vol  capricieux;  le  petit  chat  faisait  autour  d'elle  les 
gambades   les  plus  joyeuses ,  s'élancant  après  les  grosses 
mouches  qui  bourdonnaient  le  long  des  plates-bandes  ,  ou 
se  mettant  en  arrêt  devant  chaque  oiseau  qu'il  voyait  sau- 
tiller en  picotant  sur  le  sable  des  allées.  Celle  folle  joie  du 
gracieux  animal  fut  encore  un  stimulant   pour  Juliette  ;  elle 
allait  et  venait  à  travers  le  jardin,  courant  toujours  et  ne  pen- 
sant déjà  plus  au  persil  qu'elle  devait  cueillir.  Plusieurs  fois 
elle  passa   et  repassa  devant  un    cabinet  de  verdure  où 
M.  Raymond  venait  de  s'asseoir.  Au  bruit  d'un  pas  vif  et  lé- 
ger, il  leva  les  yeux  de  dessus  son  livre,  et  reconnut,  non  sans 
un  peu  de  surprise,  dans  cette  jolie  enfant  qui  voltigeait  au- 
tour de  lui ,  la  petite  provinciale  qui  lui  avait  paru  si  gau- 
che ;  oui  ,  c'était  bien  la  même  jeune   fille,   mais  embellie 
par  la  liberté  dont  elle  jouissait  en  ce  moment,  embellie  par 
l'absence  d'apprêt  et  de  mauvais  goût  dans  sa  toilette  ,  par 
sa  simple  robe  de  percale  et  ses  cheveux  relevés  sans  bou- 
cles sur  le  sommet  de  la  tête.  Emile  la  suivait  des  yeux  avec 
un  extrême   plaisir  et  sans  faire    un  seul  mouvement,  de 
crainte  de  l'effaroucher   par  sa   présence.  Il  la  vit  au  plus 
fort  de  ses  courses  folâtres  s'arrêter  subitement ,  prendre 
un  air  pensif  et  se  diriger  vers  un  banc  de  gazon  qui  tou- 
chait au  treillis  garni  de  branches  de  vigne   et  de  clématite 
sous  lequel  il  était  placé.  Elle  s'assit  et  baissa  la  tête  sur  sa 
poitrine  qui  semblait  agitée  ,  tandis  que  le  bout  de  son  pied 


15  i  REVUB    DE    PARIS. 

traçait  sur  le  sable  quelques  caractères  confus.  Bientôt  cette 
distraction  rêveuse  prit  tous  les  caractères  de  la  tristesse  . 
et  des  larmes,  quelle  essuyait  à  mesure  ,  coulèrent  une  à 
une  sur  ses  joues.  Intéressé  par  ce  spectacle  ,  et  cherchant  à 
deviner  ce  qui  se  passait  alors  dans  ce  cœur  déjeune  fille  , 
saisi  d'un  chagrin  si  vif  au  milieu  des  élans  d'une  joie  pres- 
que enfantine  ,  l'étranger  devint  pensif  à  son  tour  ,  et  laissa 
tomber  par  megarde  le  livre  qu'il  tenait  à  la  main.  Ce  bruit 
fit  tressaillir  Juliette,  elle  tourna  la  tête  brusquement  ,  et 
ce  ne  fut  pas  sans  frayeur  qu'elle  aperçut  à  travers  le  treil- 
lage les  yeux  noirs  d'Emile  Raymond.  Se  voyant  découvert, 
le  jeune  homme  s'avança  vers  elleet  lui  dit  d'une  voix  douce  : 
—  Je  vous  ai  fait  peur  ,  mademoiselle  ? 

—  Oui,  monsieur,  répondit  Juliette  sans  se  déranger, 
quoiqu'elle  eût  l'intention  de  faire  un  mouvement  pour  quit- 
ter sa  place  ;  oui ,  vous  m'avez  fait  bien  peur,  car  je  ne  vous 
croyais  pas  là. 

—  Y  a  -t-  il  long-temps  que  vous  êtes  ici ,  reprit  Emile  dans 
le  dessein  de  la  rassurer ,  je  ne  vous  ai  aperçue  qu'à  l'in- 
stant même? 

Cette  question  dissipa  en  partie  l'embarras  de  Juliette  , 
car  elle  pensa  que  M.  Raymond  ne  l'avait  pas  vue  pleurer. 

—  Vous  êtes  venue  de  bien  bonne  heure  faire  une  visite  à 
M'ne  Deschamps ,  ajouta  celui-ci  après  un  moment  de  silence 
durant  lequel  il  prit  place  sur  le  banc. 

—  Ce  n'est  pas  une  visite  ,  monsieur  ;  je  demeure  ici  depuis 
trois  jours. 

—  Vraiment?  que  je  suis  fâche  de  ne  pas  l'avoirsu  plus  tôt. 
Celte  simple  phrase  fit  briller  de  plaisir  les  yeux  de  la 

jeune  fille;  mais  une  expression  de  dépit  parut  sur  son  vi- 
sage lorsque  Emile  eut  ajouté  :  —  Vous  n'avez  donc  pas 
Joué  du  piano  ?  à  vous  entendre  j'aurais  pu  deviner  que  c'é- 
tait vous. 

—  Ah  !  monsieur,  pourquoi  vous  moquer  de  moi?  dit  Ju- 
liette avec  un  accent  triste  et  doux;  ce  n'est  pas  bien  de  vol 
tre  part ,  je  vous  croyais  un  si  bon  cœur! 

—  Me  moquer  de  vous  ,  mademoiselle ,  dit  Emile  de  plut 
en  plus  intéressé  par  cette  naïveté  d'enfant ,  oh  !  je  ne  me  le 
pardonnerais  pas  ! 


RTVUK    Dl     PAT.IS.  )  55 

Et  cependant  vous  le  faites  bien réelleneol,  car  ce  n'est  n.i« 
«ans  iniention  que  vousparlezde  cevilain  piano; si  au  moin,, 
en  vous  apercevant  de  mon  ignorance  ,  vous  aviez  pu  devi- 
ner combien  je  souffrais...  Combien  il  m'en  a  coûté  d'obéir 
aux  ordres  de  maman  ! 

—  En  vérité,  mademoiselle  ,  je  suis  touché,  vivement  tou- 
ché de  la  peiue  que  je  vous  ai  faite. 

—  A  la  bonne  heure,  répondit  Juliette ,  je  vous  crois  h 
présent ,  et  je  vous  trouve  bien  bon  ;  mais  dites  vrai  ,  n'est- 
ce  pas  que  ma  musique  et  mes  vers  vous  ont*  bien  diverti  à 
mes  dépens  ? 

—  Ne  croyez  pas  cela  ,  ne  le  croyez  pas. 

—  Si  ,  je  le  crois  et  j'y  pense  toujours  ,  car  j'en  ai  été  dé- 
solée ;  je  craignais  tant  de  vous  avoir  déplu  ! 

L'aveu  que  renfermaient  ces  paroles  ne  fut  pas  perdu  pour 
celui  à  qui  elles  étaient  adressées  ;  quant  à  la  jeune  fille,  elle 
n'avait  aucune  conscience  de  l'interprétation  qu'on  pouvait 
donner  aux  mots  qui  venaient  de  lui  échapper.  En  ce  mo- 
mentané guêpe  de  la  plus  grosse  espèce  se  mit  à  tourner 
en  bourdonnant  autour  des  deux  interlocuteurs  ,  allant  plu- 
sieurs fois  de  l'un  à  l'autre  comme  pour  choisir  avec  réfle- 
xion la  tête  sur  laquelle  elle  voulait  se  poser.  Emile  se   leva 
aussitôt,  et  battant  l'air  avec  son  mouchoir,  il  força  Tin- 
secte  à  s'éloigner  ;  mais  ce  ne  fut  que  pour  un  instant.   La 
guêpe  revint  à  la  charge,  montrant  cette  fois  une  prédilec- 
tion particulière  pour  le  visage  de  la  jeune  fille  qu'elle  en- 
tourait de  cercles  qui  allaient  se  rétrécissant  déplus  en  plus. 
M.  Raymond  reprit  son  mouchoir ,  poursuivit  de   nouveau 
la  guêpe  jusqu'à  ce  qu'il  l'eût  perdue  de  vue  et  revint  s'as- 
seoir sur  le  banc  :  —  C'est  une  chose  incroyable  ,  dit-il ,  quo 
l'acharnement  de  ce  maudit  insecte.  —  Oui  ,  répondit  Ju- 
liette ;  mais  une  chose  encore  plus  singulière  ,  c'est  qu'il  y 
a  des  idées  qui  sont  comme  cela  ;  plus  on  veut  les  chasser  , 
plus  elles  reviennent.  —Emile  trouva  de  la  grâce  dans  ce 
propos  ;  il  sourit  et  reprit  la  conversation  sur  un  ton  plus 
élevé.  Le  soin  qu'il  eut  de  mettre  tout  ce  qu'il  disait  à  la  por- 
tée de  son  interlocutrice  rendit  à  la  jeune  fille  sa    liberté* 
d'esprit  et  son  enjouement  naturel.  Animée  par  le  plaisir 
qu'elle  trouvait  à  cet  entretien,  elle  en  devenait  plasjolit, 


156  REVUE    DE    PARIS. 

et  à  travers  son  ingénuité  M.  Raymond  découvrait,  avec  un 
intérêt  toujours  croissant,  qu'elle  ne  manquait  ni  d'intelli- 
gence ni  de  finesse  :  k  Quelques  leçons,  disait-il  en  lui-même, 
et  l'on  ferait  d'elle  une  femme  charmante.  » 

L'attention  plus  vive  des  deux  côtes  favorisa  une  nouvelle 
attaque  de  la  guêpe  qui ,  suivant  l'obstination  naturelle  à 
son  espèce,  n'avait  fait  qu'une  retraite  simulée  ,  et.  chan- 
geant de  tactique  ,  au  lieu  de  perdre  le  temps  à  tournoyer  , 
s'abattit  sur  une  des  mains  de  Juliette  et  la  piqua  de  ma- 
nière à  lui  arracher  un  cri.  Hors  de  lui  en  la  voyant  toute 
pâle  de  la  souffrance  qu'elle  éprouvait  ,  M.  Raymond  saisit 
sa  main  déjà  enflée  ,  et,  après  d'inutiles  efforts  pour  en  faire 
sortir  l'aiguillon  ,  la  porta  à  ses  lèvres  sans  intention  bien 
précise,  par  un  mouvement  dont  il  ne  fut  pas  maître.  En  ce 
moment  ,  Mm(>  Deschamps  qui,  du  haut  de  l'observatoire  où 
elle  était  placée  en  vedette  .  avait  suivi  d'un  œil  satisfait  la 
scène  que  nous  venons  de  décrire  ,  trouva  que  l'intimité  des 
jeunes  gens  faisait  des  progrèsbeaucoup  trop  rapides  et  qu'il 
y  avait  péril  pour  l'honneur  de  sa  maison.  Son  attention 
redoubla,  et  la  lorgnette  fut  braquée  avec  autant  de  fixité 
que  le  télescope  d'un  astronome  ;  mais  ce  qu'elle  avait  pris, 
grâce  à  la  distance  ,pour  un  baiser  des  plus  tendres ,  ne  fut 
suivi  d'aucun  fait  remarquable.  Elle  vit  Juliette  faire  quel- 
ques pas  accompagnée  de  M.  Emile ,  puis  sortir  seule  du 
jardin  et  se  diriger  vers  le  salon  :  «  Ah  !  voilà  qui  va  bien,  » 
se  dit-elle  complètement  rassurée,  et  elle  descendit  aussi 
vite  qu'elle  put. 

Huit  ou  dix  jours  après  cet  événement,  la  bonne  dame 
écrivit  la  lettre  suivante  : 

«  Ma  chère  madame  Firmin  ,  mes  occupations  m'ont  privée 
jusqu'à  présent  du  plaisir  de  répondre  à  vos  lettres  ,  non  af- 
franchies ,  soit  dit  en  passant;  je  suis  charmoe  d'avoir  à 
vous  apprendre  que  depuis  un  certain  jour  où  j'envoyai  Ju- 
liette cueillir  du  persil  au  jardin  ,  le  jeune  homme  s'est  épris 
d'elle  si  bien  que  je  commence  à  trouver  un  peu  rude  la 
garde  de  cette  petite  ;  je  suis  continuellement  aux  aguets  ,  et 
ce  qui  me  chicane  surtout ,  c'est  que  la  déclaration  n^a  pas 
encore  eu  lieu.  Tous  les  soirs  je  questionne  là-dessus  votre 
Juliette,  qui  me  répond  que  M.  Emile  n'y  songe  guère ,  qu'il 


RI  VUF.     DP.    PARIS.  15/ 

n'a  pour  elle  que  de  l'amitié  et  que  cela  suffit  à  son  cœur. 
Venez  donc  ,  ma  chère  amie  ,  metlre  fin  à  toutes  ces  sornet- 
tes et  me  décharger  de  ma  responsabilité.  Je  ne  puis  faire 
deux  métiers  à  la  fois  ,  soigner  ma  maison  et  .sur\  ciller  une 
jeune  fille;  c'est  très-sérieusement  que  je  vous  le  dis.  Vous 
trouverez  M.  Raymond  si  bien  installé  auprès  de  la  petite  , 
qu'on  le  croirait  son  frère  ou  son  mari  ;  cependant  je  puis 
vous  certifier  que  tout  se  passe  entre  eux  convenablement  ; 
il  y  a  des  œillades  et  des  sourires  d'intelligence ,  mais  comme 
je  suis  toujours  là  ,  il  n'y  aura  pas  autre  chose,  jusqu'à  votre 
retour,  surtout  s'il  a  lieu  prochainement. 

d  J'ai  encore  à  vous  dire  que  Juliette  néglige  son  forte 
pour  l'italien  qu'elle  apprend  avec  M.  Emile.  Toute  la  jour- 
née je  n'entends  plus  que  des  Amo,  des  Ama,  et  d'autres 
baragouinages.  Ce  qui  me  fâche  pour  le  moins  autant,  c'est 
qu'au  lieu  de  lui  faire  réciter  de  beaux  vers  d'un  auteur 
connu,  le  jeune  homme  passe  trois  ou  qualres  heures  à  lui 
lire  les  poésies  d'un  certain  Lamartine. 

•  Adieu  ,  ma  chère  madame  Firmin  ;  je  suis  ,  en  attendant 
le  plaisir  de  vous  revoir, 

»  Votre  affectionnée 
»  Amable  Deschamps  ,  née  Cotikeac.  » 


La  réponse  ne  se  fit  pas  attendre  : 
«  Ma  chère  amie, 

»  J'avais  prévu  que  les  choses  tourneraient  aussi  bien  que 
vous  me  l'annoncez  ,  et  cependant  je  m'en  réjouis  comme 
d'une  surprise.  Malgré  votre  conseil,  je  ne  partirai  pas  en- 
core ;  il  faut  laisser  au  jeune  homme  le  temps  de  s'engager 
tout  à-fait.  D'ailleurs,  nous  n'avons  rien  à  craindre  de  Ju- 
liette ;  je  lui  ai  donné,  à  elle  et  à  ses  sœurs,  des  principes  de 
vertu  trop  solides;  vous  pouvez  donc,  sans  inconvénient, 
vous  relâcher  de  votre  surveillance  et  laisser  nos  jeunes  gens 
seuls ,  afin  de  leur  donner  du  courage  et  d'accélérer  la  mar- 
che de  cette  affaire. 

9  14 


158  REVUE    UE    PARIS. 

»  Je  suis  dans  une  bonne  veine  ,  tout  me  réussit;  le  ma- 
riage de  ma  Naïda  est  aussi  en  très-bon  train.  Au  dernier  bal, 
le  colonel  a  dansé  trois  contre-danses  avec  elle  ;  de  plus  , 
ma  chère  ,  il  lui  a  serré  la  main  et  répété  au  moins  dix  fois 
qu'elle  était  charmante.  En  sortant  du  bal,  il  lui  a  attaché 
«es  soques  ,  et,  malgré  nos  refus,  a  voulu,  à  toute  force,  lui 
donner  le  bras  jusqu'à  la  maison.  Adieu  ,  ma  chère  voisine  , 
embrassez  pour  moi  Juliette  :  j'ai  déjà  annoncé,  mais  en 
confidence  ,  son  mariage  avec  le  fils  d'un  millionnaire. 

»  Votre  sincère  amie, 

»  LÉOÎÎTIXE    FrRMt!C.   • 

Cette  lettre  parut  à  Mme  Deschamps  fort  peu  satisfaisante  ; 
cependant  une  pensée  la  détermina  à  prendre  les  choses  en 
patience.  «Plus  l'affaire  traînera,  se  dit-elle,  plus  long- 
temps je  garderai  le  jeune  homme,  et  six  francs  par  jour 
valent  bien  un  peu  de  tracas.  «  Celte  puissante  considéra- 
tion l'emporta  sur  toutes  les  autres ,  et  la  vieille  dame  se  ré- 
signa ,  non  sans  un  certain  effroi ,  à  courir  toutes  les  chan- 
ces de  son  rôle. 

L'intimité  dont  Mmc  Deschamps  avait  tracé  le  tableau  à 
sa  manière  et  que  ,  suivant  ses  nouvelles  instructions  .  elle 
favorisa  dès-lors  par  de  fréquentes  absences,  ne  provenait 
pas  tout-à-fait  de  la  même  source  pour  les  deux  personnes 
qui,  sous  cette  inspeciion  quasi  maternelle,  y  consacraient 
la  plus  grande  partie  de  leur  journée.  Du  côté  de  la  jeune 
fille  ,  c'était  un  premier  amour  naïf,  exalté  ,  absolu  ;  de  l'au- 
tre, il  n'y  avait  guère  que  cet  attrait  de  douce  camaraderie 
dont  la  puissance  est  grande  sur  les  hommes  que  des  goûts 
sérieux  tiennent  éloignés  du  momie  .  mais  qui  .  peu  constant 
et  peu  exclusif,  conduit  rarement  au  mariage.  11  n'avait  pas 
fallu  à  M.  Raymond  plus  de  huit  jours  d'expérience  pour 
qu'il  trouvât  parfaitement  insipide  la  société  des  eaux  de 
Bourbon  ,  et  prit  la  résolution  formelle  de  ne  plus  voir  que 
la  campagne  et  ses  livres.  Cette  résolution ,  fermement  c 
cutée  jusqu'au  jour  de  la  rencontre  au  jardin  ,  n'avait  pu 
tenir  après  la  découverte  si  piquante  et  si  pleine  d'intérêt 


HRVUK    DK    PARU.  J  St> 

d'un  naturel  de  jeune  fille  gracieux,  délicat  et  inculte, 
comme  une  fleur  sauvage.  L'idée  d'employer  chaque  jour 
quelques  heures  au  développement  de  cette  intelligence 
comprimée  par  l'éducation  provinciale  ,  cette  idée  où  se  mê- 
lait d'une  manière  confuse  ,  à  l'entraînement  irrésistible 
qu'exercent  la  jeunesse  et  la  beauté,  quelque  chose  de  fra- 
ternel et  même  de  préceptoral  ,  fut  la  première  base  d'une 
liaison  que  l'habitude  resserra  de  plus  en  plus,  et  qui  in- 
sensiblement prit  un  caractère  de  tendresse.  Les  leçons  f 
données  avec  inspiration  et  écoulées  avec  un  respect  reli- 
gieux, eurent  un  succès  étonnant.  Tout  un  monde  d'idées 
nouvelles  s'ouvrit  pour  la  jeune  fille  ,  et  M.  Raymond  éprou- 
vait toutes  les  joies  d'un  auteur  devant  son  ouvrage.  Ce- 
pendant il  y  avait  de  grandes  chances  pour  qu'au  terme  de- 
là saison  des  eaux  il  se  remit  en  roule,  n'emportant  du 
Bourbon  qu'un  serrement  de  cœur  et  un  souvenir  bientôt 
effacé  par  de  nouvelles  impressions,  si  quelque  incident 
fortuit,  une  de  ces  mille  péripéties  qui  arrivent  à  point 
nommé  pour  transformer  en  engagement  effectif  un  amour 
do  contemplation ,  ne  venait  au  secours  de  la  passion  un  peu 
aventureuse  dont  la  pauvre  Juliette  s'était  éprise.  C'est  ce 
qui  arriva  en  effet,  et  dans  une  seule  soirée,  l'affection 
calme  du  frère  pour  la  sœur,  l'affection  grave  du  mailre 
pour  l'élève  ,  prit  toul-à-coup  ce  degré  de  vivacité  qui  était 
le  terme  des  espérances  et  de  l'ambition  de  Mme  Firmin. 

Le  comité  de  baigneurs  ,  habitués  du  casino  ,  qui  exerçait 
bénévolement  l'intendance  des  menus  plaisirs  de  la  colonie 
étrangère,  fil  colporter  dans  toutes  les  maisons  de  la  ville 
une  liste  de  souscription  pour  un  bal.  Emile  ,  tout  en  assu- 
rant qu'il  ne  dansait  jamais  ,  que  le  monde  l'ennuyait ,  et 
que  par  conséquent  il  n'irait  pas  à  cette  réunion  ,  s'inscrivit 
comme  souscripteur  ,  ce  qui  parut  à  son  hôtesse  une  mar- 
que de  prodigalité  tout  à-fait  significative j  quanta  Juliette 
elle  reçut  avec  une  froideur  peu  commune  à  son  âge  l'invi- 
tation qui  lui  fut  adressée.  «  Puisqu'il  ne  danse  jamais,  je 
n'aime  plus  la  danse  ,  »  se  dit-elle  avec  résolution  et  de  la 
meilleure  foi  du  monde.  Mais  quand  le  jour  du  bal  fut  arrive, 
l'esprit  de  jeune  fille  se  réveilla  chez  elle  comme  en  surs.uit, 
et  elle  déploya  tout  ce  qu'elle  avait  d'adresse  féminine  pour 


160  REVUE     DE    PARIS. 

déterminer  Mme  Deschamps  à  l'y  conduire  ;  la  chose  était 
difficile  ,  et  cependant  Juliette  y  réussit.  Alors  faisant ,  non 
sans  émotion  ,  une  autre  tentative  :  —  Est-il  bien  décidé  que 
vous  ne  dansez  plus ,  dit-elle  à  M.  Raymond  j  est-ce  un  vœu 
que  vous  avez  fait? 

—  Un  vœu  ,  répondit-il ,  mon  Dieu  non  ,  c'est  tout  sim- 
plement  

—  Ah  !  si  ce  n'est  que  cela ,  interrompit  la  jeune  611e ,  ve- 
nez ce  soir  au  bal  par  amitié  pour  moi. 

Emile  aurait  mieux  aimé  que  cette  idée  ne  fût  pas  venue  à 
la  personne  dont  il  dépendait  déjà  plus  qu'il  ne  se  l'avouait 
à  lui-même ,  il  eût  préféré  de  beaucoup  une  de  leurs  soirées 
tête  à  tête.  Mais  après  un  moment  d  indécision  et  toute 
d'humeur  ,  il  céda  et  promit  d'être  prêt  à  huit  heures  pré- 
cises. 

Durant  toute  la  journée,  MUe  Firmin  fut  d'une  joie  folle  , 
riant ,  chantant  et  mêlant  ces  accès  de  gaieté  à  ses  prépara- 
tifs de  toilette.  Après  une  grande  délibération  avec  elle-même, 
délibération  où  ,  grâce  à  l'absence  de  sa  mère  ,  l'instinct  du 
beau  goût  l'emporta,  elle  choisit  une  parure  très-simple.  En 
l'apprêtant,  elle  disait  tout  bas  avec  un  sourire  :  «  Oh  !  pour 
le  coup  ,  je  lui  plairai  !  ■»  L'heure  de  la  toilette  arriva ,  et , 
malgré  son  innocence  ,  Juliette  y  mit  tous  les  raffinemens 
d'une  coquetterie  consommée;  elle  essaya  dix  manières  d'ar- 
ranger ses  cheveux  qui  étaient  remarquablement  beaux  ,  et 
de  draper  autour  de  ses  blanches  épaules  les  plis  de  sa  robe 
de  mousseline  ;  enfin  un  dernier  coup  d'oeil  à  sa  glace  lui 
ayant  appris  qu'elle  avait  tiré  le  meilleur  parti  possible  de 
ses  avantages  personnels  ,  elle  se  rendit ,  agitée  de  plaisir 
et  d'impatience  ,  dans  le  salon  de  Mrae  Deschamps,  pour  y 
attendre  ceiui  dont  un  seul  regard  devait  la  payer  de  tant 
de  soins. 

Après  un  quart  d'heure  d'espérance  ,  la  porte  s'ouvrit,  et 
M.  Raymond  parut ,  mais  beaucoup  plus  pâle  que  d'habi- 
tude, et  dans  son  négligé  du  matin. —  Mon  Dieu  ,  mon- 
sieur ,  s'écria  Juliette  ,  qu'avez-vous  ?  ne  venez-vous  pas  au 

bal? 

—  Non,  je  suis  contraint  d'y  renoncer,  répondit  Emile 

eu  s'asseyant .  j'ai  une  violente  migraine  ,  et  je  viens  vous 


EEVtTE    DK    PAHIS.  \Q{ 

prier  de  ra'excuser.  —  Par  un  mouvement  dont  elle  ne  fut 
pas  maîtresse  .  Juliette  posa  sa  main  sur  le  front  du  jeun© 
homme  et  s'écria  :  —  Comme  vous  êtes  brûlant  !  ah  !  vous 
souffrez  plus  qtie  vous  ne  dites  ! 

Cette  action  ,  accompagnée  d'un  regard  où  se  peignait  la 
sympathie  la  plus  vive  .  causa  à  celui  qui  en  était  l'objet  une 
soudaine  émoiion;  le  cœur  lui  battit  avec  force,  pendant 
qu'il  attachait  ses  yeux  sur  cette  gracieuse  figure  de  femme 
penchée  vers  lui  avec  l'expression  de  la  confiance  et  du  dé- 
vouement. 

Mais  vous  ne  répondez  pas  ,  reprit  Juliette,  est-ce  que 
vous  êtes  plus  mal?  Et  elle  pressait  toujours  sur  le  front 
d'Emile  sa  main  que  l'inquiétude  rendait  tremblante. 

-Cela  ne  sera  rien,  répondit-il  d'un  ton  qu'il  s'efforçait 
de  rendre  calme,  tandis  qu'une  foule  d'idées  s'agitaient 
tumultueusement  dans  son  esprit,  idées  de  peine  dans  l'iso- 
lement, et  de  bonheur  à  deux  ;  idées  de  souffrances  adoucies 
et  de  chagrins  partagés  ;-cela  ne  sera  rien  ,  allez  ce  soir 
au  bal  ,  et 

—Au  bal  ,  interrompit  Juliette  en  retirant  vivement  sa 
main  ,  au  bal  !  croyez-vous  que  le  souvenir  de  votre  souf- 
france n'y  viendrait  pas  avec  moi,  ou  que  je  pourrais  danser 
en  me  disant  :  Il  est  malade  ?  Non,  non,  monsieur  Emile,  je 
n'ai  ni  si  mauvais  cœur ,  ni  si  peu  d'amitié  pour  vous  ! 

-Vous  m'aimez  donc?  s'écria  Emile  dans  une  sorte  de 
transport. 

Lajeune  fille  ouvrit  avec  étonnement  ses  deux  grands  yeux 
mouillés  de  larmes,  et  répondit  d'un  ton  de  reproche  :  - 
Comment,  vous  ne  le  saviez  pas? 

Ces  paroles  qui  n'étaient  que  l'expression  irréfléchie 
d  une  affection  aussi  pure  que  tendre  ,  prirent  un  sens  bien 
différent  des  qu'elles  arrivèrent  à  l'oreille  d'un  homme  na- 
turellement passionné  et  déjà  troublé  au  dernier  point  par 
les  circonstances  de  ce  téte-à-téte  inattendu.  Saisi  d'une 
sorte  de  vertige  et  précipitant  une  déclaration  qui  était  dans 
son  cœur,  mais  qui  aurait  pu  y  dormir  long-temps  encore . 
il  prit  entre  ses  mains  les  deux  mains  de  la  jeune  fille  ,  et 
les  serrant  avec  vivacité  pendant  que  ses  yeux  répondaient 
par  un  regard  de  feu  à  des  regards  pleins  de  candeur  et 
9  U. 


)Q3  REVUE    DE    PAT.IS. 

d'innocence  :— Ma  Juliette,  s'écria-t-il  hors  de  lui,  ma  bien- 
aimée,  ma  femme!....  La  jeune  fille  pâlit  lout-à-coup  et  fit 
un  effort  pour  se  dégager;  mais  Emile  la  retint  ,  et  répéta 
d'un  ton  plus  accentué  :-Oui  ,  ma  femme  !  est-ce  que  vous 
uc  voulez  pas  être  à  moi  pour  toujours  ? 

—Laissez-moi,  dit  Juliette  de  plus  en  plus  troublée,  et  si 
tremblante  que  ses  genoux  fléchissaient  ,  laissez-moi  ;— et 
elle  alla  se  jeter  sur  un  fauteuil  à  l'autre  bout  du  salon. 

Ce  nom  de  femme  avait  retenti  dans  son  ame  comme  une 
accusation;  il  venait  de  lui  révéler  le  mystère  de  ses  propres 
sentimens,  mystère  que  son  heureuse  inexpérience  de  la  vie 
lui  avait  dérobé  jusque-là.  En  comprenant  son  cœur  et  celui 
d'Emile,  elle  rougissait  et  s'effrayait  à  la  fois  de  ce  qu'elle 
avait  dit  et  de  ce  qu'elle  avait  éprouvé.  Quant  à  Raymond , 
il  ne  conservait  pas  assez  de  présence  d'esprit  pour  se  faire 
une  idée  bien  exacte  de  ce  qui  se  passait  alors  dans  le  cœur 
de  Juliette;  tout  ce  qu'il  vit,  c'est  qu'elle  séloignait  de  lui , 
et  qu'elle  semblait  le  repousser  par  un  caprice  inexplicable. 
—Je  me  suis  trompé ,  dit-il  d'une  voix  altérée  par  la  sur- 
prise et   le  dépit ,  je  me  suis  trompé. 

Juliette  gardait  le  silence  et  demeurait  les  yeux  baissés, 
effeuillant,' avec  une  sorte  de  tremblement  nerveux  ,  uu 
bouquet  de  fleurs  qu'elle  tenait  à  la  main  ;  lorsque  Emile, 
touchant  son  front  comme  s'il  eût  éprouvé  un  redoublement 
de  souffrances,  dit  :  «Tout  à  l'heure  ,  quand  je  me  croynx 
heureux,  je  ne  sentais  plus  mon  mal.  »  A  peine  ces  paroles 
eurent-elles  frappé  l'oreille  de  la  jeune  fille  quelle  se  leva , 
et ,  d'un  pas  ferme  ,  alla  s'asseoir  près  d'Emile  en  disant  : 
—Pardonnez-moi  la  peine  que  je  viens  de  vous  faire.  Ce 
n'est  pas  mon  cœur  qui  est  resté  muet.  J'étais  si  éionm 
confuse!....  Que  dois-je  vous  dire  pour  que  vous  soyez  en- 
core heureux? 

—Dites-moi,  Juliette,  que  je  n'ai  point  fait  un  rêve,  .i 
que  vous  serez  ma  femme ,  si  votre  mère  y  consent  ! 

La  jeune  fille  répondit  quelques  mots  sans  suite  mêles  di 
sourires  et  de  larmes  ,  et  cacha  dans  ses  mains  son  joli  vi- 
sage. En  ce  moment ,  l'un  de  ceux  pour  lesquels  on  donne- 
rait des  années  de  vie,  la  porte  s'ouvrit  brusquement,  t[ 
U"-  rvschamps  parut  on  grandi  toilette  avec  une  robe  de 


BF.VUF.    DE    PA1US. 


)G,i 


taffeta9  puce  et  un  bonnet  à  dentelles  surmonté  d'énormes 
pavot!  :  —  Ah  ça  !  dit-elle  en  jetant  sur  les  jeunes  gens  un 
regard  scrutateur,  où  on  sommes-nous?  est-on  prêt  pour 
le  bal? — Furieux  d'une  si  sotte  interruption  ,  Emile  ne  ré- 
pondit pas  un  mot,  mais  Juliette  s'écria  vivement  :  —  Kous 
n'irons  pas  au  bal  ! 

—  Ah  !  par  exemple ,  voilà  un  singulier  caprice.  Et  pour- 
quoi donc,  ma  petite,  vous  êtes-vous  faite  si  belle  ce  soir? 

—  Ce  sera  pour  moi,  dit  Emile,  pour  moi  seul  ,  n'est  et 
pas ,  Juliette? 

A  cette  allocution  familière  ,  M°»e  Deschamps  fixa  de 
grands  yeux  la  jeune  fille  qui ,  sans  paraître  embarrassée  , 
répondit  :— Oui ,  oh  oui  !  pour  vous  seul  !  en  m'habillant  f 
je  n'ai  pas  eu  d'autre  idée.  Mais  tenez  ,  regardez-moi  en- 
core, ajouta-t-elle  en  se  plaçant  debout  devant  Emile  de 
manière  à  ce  qu'il  put  embrasser  d'un  seul  coup  d'œil  tout 
l'ensemble  de  sa  toilette  ,  D'est-ce  pas  ,  je  suis  bien  mi^e 
aujourd'hui  ?  » 

Le  regard  qui  répondit  à  ces  paroles  fit  rougir  la  jeune 
fille ,  car  elle  s'aperçut  aussitôt  qu'elle  avait  les  bras  nus  et 
les  épaules  découvertes.  Elle  se  relira  toute  confuse  derrière 
la  taille  volumineuse  et  l'énorme  bonnet  de  Mmc  Deschamps, 
tandis  que  M.  Raymond  souriait  en  baissant  les  yeux. 

—  Mais,  mais,  dit  Mme  Deschamps  affectant  un  ton  rigide 
pour  conserver  jusqu'au  bout  le  décorum,  qu'est-ce  que  cela 
signifie,  mademoiselle? 

—  Ce  que  cela  signifie  ?  reprit  Juliette  d'un  air  tout  à  la 
fois  naïf  cl  décidé ,  cela  veut  dire  que  nous  nous  aimons  tous 
deux,  monsieur  et  moi,  et  que  déjà  il  m'appelle  sa  femme. 

—  A  la  bonne  heure,  dit  Mrae  Deschamps  donnant  à  sa  voix 
cl  à  toute  sa  contenance  une  gravité  matronale  ;  à  la  bonne 
heure ,  ce  mot  est  d'un  honnête  homme  :  vous  avez  des  m< 
honorables,  monsieur,  je  n'ai  rien  à  dire. 

Mais  la  vieille  dame  eut  à  peine  débile  celle  dernière 
phrase  de  son  rôle,  que  laissanl  déborder  la  joie  qui  lui  rem- 
plissait le  cœur  ,  à  la  vue  d'un  si  beau  succès  ,  elle  se  mit  à 
fredonner,  en  sautillant  : 

Ira  ,la,   la  ,   la  ,  u  quand  la  noce? 


1(H 


KKVL'E     I>E     PARIS. 


Et  complétant  pour  elle  seule  cette  agréable  improvisa  - 
tion  elle  ajouta  dans  sa  pensée  : 

A  quand  la  noce  et  mon  cadeau  ? 

—  Voyons ,  dit-elle  en  s'arrêtant  tout  essoufflée  .  parlons 
raison  :  monsieur  a-t-il  fixé  l'époque  de  la  célébration? 

—  Si  j'ai  le  bonheur  d'obtenir  le  consentement  de  Mme  Fir- 

min,  répondit  Emile,  j'espère Mais  sa  joyeuse  hôtesse 

l'interrompit  par  un  éclat  de  rire  dont  il  ne  comprit  nulle- 
ment Tà-propos  :  —  Oh  !  pour  cela .  dit-elle  riant  toujoHrs , 
je  n'ai  pas  d'inquiétudes  :  la  chère  voisine  sait  qui  vous  êtes; 
elle  sait  que » 

Ce  fut  le  tour  de  Juliette  d'interrompre  ,  car  le  ronge  lui 
montait  au  visage,  et  sa  délicatesse  s'effarouchait  des  indis- 
crétions de  Mme  Deschamps  :  —  Mon  Dieu  ,  madame,  cria- 
t-elle,  voilà  Griffon  qui  mange  vos  gants! 

—  Au  chat  !  au  chat  !  dit  Mme  Deschamps  en  donnant  sur  le 
piano  un  grand  coup  de  mouchoir  ;  puis ,  revenant  au  pre- 
mier sujet  de  la  conversation  :  —  Et  le  bal?  dit-elle  ;  voilà 
neuf  heures  qui  sonnent ,  je  ne  veux  pas  perdre  mes  frais  de 
toilette  ! 

—  Pour  moi ,  dit  Juliette  ,  je  perds  les  miens  avec  plaisir. 
Mme  Deschamps,  restons  ici ,  nous  ferons  du  thé  pour  ce  pau- 
vre M.  Emile. 

Le  lendemain  du  jour  qu'avait  terminé  cette  soirée  déci- 
sive, M.  Raymond  vint  dans  la  matinée  saluer  Juliette,  et 
lui  communiquer  une  lettre  qu'il  voulait  adresser  à  M"1'  Fir- 
min  :  —  Lisez  !  dit-il ,  je  vous  en  prie  ;  ce  que  j'ai  à  vous  of- 
frir est  bien  peu  de  chose.  Si  j'avais  le  monde,  je  le  donne- 
rais  

—  Voilà  ce  qui  s'appelle  parler!  s'écria  Mme  Deschamps; 
voili'i Mais  Juliette  se  hâta  de  l'interrompre  par  des  pa- 
roles sans  suite ,  et ,  prenant  le  papier  qu'Emile  lui  présen- 
tait :  —  Je  ne  lirai  pas  cette  lettre  ;  mais,  si  vous  le  permet- 
tez .j'écrirai  au  bas  quelques  lignes.  —  M.Raymond  sortit 
aussitôt  pour  lui  en  laisser  le  loisir. 

—  Quel  honnête  jeune  homme  !  dit  M"0  Deschamps  en  le 
voyant  s'éloigner  ;  la  fortune  ne  le  rend  pas  plus  fier.  Allons, 


REVUE    DE    PARIS.  105 

ma  petite  Juliette ,  donne-moi  un  peu  ce  papier  pour  voir  ce 
qu'il  chante....  —  Comme  elle  achevait  ces  mots  ,  la  porte 
«'ouvrit  avec  fracas,  et  Mm  Firmin  parut,  la  figure  altérée 
par  une  émotion  qui  ressemblait  fort  à  la  colère.  Juliette  fit 
un  cri  de  surprise ,  et  courut  se  jeter  au  cou  de  sa  mère. 

—  Ma  bonne  maman  ,  dit-elle  ,  ma  chère  maman  !  que  tu 
arrives  à  propos!  Si  tu  savais!....  Ah  !  que  je  suis  heureuse! 

Au  lieu  de  répondre  à  ces  tendresses,  M»'  Firmin  repoussa 
rudement  sa  fille,  et  dit  d'un  ton  aigre  :  —  Oui ,  j'arrive 
fort  à  propos.  Allons,  mademoiselle,  suivez-moi,  et  ren- 
trons chez  nous  ! 

—  Mais  un  moment ,  ma  chère  voisine ,  dit  Mme  Deschamps 
tout  effarée,  qu'avez-vous  donc,  et  qu'est-ce  que  cela  veut 
dire  ? 

—  Je  n'ai  pas  de  temps  à  perdre  en  explications,  madame 
Deschamps  ;  j'ordonne  à  mademoiselle  de  me  suivre ,  et  cela 
suffit  ,  je  pense,  pour  qu'on  m'obéisse! 

—  Voilà  qui  est  incroyable  !  reprit  la  vieille  dame  ;  voilà 
de  belles  façons  d'agir  !  mais  je  suis  sans  rancune  ,  et  je  ne 
veux  pas  tarder  une  minute  à  vous  apprendre  la  bonne  nou- 
velle :  notre  jeune  homme  s'est  enfin  déclaré,  ma  voisine  •  il 
n'attend  que  vous  pour  épouser  votre  fille. 

—  Épouser  ma  fille  !  dit  M™e  Firmin  avec  un  redouble- 
ment de  mauvaise  humeur  ;  il  a  compté  sans  son  hôte  ;  qu'il 
aille  chercher  une  femme  ailleurs...  Allons,  Juliette,  votre 
chapeau  et  votre  châle. 

Aux  dernières  paroles  de  sa  mère,  la  jeune  fille  s'était 
jetée  sur  une  chaise,  pâle  et  agitée  d'un  tremblement  con- 
vulsif. 

—  Ahçà!  voisine,  dit  M»»  Deschamps  dont  la  surprise 
était  devenue  de  la  stupéfaction  ,  qu'avez-vous  à  dire  à  pré- 
sent contre  ce  mariage  que  vous  avez  tant  souhaité,  pour  le- 
quel vous  auriez  laissé  faire?...  Suffit...  Diable,  vous  êtes 
maintenant  bien  difficile  !  mépriser  le  fils  d'un  millionnaire! 

—  Le  fils  d'un  millionnaire  !  répéta  Mme  Firmin  presque 
suffoquée  par  la  colère...  Voisine,  vous  me  le  paierez... 

—  Quoi...  Mais...  c'est  un  peu  fort...  en  vérité...  La  pau- 
vre M«n«  Deschamps  ne  put  que  balbutier  des  paroles  sans 
suite;  il  lui  fut  imposs  ible  de  compléter  une  seule  phrase. 


168  REVUE    DE    PARIS. 

—  Oui ,  madame,  vous  me  le  paierez  î  C'est  un  tour  in- 
fâme que  vous  m'avez  joué.  Tromper  une  mère  de  famille, 
prendre  contre  elle  le  parti  d'un  petit  saute-ruisseau,  d'un... 
Allons,  Juliette,  pas  de  pâmoison.  Voyez-vous  ,  je  ne  suis 
pas  en  humeur  de  les  souffrir...  Votre  chapeau  !... 

—  Moi,  je  vous  ai  trompée  ,  madame  Firmin  ,  dit  la  vieille 
propriétaire  en  levant  les  mains  comme  pour  attester  son 
innocence,  je  vous  aitrompée!  Un  saute-ruisseau!...  Voisine, 
voisine ,  vous  êtes  une  ingrate!  vous  m'avez  mis  sur  les  bras 
la  garde  de  votre  fille  ,  un  diner  et  des  ports  de  lettres  ,  et 
vous  venez  me  chercher  querelle  pour  vous  dispenser  de 
rendre...  Je  connais  vos  rubriques;  mais  cela  n'ira  pas 
comme  vous  croyez  ;  j'en  appellerai  à  toute  la  ville  ,  je  dirai 
â  tout  le  monde  votre  belle  conduite  ! 

—  Et  moi  la  vôtre  ,  madame  Deschamps.  Abuser  de  la  cor- 
fiancé  que  j'avais  en  vous  pour  précipiter  une  jeune  personne 
dans  un  abîme  de  séduction  !  Fi  donc  !  vous  devriez  mourir 
de  honte! 

—  Mourir  de  honte  ,  moi  !  c'est  plutôt  vous  ,  madame  Fir- 
min, vous  qui  jetez  vos  filles  à  la  tête  du  premier  venu...  Fi 
vous-même  !  Ah  !  ah  !  vous  croyez  qu'on  pourra  me  dire  que 
je  ne  suis  pas  une  honnête  femme,  et  insulter  ma  maisoa 
t»ans  que  je  me  venge!... 

—  Je  me  moque  de  vos  menaces ,  de  votre  maison  et  de 
vous,  madame.  Encore  une  fois,  vous  m'avez  trompée,  vous 
avez  vendu  ma  fille!... 

—  Vendu  votre  fille,  moi  !  moi  qui  l'ai  surveillée  jour  et 
nuit,  pour  qu'elle  ne  devint  pas  victime  de  vos  manigances  ?.. 
Ah  !  c'est  trop  fort  !  Si  vous  ne  vous  rétractez  pas  ,  je  vais 
crier ,  appeler  les  voisins  ,  la  garde,  et  l'on  verra... 

En  parlant  ainsi,  Mme  Deschamps,  debout  et  le  visage  en- 
flammé ,  témoignait  son  indignation  par  les  gestes  les  plus 
énergiques.  11  est  rare  qu'une  personne  en  colère  ne  se  calme 
pas  tout-â-coup,  à  l'instant  où  son  antagoniste,  quittant  la 
défensive,  commence  à  montrer  à  son  tour  des  symptômes 
d'emportement.  Dès  que  M  "Firmin  eut  vu  sa  voisine  au 
comble  de  rirritation,  elle  retrouva  du  sang-froid  ,  et  ,  s'as- 
«eyant  près  de  Juliette  qui  offrait  l'aspect  d'une  véritable 
douleur,  clic  reprit  la  parole  d'un  tonradouci  et  tant  soit  peu 


RFVTJB    DE    PARTS.  ](>7 

solennel  :  — Madame  Deschamps,  dit-elle,  un  dernier  mot; 
le  personnage  donlil  s'agit  n'est  point  fils  d'un  millionnaire, 
et  vous  le  saviez  ? 

—  Non,  foi  d'honnête  femme,  répondit  la  propriétaire; 
mais  qu'il  soit  fils  de  qui  il  voudra,  moi,  je  suis  honnête;  je 
le  suis,  entendez-vous  ? 

—  Mais,  maman  ,  dit  Juliette  en  essuyant  ses  larmes,  c'est 
toi  qui  t'es  trompée  ,  c'est  toi  qui  as  annoncé  que  le  père  de 
M.  Emile  était  un  banquier  millionnaire;  et  quand  cela  ne 
serait  pas ,  à  qui  la  faute  !  a-t-il  pris  un  faux  nom? 

—  Taisez-vous,  péronnelle  ,  on  ne  vous  a  pas  priée  de  dire 
votre  avis! 

—  Mais  sa  demande  est  assez  raisonnable,  reprit  Mm«'  Des- 
champs un  peu  soulagée  par  cette  diversion  ;  est-ce  que  le 
jeune  homme  ne  s'appelle  pas  Raymond? 

—  Qu'il  s'appelle  Lucifer,  répliqua  Mme  Firmin, si  cela  vous 
plait;  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  ce  n'est  pas  un  homme 
de  banque.  Vous  le  saviez,  madame  Deschamps,  vous  l'aviez 
deviné,  il  n'y  a  pas  de  doute,  en  voyant  comme  il  se  pâmait 
d'aise  devant  toutes  lesvieilleriesde  votre  maison  :  votre  de- 
voir était  de  m'en  instruire.  Mais  non;  pour  conserver  quel- 
quesjours  de  plus  un  locataire  à  6  francs,  vous  avez  favorisé 
les  cn'.revues  d'un  mauvais  sujet  avec  ma  fille,  vous  avez 
laissé  à  ces  deux  jeunes  gens  une  liberté  illimitée,  inconve- 
nante,contraire  à  mes  principes.. . 

—  C'est  une  horreur  !  c'est  une  horreur  !  s'écria  Mme  Des- 
champs tout-à-fait  hors  d'elle-même  ,  une  horreur,  une  indi- 
gnité !  Mme  Firmin,  si  j'ai  eu  un  tort,  c'est  celui  de  me  mê- 
ler de  vos  affaires.  C'est  le  pot  au  noir  ;  fourrez-y  le  nez  seu- 
lement ,  et  vous  en  sortirez  blanc  comme  un  nègre  ! 

—  Maman!  ma  chère  maman  !  calme-toi;  et  vous,  ma 
bonne  madame  Deschamps,  remettez- vous,  dit  Juliette,  en 
s'interposant  entre  les  deux  vieilles  femmes...  Oh  !  maman  , 
ne  me  fais  pas  souffrir  plus  long-temps  cet  affreux  supplice, 
car  j'en  deviendrais  folle.  Ce  jeune  homme  est-il  indigne  de 
notre  estime?  Qu'as-tu  appris  de  défavorable  sur  son  compte^ 
Si  l'on  t'a  dit  du  mal  de  lui,  c'est  un  mensonge,  ma  chère  ma- 
man, un  mensonge  infâme!  Il  suffit  de  voir  une  seule  fois  mon 
Emile  pour  lire  sur  son  front  qu'il  est  homme  d'honneur. 


168  REVUE    DE    PARIS. 

—  Son  Emile  !  dit  Mme  Firmin  en  laissant  tomber  ses  deox 
bras  d'un  air  désespéré  ;  ah  !  madame  Deschamps ,  vous  avez 
laissé  les  choses  en  venir  là? 

—  Ma  foi,  madame  Firmin,  ce  n'est  pas  voire  faute  6i 
elles  ne  sont  pas  allées  plus  loin  ! 

—  Maman,  reprit  Juliette  qui.  dans  sa  naïveté,  croyait 
que  tout  le  différend  provenait  d'une  absence  de  mémoire  ; 
maman  ,  je  me  rappelle  à  merveille  que  c'est  loi  qui  as  voulu 
que  je  me  fisse  aimer  de  M.  Emile  ! 

—  C'est  vrai  ça,  dit  Mme  Deschamps. 

—  Je  me  rappelle  aussi  très-bien  que  c'est  pour  l'obliger 
que  notre  bonne  voisine  a  permis  qu'il  vint  nie  voir  chez 
elle. 

—  C'est  vi  ai ,  ça. 

—  Ainsi  tout  notre  tort  a  été  de  faire  exactement  ce  que 
tu  désirais. 

—  C'est  vrai,  ça. 

—  Eh  bien  !  maman  je  te  jure ,  à  présent  que  j'ai  en  le  bon- 
heur d'inspirer  de  l'affection  à  M.  Raymond  ,  qu'il  n'y  a  que 
la  mort  qui  puisse  me  faire  renoncer  à  lui. 

—  Ta  ,  ta ,  ta  ,  reprit  Mme  Firmin  en  levant  les  épaules  ; 
mademoiselle  est  devenue  romanesque  dans  la  société  de 
son  homme  de  lettres. 

A  ces  mots  prononcés  du  ton  le  plus  méprisant,  la  jeune 
fille  s'écria  :  —  Un  homme  de  lettres  !  Est-ce  bien  vrai ,  ma- 
man ,  que  M.  Raymond  a  écrit  des  livres  ?  Quel  bonheur  d'é- 
pouser un  homme  célèbre ,  de  porter  son  nom  !  Ah  !  que  je 
voudrais  lire  ce  qu'il  a  écrit  !  cela  doit  être  bien  intéressant! 
Mais  il  ne  m'en  a  rien  fait  voir  ;  il  est  si  modeste  ! 

—  Au  fait ,  dit  Mmc  Deschamps ,  c'est  quelque  chose  qu'un 
bon  littérateur...  Mais  qui  aurait  cru  cela  de  cejeunehomme? 
Il  est  arrivé  en  poste. 

—  L'impertinent  !  murmura  Mm~  Firmin  ;  ce  sont  des  airs 
que  monsieur  se  donne,  parce  qu'il  porte  le  nom  d'un  mil- 
lionnaire. Aller  en  poste  ! 

—  Dame,  voisine,  si  la  calèche  vous  a  donné  dans  les 
yeux  ,  à  qui  la  fjuie?  Vous  avez  eu  l'imagination  un  peu 
prompte  ,  car  pour  lui ,  je  réponds  qu'il  ne  s'en  est  pas  fait 


RF.VUR  DR  PARIS.  169 

accroire;  il  n'a  dit  ni  ceci  ni  cela.  C'est  dur,  madame  Firmin, 
j'en  conviens;  mais  après  tout  ce  jeune  homme  n'est  peut- 
être  pas  un  si  mauvais  parti.  On  dit  qu'à  présent  les  hommes 
de  lettres  font  fortune. 

—  Fh  bien  !  qu'il  fasse  fortune  tout  seul  ,  répliqua  sèche- 
ment Mme  Firmin,  ce  D'est  pas  lui  qui  aura  ma  fille. 

—  Oh  !  maman  ,  ma  chère  maman  ,  sois  bonne  pour  moi , 
dit  Juliette  d'un  ton  suppliant  ;  si  tu  savais  combien  je 
l'aime. 

—  Cela  vous  passera.  J'ai  un  maître  de  forges  dont  on  m'a 
parlé  hier  pour  vous. 

—  Maman  ,  reprit  la  jeune  fille  d'une  voix  ferme  ,  si  c'est 
ta  volonté, je  n'épouserai  pas  M.  Raymond  ;  mais,  retiens 
bien  ce  que  je  te  dis  ,  je  ne  serai  jamais  la  femme  d'un  autre. 

—  Insolente  !  dit  Mrae  Firmin  en  s'élançant  sur  sa  fille  et 
lui  donnant  un  soufflet.  Le  coup  ,  mal  dirigé  ,  porta  sur  le 
milieu  du  visage  ,  et  au  même  instant  la  pauvre  Juliette  eut 
sa  collerette  et  sa  robe  tachéesde  sang.  A  celte  vue  ,  Mme  Fir- 
min pâlit  et  resta  interdite;  mais  la  jeune  fille  ,  souriant  à 
travers  ses  larmes,  lui  prit  la  main  et  s'écria  avec  douceur  : 
•  Console-toi ,  maman  ,  lu  ne  m'as  pas  fait  de  mal. —  Le  res- 
sentiment maternel  s'évanouit  aussitôt  et  fit  place  aux  cares- 
ses les  plus  tendres.  La  bonne  Mme  Descharops  ,  émue  jus- 
qu'aux larmes  ,  oubliait  ses  propres  griefs,  et  ne  songeait 
plus  qu'au  moyen  d'arrêter  le  saignement  de  nez  de  Juliette, 
ce  qui ,  grâce  à  l'eau  fraiche  ,  fut  bientôt  fait.  Alors  la  con- 
versation recommença. 

—  Parlons  un  peu  raison .  dit  la  propriétaire.  Je  conviens 
que  le  fils  d'un  millionnaire  vaut  mieux  pour  mari  qu'un 
auteur  ;  mais  il  ne  s'agit  pas  de  mettre  ces  deux  partis  en  ba- 
lance, il  s'agit  de  prendre  celui  qui  se  présente.  Si  le  bon- 
heur voulait  qu'un  homme  riche  se  mit  aujourd'hui  sur  les 
rangs  ,  je  vous  dirais  :  Prenez  le  riche  et  laissez  l'homme  de 
lettres.  Mais  l'important  est  de  marier  votre  fille.  Qui  refuse 
muse,  entendez-vous?  Sur  cela,  voisine,  je  vous  conseille 
de  donner  Juliette  à  ce  jeune  homme  ,  et  de  chanter  alléluia, 
parce  que  de  la  manière  dont  vous  aviez  emmanché  l'affaire, 
il  aurait  bien  pu  arriver  que  notre  homme  de  lettres  fit  quel- 
que chose  de  moins  honnête  qu'une  proposition  de  mariage. 

0  13 


170  REVUE    DE    PAr.IS- 

—  De  sa  vie  Mme  Deschamps  n'avait  fait  un  si  long  discour»; 
elle  s'arrêta  triomphante  et  presque  essoufflée. 

\h  J  répondit  Mrae  Firmin  d'un  ton  dolent .  ces  raisons 

seraient  peut-être  bonnes  pour  une  autre  ;  mais  moi  qui  fon- 
dais tant  d'espérance  sur  la  jolie  figure  de  cette  enfant,  la 
voir  devenir  la  femme  d'un...  Ah  !  madame  Deschamps.  En- 
core s1  il  avaituntilre;  s'il  étailbaron  ou  seulementchevalier. 
Mais  que  voulez-vous  que  je  réponde  quand  on  me  dira  :  Ma- 
dame Firmin  ,  vous  avez  donc  marié  Juliette  ?  et  qui  a-t-elle 
épousé?  Jamais  ces  mots  .  un  homme  de  lettres  ,  ne  pourront 
me  sortir  du  gosier. 

—  Mais ,  ma  chère  voisine  ,  reprit  Mme  Deschamps  en  ap- 
puyant sur  ses  paroles  comme  une  personne  qui  croit  ouvrir 
un  avis  important ,  ce  jeune  homme  ne  pourrait-il  pas  ,  avec 
un  peu  de  protection,  se  faire  placer  dans  quelque  minis- 
tère? il  a  une  belle  main  .  et  je  gagerais  même  qu'il  n'e?t 
pas  maladroit  pour  dicter  une  lettre,  car  il  en  reçoit  beaucoup. 
Il  pourrait  devenir  chef  de  bureau,  chef  de  division;  eh  !  eh  ! 
voilà  des  litres  qui  ne  sonnent  pas  mal. 

—  Chimères ,  madame  Deschamps  !  Je  vois  trop  clair  dans 
les  choses  de  ce  monde  pouraventurer  le  bonheur  de  ma  tille 
sur  de  pareilles  espérances. 

—  Comme  vous  voudrez,  répliqua  M™e  Deschamps  un 
peu  piquée  .  comme  vous  voudrez;  mais  en  attendant ,  jetex 
un  coup  d'oeil  sur  la  petite  :  s'embellit-elle  à  pleurer  comme 
elle  fait  depuis  que  vous  êtes  là  ?  A-t  elle  les  yeux  assez  bouf- 
fis et  la  figure  assez  tirée?  Encore  un  mois  de  larmes,  ma 
chèreamie.etadieulabeautelcequi.pour  une  fille  sans  d.>t. 
veut  dire  adieu  les  maris.  Allons  .  donnez-lui  son  Emile.  Le 
pirede  tout  cela,  c'est  qu'il  n'y  aura  pas  decadeau  pourmoi. 

—  Oh,  maman  !  dis  oui ,  s'écria  Juliette  en  couvrant  de 
baisers  la  main  de  sa  mère .  dis  oui ,  ce  sera  mon  bonheur. 
Si  ce  mariage  n'est  pas  brillant  pour lemonde,  mes  sœurs  te 
dédommageront. 

—  C  est  juste .  reprit  M™  Deschamps;  voilà  déjà  que  Naîd* 
est  en  bon  chemin. 

—  Ah',  ne  m'en  parlez  pas,  ma  chère  voisine  ;  c'était  en- 
core un  attrapeur  que  ce  colonel;  le  lendemain  j'ai  appris 
qu'il  était  marié. 


BEYL'K    DK     PALIS.  171 

—  Mais  Thérésia  ,  dit  la  vieille  dame  ,  remplissant  de  son 
mieux  et  en  conscience  le  rôle  «le  conciliatrice,  Thérésia!.. 

—  Ah  !  ne  m'en  parlez  pas  non  plus,  la  cousine  se  porto 
comme  vous  et  moi  !  elle  vivra  autant  que  Mathusalem.  C'est 
comme  une  persécution  du  sort.  Et  cela  après  de  si  belles  espé- 
rances !...  Ah,  mon  Dieu,  mon  Dieu  !  j'en  perdrai  la  tête. 

Mme  Deschamps,  à  bout  de  consolations,  soupirait  par  sym- 
pathie ,  lorsque  ses  yeux  tombèrent  sur  la  lettre  d'Emile,  à 
laquelle  personne  ne  songeait  plus  depuis  le  commencement 
de  celle  terrible  scène.  — A  propos,  dit-elle,  voilà  un  papier 
que  ce  pauvre  jeune  homme,  qui  a  de  bonnes  manières  en 
\  érité  ,  quoiqu'il  ne  soit  pas  ce  que  nous  pensions  ,  m'a  re- 
rois un  instant  avant  votre  arrivée  ;  voyez  ce  qu'il  dit,  car  je 
u'ai  pas  mes  lunettes.  Mme  Eirmin  ouvrit  le  papier  d'un  air 
dédaigneux  ;  mais  presque  aussitôt  sa  figure  s'éclaircit,  et 
elle  proféra  les  exclamations  suivantes  :  30,000  francs  d'é- 
conomies !  5,000  francs  d'appointemens  !  inspecteur-général 
desétudes  !  11  est  intéressant,  cejeunc  homme;  il  estbeaucoup 
mieux  que  je  ne  l'aurais  cru. 

Juliette,  dans  un  ravissement  de  joie,  se  levait  pour  em- 
brasser sa  mère;  mais  celle-ci,  étendant  la  main,  l'obligea 
de  se  rasseoir.  —  Un  instant,  mademoiselle  ,  un  instant;  je 
ne  partage  pas  encore  votre  enthousiasme  :  la  chose  est 
grave  ,  laissez-moi  réfléchir.  —  Et  elle  reprit  son  soliloque. 
•  Inspecteur- général  !  voilà  qui  est  as?ez  bien,  mais  je  suis 
fàchéequ'il  y  aitdesétudes;  cela  sent  l'homme  de  collège.  Ins- 
pecteur-général tout  court  vaudrait  mieux  pour  nous;  cela 
donnerait  à  entendre  un  inspecteur  des  contributions,  un 
inspecteur  des  haras  ,  un  inspecteur  des  postes  ,  un  inspec- 
teur des  eaux  et  forêts.  C'est  dommage  ! 

—  Vraiment  c'est  dommage,  dit  M,ue  Deschamps;  mais  cal- 
culons un  peu  :  30,000 francs  bien  placésdonnenl  l,500francs 
de  revenu  ;  la  place  en  rapporte  5,000,  total  6,500.  Entre 
nous,  voisine,  vous  savez  qu'on  peut  vivre  à  moins. 

—  Ce  n'est  pas  la  question,  répondit   Mme   Firmin;  il  ne 
s*agit  pas...  Mais  elle  ne  put  achever  la  phrase;  sa  tilîe  avait 
ses  deux  bras  autour  d'elle  ne  l'accablait  de  caresses.  —  M;-. 
man,  s'écriait-elle,  n'écoute  plus  que  ton  cœur;  dis  oui,  tu 
vas  le  dire,  je  le  vois  dans  tes  yeux.—  M,n«  i-'inuin,  vaincue  pai* 


173  REVUE    DE     PARIS. 

le  sentiment  maternel,  fit  un  grand  effort  pour  prononcer 
ce  oui  si  désiré;  mais  le  mot  6'arrêta  sur  ses  lèvres,  et  l'on 
n'entendit  qu'un  soupir. 

Un  mois  après,  le  mariage  de  M.  Emile  Raymond,  écrivain 
connu  dans  le  monde  savant  par  des  travaux  d'archéologie, 
fut  célébré  à  Bourbon;  et  le  lendemain,  la  calèche  de  voyage 
qui  avait  donné  lieu  à  tant  d'illusions  retourna  vers  Paris, 
emmenant  cette  fois  deux  personnes.  En  s'installant  avec 
bonheur  dans  une  maison  bâtie  au  quinzième  siècle,  le  jeune 
antiquaire  était  loin  de  se  douter  qu'il  y  trouverait  des  char- 
més plus  puissans  sur  son  imagination  que  ceux  de  l'archi- 
tecture du  moyen  âge.  Cet  événement  faisait  le  sujet  de  toutes 
les  conversations  de  la  petite  ville,  lorsqu'un  paquet  à  l'adresse 
de  Mœe  Deschamps  arriva  par  la  diligence.  «  Ah  !  s'écria 
la  vieille  dame,  c'est  mon  cadeau  !  Un  châle,  un  cachemire 
français  !  M.  Raymond  fait  les  chosesà  merveille  î  Vraiment, 
pour  un  homme  de  lettres  !...  —  Ma  chère,  dit  Mœe  Firmin  en 
l'interrompant,  ne  prononcez  plus  ces  mots  lorsque  vous 
parlerez  de  mon  gendre.  Inspecteur- général ,  voilà  son  titre; 
et  je  dois  vous  dire  qu'il  est  en  passe  de  devenir  ministre... 
Oui ,  ministre  ,  et  qui  plus  est  grand-maître  de  l'instruction 
publique.  On  me  l'écrit  de  tous  côtés.  » 

Mme  Acccstiï  Tqiebrt. 


■m*- 


LES  BÉDOUINS 


SYRIENS     ET     EGYPTIENS: 


Comme  le  pouvoir  de  Méhémet-Ali  et  la  position  remarquable 
que  l'Egypte  parait  destinée  à  occuper  dans  le  monde  politique 
dépendent  en  grande  partie  de  la  disposition  et  des  forces  mili- 
taires des  tribus  du  désert ,  tout  ce  qui  peut  jeter  une  nouvelle 
lumière  sur  les  mœurs  et  les  coutumes  de  ces  peuplades  sauvages 
doit  être  recueilli  avec  intérêt.  L'idée  qu'on  s'était  faite  d'elles 
et  des  déserts  qu'elles  habitent,  est  généralement  erronée.  Nous 
nous  figurons  ces  hordes  nomades  composées  seulement  de  bri- 
gands peu  différens  de  ces  gentilshommes  des  temps  passés,  qui, 
courant  après  la  fortune,  s'engageaient  en  de  périlleuses  aventures 
dans  les  bruyères  de  Honnslow.  Nous  esquissons  ainsi  en  quelque» 
traits  rapides  le  repoussant  portrait  d'un  Bédouin  j  dans  cette 
peinture  ,  il  n'y  a  ordinairement  qu'un  seul  défaut,  celui  de  ne 
ressembler  en  rien  à  l'original.  Contemplez  le  Bédouin  parmi  ses 
troupeaux  et  sous  sa  tente  hospitalière  ;  sa  contenance  ,  son  ca- 
ractère ,  vous  suggéreront  des  idées  tout-à-fait  différentes  Bien 
de  plus  noble,  et  de  plus  chevaleresque  que  sa  conduite,  rien  de  plu» 
agréable  que  ses  occupations  et  sa  manière  de  vivre.  Cependant,  il 

en  faut  convenir,  delà  nature  mêmedes  circonstances  danslesquelle» 
ces  tribus  errantes  sont  placées,  il  résulte  que  leurs  connaissance» 
sont  extrêmement  limitées  «t  leurs  idées  de  devoir  entièrement 
fausses. 

Mais  divers  événemens,  quelques-uns  récemment  arrivés,  d'uu- 

*>  15. 


174  REVUE    DE    PARTS. 

très  plus  anciens  et  d'un  caractère  plus  douteux  ,  paraissent  avoir 
opéré  des  cbangemens  considérables  dans  la  condition  des  Bé- 
douins. Des  idées,  filles  de  l'Europe,  se  sont  introduites  au  dé 
sert.  De  nouvelles  opinions  se  sont  formées,  de  nouveaux  besoin» 
se  font  sentir  ,  et  une  effervescence  générale  ,  avant-coureur  de 
cbar.gemens  remarquables  ,  est  visiblement  perceptible  dans  le 
grand  corps  des  fils  d'Ismaél.  La  décadence  de  l'empire  turc  a  in- 
vesti les  tribus  du  désert  d'une  nouvelle  influence  et  dune  plut 
grande  importance. 

Si  le  pouvoir  des  Ottomans  en  Afrique  et  en  Syrie  est  destiné 
à  être  supprimé  ,  ce  ne  sera  ,  selon  toute  probabilité,  que  par  le 
ministère  des  Bédouins.  Méhémet-Ali  est  intimement  convaincu 
de  cette  vérité.  Il  travaille  donc  à  obtenir  l'active  coopération  des 
principales  tribus  avec  l'ardeur  et  l'enthousiasme  qui  caractérisent 
toutes  les  opérations  de  son  gouvernement ,  et  ses  efforts  ont  été 
couronnés  d'un  certain  succès. 

Cependant  on  ne  peut  dire  que  cette  hardie  et  indépendante 
race  d'hommes,  quoique  vivant  en  termes  d'amitié  avec  le  pacha, 
et  favorable  à  ses  vues  ,  doive  être  comptée  au  nombre  de  ses  su- 
jets. Bien  qu'ils  aient,  dans  plusieurs  circonstances,  soit  par  leurs 
occupations  ou  leurs  coutumes,  été  confondus  avec  les  Fellahs, 
une  immense  distinction  existe  encore  entre  eux  .  et  elle  doit  con- 
tinuer à  exister,  jusqu'à  ce  que  le  désert  devienne  entièrement 
fertile,  et  ses  fiers  possesseurs  ,  des  habitans  sédentaires.  La  plus 
grande  partie  des  forces  effectives  auxquelles  Méhémet  a  dû  ses 
victoires  en  Svrie  ,  consistaient  en  cavaliers  bédouins  ;  dans  pres- 
que chaque  bataille,  ce  furent  eux  qui  mirent  le  désordre  dans  les 
ran«^s  des  Turcs,  qui  les  poursuivirent  et  leur  coupèrent  la  retraite, 
qui  formèrent  dans  tontes  les  entreprises  périlleuses  l'avant  rt 
l'arrière- °\irde  ,  conduisant  les  Fellahs  au  combat  et  leur  ôtant 
l'espoir  de  chercher  leur  sûreté  dans  la  fuite;  enfin,  pendant 
toute  la  campagne  ,  ils  rendirent  les  plus  difficiles  et  les  plus  îm- 
portans  services.  Ils  sont  admirablement  organisés  pour  les  fatigues 
et  les  dangers  d'une  vie  militaire.  Dans  leurs  natives  immensités, 
toute  leur  existence  n'est  qu'un  combat  perpétuel.  Continuelle- 
ment à  cheval ,  la  lance  ou  la  hache  à  la  main  ,  prêts  à  résister  a 
«le  soudaines  invasions  ou  à  des  attaques  de  nuit  5  harassés  ,  pour 
.iin*i  dire,  par  des  ennemis  toujours  en  rue,  engagés  dans  de 
nombreuses  et  éternelles  querelles,  ils   portent,    pour  me  servir 


EF.YUE    DE    PARIS.  17.» 

M 

do  leur  propre  expression  ,  leur  tic  dans  leur  main  ,     et  tont ,  par 
habitude,  prêta  à  la   perdre,  ou  au  moins  à  la   hasarder  dans  11» 
moindres    occasions.   Les  déserts  nominalement  compris  dans  le» 
états  de  Mébémct-Ali,  mais  sur  lesquels  il  n'a  de  pouvoir  que  par 
l'adresse  avec  laquelle  il  ménage   les  nombreux  scheiks  ,   ces  dé- 
serts peuvent   être  regardés  comme  de  vastes  magasins  remplis  d<? 
soldats  tout  armés  ,  et  en  partie  disciplinés  pour  les  comhats.  Cu 
fut  de  ces  inépuisables  ■  i bai  v es  que  Mohammed  et  les  premiers  califes 
tirèrent  les  instrumens  de  leurs   conquêtes,  qui  s'étendirent  aTec 
une  rapidité  sans  pareille  sur  la  moitié  du  monde;  et  si  le  gouver- 
nement  actuel  de  l'Egypte  sait  s'approprier    cette    ressource  ,   il 
peut  non  seulement  repousser   le  sultan,  mais   tout  les   ennemis 
qui  se  disposeraient  à  l'attaquer. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  pacha,  trompé  par  des  conseillers  franc», 
parait  croire  que  la  meilleure  manière  de  tirer  quelque  avantage 
de  ses  alliés  les  Bédouins  ,  c'est  de  les  convertir  en  laboureurs,  et 
d'en  faire  des  esclaves  ou  des  sujets  5  en  un  mot  ,  de  les  rendra 
Fellahs.  J'ai  observé  ,  dans  différentes  parties  de  l'Egypte  et  d^; 
la  Nubie,  de  petits  établissemens  de  Bédouins  où  régnaient  l'in- 
dustrie et  la  propreté.  Le  résultat  d'un  certain  degré  de  liberté 
était  parfaitement  visible  ;  mais  à  quoi  doit-on  l'attribuer  ?  A  une 
supériorité  inhérente  du  Bédouin  sur  le  Fellah?  Nullement.  Les 
ancêtres  des  Fellahs,  ces  hommes  qui  conquirent  l'Egypte  et  la 
convertirent  en  une  dépendance  des  califes  de  Bagdad  ,  étaient 
eux-mêmes  des  enfans  du  désert.  Ceux  qui  ont  donné  aux  établis- 
semens que  j'ai  vus  la  prospérité  qui  y  règne  ,  s'élèveront  et  réta- 
bliront les  villages,  aujourd'hui  dépeuplés,  si  on  leur  accorde 
cette  liberté  nécessaire  aux  classes  du  désert  pour  qu'elles  consen- 
tent ù  échanger  la  houlette  du  berger  et  la  lance  du  combattant , 
pour  la  charrue  du  laboureur. 

Mais  en  voulant  convertir  les  Bédouins  en  Fellahs,  le  vice-roi 
diminue  ses  forces  militaires.  Heureusement  pour  lui  et  pour  les 
tribus  nomades  ,  ses  progrès  ne  pourront  jamais  s'étendre  bien 
•oin  ,  et  n'atteindront  que  ces  petites  colonies  du  désert.  Quoique 
naturellement  attachés  par  habitude  aux  douceurs  d'une  vie  er- 
rante qui  sont  peut-être  plus  grandes  que  nous  ne  l'imaginons,  les 
Bédouins  se  livrent  avec  ardeur  à  l'amour  des  conquêtes.  Ignorant 
tous  les  moyens  ordinairement  employés  et  regardés  comme  iu- 
•etsairei  pour  exécuter  de  grands  desseins  politiques,  ils  enticnt 


176  REVUE    DE    P\ai8. 

hardiment ,  mais  aveuglément,  dans  des  projets  que  des  hommes 
plus  civilisés  condamneraient  comme  impraticables  ,  et  qui  cepen- 
dant réussissent  presque  toujours  ,  d'après  le  vieux  proverbe  qui  dit 
que  la  fortune  favorise  les  audacieux.  Rien  n'est  plus  facile  que 
d'enflammer  leur  imagination  par  de  brillantes  espérances;  tout 
habitués  qu'ils  sont  à  la  pauvreté  et  à  une  vie  d'abstinence,  ils  n'en 
sont  pas  pins  philosophes  ,  et  leur  tempérance  n'est  en  rien  le  résul- 
tat du  mépris  qu'ils  ont  pour  les  richesses.  En  eux,  nul  amour  de 
la  modération  ,  soit  dans  les  repas  ,  soit  dans  la  toilette;  au  con- 
traire, on  les  achète  facilement  par  de  belles  promesses  ou  par  des  bi. 
joux  faux.  Je  les  ai  rus,  après  une  faible  résistance,  surmonter  leurs 
craintes  superstitieuses,  céder  aux  tentations  européennes,  et  boire 
de  l'eau-de-vie,  en  dépit  de  la  défense  du  prophète.  Leur  vie  errante  et 
le  sentiment  d'un  danger  voisin  leur  inspirent  la  plus  grande  aversion 
pour  les  villes,  pour  toute  habitation  non  transportable.  Un  Bé- 
douin du  mont  Sinaï  était  retenuau  Caire,  dans  la  maison  d'un  Turc, 
par  des  négociations  ;  il  se  trouvait  assis  près  de  l'horloge  qui  vint 
à  sonner  l'heure.  Le  Bédouin  tressaillit,  comme  atteint  d'une  balle, 
se  leva,  posa  la  main  sur  ses  armes;  puis,  observant  que  cette 
action  nous  amusait,  il  eut  honte  de  sa  terreur  panique,  qui  était 
cependant  toute  naturelle ,  et  nous  dit  ,  comme  pour  s'excu- 
ser :  u  Je  ne  suis  pas  habitué  à  vos  demeures  ni  aux  usages  des 
villes;  ce  bruit  était  nouveau  pour  moi.  Dans  le  désert ,  vous  ne 
m'eussiez  pas  vu  ainsi  tressaillir.  » 

En  enflammant  leur  imagination  par  l'espoir  de  grandes  riches- 
ses, on  peut  les  engager  dans  les  entreprises  les  plus  hasardeuses. 
Un  stimulant  continuel  leur  est  nécessaire.  Comme  soldats  .  ils 
sont  plus  propres  à  l'attaque  qu'à  la  défense;  et ,  braves  par  nature 
et  par  habitude,  il  ne  serait  pas  facile  de  les  subjuguer.  L'idée 
généralement  reçue  qu'ils  ne  sont  que  des  brigands  ,  est  une  erreur 
vulgaire.  Sur  les  frontières  du  désert,  comme  »ur  les  limites  de 
tous  les  états  où  se  réunissent  ceux  que  leurs  vices  ont  fait  désa- 
vouer par  les  villes ,  on  trouve  quelques  petites  tribus  qui  n'existent 
que  de  brigandage  ;  ces  tribus  ont  été  chassées  du  désert  à  cause 
de  leur  mauvaise  conduite.  Résulte-t-il  de  là  que  les  Bédouins  de 
l'intérieur  soient  des  brigands  ?  Nul  étranger  n'a  pénétré  asset 
avant  dans  le  désert  pour  en  juger.  Les  nations  civilisées  sont 
promptes  à  imaginer  que  les  hordes  nomades  n'ont  pas  do  droits  à 
défendre,  de  propriétés  à  protéger ,  d'insultes  et  d'injures  à  ven- 


ftEVUR    DE    PARIS. 


177 


ger.  Le»  Bédouins  ne  comprennent  rien  à  cette  logique.  N'est-il 
pas  naturel  que  les  peuples  qui. habitent  sur  les  confins  des  routes 
que  traversent  les  caravanes,  lorsqu'ils  trouvent  les  Turcs,  les 
Persans  ou  d'autres  peuples  tarissant  les  puits  qu'ils  ont  creusés 
(  là  où  l'eau  est  plus  précieuse  que  le  vin  ),  faisant  paître  leur» 
nombreux  chameaux  dans  leurs  pâturages,  ou  coupant  le  peu  d'ar- 
bres qui  leur  donnent  l'ombrage,  demandent  compensation  du 
dommage  qu'on  leur  a  causé,  et  aient  recours  à  l'épée  quand  on 
refuse  delà  leur  donner?  Que  dirait  un  propriétaire  européen  s^i' 
voyait  tout-à-coup  ses  champs  envahis  par  quarante  mille  Turcs, 
et  fussent-ils  marchands  ou  pèlerins  ,  leur  ferait-il  une  réception 
agréable  ? 

D'ailleurs  toutes  le9  tribus  placées  sur  les  limites  de  la  Syrie  ou 
de  l'Egypte  ont  toujours  été  regardées  par  les  pacha3  comme  légi- 
timement vouées  au  pillage.  Si  le  pacha  désire  des  chevaux  ,  ce 
■ont  ceux  des  Bédouins  que  l'on  va  saisir.  Son  harem  doit-il  étro 
repeuplé  ?  on  enlève  les  femmes  et  les  filles  des  Bédouins.  S'ils  sont 
pauvres,  on  les  pille  parce  qu'on  peut  le  faire  impunément  ;  s'il» 
sont  riches,  leurs  possessions  stimulent  l'avarice  des  Turcs  et  les 
excitent  à  courir  quelque  danger  pour  s'approprier  leurs  richesses. 
C'est  surtout  sur  les  côtes  de  la  Syrie  que  se  livrent  ces  guerres 
atroces.  En  général,  la  conduite  des  tribus  du  désert  est ,  sinon 
humaine,  au  moin»  honorable;  mais  les  Turcs  ,  chez  qui  la  mau- 
vaise foi  est  innée ,  déploient  dans  ces  petites  campagnes  toutes 
les  ressources  de  leur  misérable  politique.  Un  grand  nombre  de 
faits  pourraient  attester  ce  que  nous  avons  déjà  dit  ;  je  choisirai  le 
suivant  qui  m'a  été  communiqué  en  Egypte ,  par  John  Barker , 
dernier  consul-général  de  sa  majesté  britannique  à  Alexandiie. 

Le  pacha  d'Alep  ,  sans  aucun  motif  de  plainte,  mais  poussé 
•eulement  par  l'espoir  du  pillage,  entreprit  à  ses  dépens  une  grande 
expédition  contre  le  Fahel ,  un  ancien  chef  de  tribu  des  Arabes 
•édentaire»  qui  habitent  le  Zor,  sur  les  bords  de  l'Euphrate.  Son 
armée  ,  qui  était  sous  le  commandement  du  motsellim  de  Khillis  , 
consistait  en  deux  mille  soldats  turcs ,  mille  paysans  armés  et  mille 
Arabes  de  la  tribu  de  Hadadun  ,  qu'il  avait  engagés  à  agir  comme 
auxiliaires,  et  enfin  en  quatre  pièces  de  canon.  Cette  armée  formi- 
dable était  bion  sufiisante  pour  jeter  la  terreur  dans  le  cœur  du 
vieux  patriarche ,  plus  célèbre  par  ses  richesses  que  par  ses  forces 
militaire».  Pour  éviter  un  combat ,  il  commença  par  offrir  au  mot- 


173  REVDB     DE    PABIS. 

sellim  une  somme  considérable;  mais,  comme  on  le  pense  bien , 
cette  offre  ne  servit  qu'à  enflammer  la  cupidité  du  pacha. 

Son  armée  continua  de  marcber,  et  le  satrape  était  déjà,  par 
anticipation  ,  maître  de  tous  les  trésors  du  Fahel,  lorsque  ses 
troupes  furent  soudainement  enveloppées  ,  attaquées  et  dispersées. 
Les  vainqueurs  restèrent  en  possession  des  quatre  pièces  de  canon , 
et  firent  le  motsellim  prisonnier.  Un  paysan  qui  était  un  des  mous- 
quetaires du  pacha,  raconta  cette  action  de  la  manière  suivante  : 
€  Ce  ne  fut  pas,  dit-il,  l'affaire  d'un  long  jour  d'été,  pas  même 
d'une  beure  ou  d'une  demi-heure.  Tout  se  passa  en  moins  de  temps 
que  je  n'en  mets  à  vous  Je  raconter.  La  première  décharge  d'ar- 
tillerie tua  cinq  de  nos  hommes  ;  les  canonniers  furent  entoures 
avant  d'avoir  eu  le  temps  de  recharger  leurs  pièces  ,  et  furent  obli- 
gés d'avoir  recours  à  leurs  épées.  Ayant  le  motsellim  au  milieu 
d'eux,  ils  opposèrent  une  résistance  obstinée;  mais  ils  tombèrent 
percés  par  la  lance  du  Fahel.  La  vie  du  commandant  fut  seule 
épargnée  parles  soins  d'un  des  fils  du  chef  bédouin  qui  parcourait 
le  champ  de  bataille  dans  toutes  les  directions  en  criant  :  ■  Pas 
m  de  quartier  aux  Rooams  ('),mais  épargner,  le  paysan  quia  été 
»  amené  ici  contre  sa  volonté.  »  Les  alliés  arabes ,  abandonnant 
leurs  bagages,  cherchèrent  leur  salut  dans  la  fuite,  laissant  une 
de  leurs  femmes  derrière  eux.  Lorsque  le  Fahel  se  rendit  sous  le» 
tentes  abandonnées  ,  cette  femme  fut  aperçue  par  un  des  soldats  » 
qui  lui  dit  :  «  Sœur,  que  faites-vous  là?  —  Je  suis  sur  le  point 
d'accoucher ,  répondit-elle.  — Alors  vous  êtes  le  butin  que  Dieu 
m'a  assigné  ,  reprit-il  ;  »  et  il  se  retira  respectueusement  à  quel- 
que distance.  Là,  il  attendit  jusqu'à  ce  qu'il  jugeât  convenable  de 
revenir;  et,  voyant  que  la  mère  n'avait  rien  pour  emmaillotter 
•on  enfant,  il  déchira  quelques  lambeaux  de  ses  vétemens  de  des- 
tous et  les  lui  donna.  11  aida  sa  sœur  (  terme  de  respect  qu'em- 
ploient les  Arabes  en  parlant  aux  femmes  )  à  monter  sur  sa  jument , 
et  la  conduisit  ainsi  parcourant  une  immense  distance  pour 
rejoindre  la  tribu  fugitive.  Ayant  à  la  fin  retrouvé  les  Arabes,  il 
rendit  la  mère  et  l'enfant  à  sa  famille.  L'époux  reconnaistant  le 
présenta  au  chef  des  Hadadun  qui  l'invita  à  passer  le  reste  du 
jour  dans  sa  tente.  Dans  l'espoir  d'opérer  une  réconciliation  entra 

(')  Nom  donné  aux  soldats  turcs  parle»  Arabes,  qu'ils  soient 
ou  ne  soient  pas  de  la  Romélie. 


P.F.VTJK    DP.    PARIS. 


Ï70 


les  tribu»  hostiles  dont  l'inimitié  se  tournait  contre  les  Turcs  leur 
ennemi  commun  ,  le  soldat  rlu  Fahel  accepta  l'invitation  du 
sheick  ,  et  le  lendemain,  au  moment  de  partir,  il  obtint  de  ce 
chef  qu'il  l'accompagnerait  jusqu'au  camp  du  victorieux  Fahel. 

Lorsque  l'on  fut  arrivé  sous  les  tentes  du  patriarche  ,  le  viril 
homme  reprocha  doucement  ù  l'Arabe  de  s'être  allié  avec  les  Os- 
manlis.  Le  jeune  chef  écouta  avec  patience  des  reproches  qu'il  sa- 
vait mérités,  puis  il  répondit  avec  dignité  :  u  Fahel ,  je  suis  un 
Radadun.  Peux  lu  me  croire  capable  de  m'associer  de  sincère  ami- 
tié avec  ces  chiens  d'Osmanlis?  Entre  toi  et  moi  il  y  a  une  guerre 
loyale  $  mais  les  Rooams  ne  sont  retenus  par  aucune  des  lois  sa- 
crées qui  gouvernent  les  Arabes  :  ils  ne  respectent  pas  la  chasteté 
des  femmes  ,  ils  tuent  un  homme  de  courage  qu'ils  ont  désarçonné 
par  hasard,  ou  les  lâches  se  baisseront  pour  lui  enlever  ses  san- 
dales, son  outre  ,  et  l'exposeront  à  périr  de  soif  dans  le  désert.  >> 
Le  Fahel,  charmé  de  la  haine  du  jeune  chef  pour  les  Osmanlis. 
s'écria  :  «  Tu  es  un  brave  ,  et  dès  à  présent  je  te  compte  parmi  mes 
plus  chers  amis.  »  Ce  bref  colloque  entre  les  deux  chefs  rivaux 
était  à  peine  terminé  ,  que  le  motsellim ,  nu  et  tremblant ,  fut  in- 
troduit sous  la  tente.  Le  Fahel  se  leva  à  son  entrée,  puis  il  com- 
manda qu'on  le  couvrît  de  vêtemens  convenables  à  son  rang.  Il 
l'assura  ,  dans  les  termes  les  plus  solennels  ,'qu'il  pouvait  se  re- 
garder en  sûreté,  et  ordonna  qu'on  lui  présentât  la  pipe  et  le  café  ; 
et ,  comme  dernière  garantie  de  l'hospitalité  qui  lui  était  accordée, 
on  lui  servit  un  gâteau  fait  avec  du  pain  des  Arabes,  pâte  gros- 
sière et  sans  levain. 

Le  motsellim,  accoutumé  au  luxe  de  la  table,  brisa  et  essaya 
de  manger  ce  gâteau  ;  mais ,  après  des  efforts  inutiles,  il  abandonna 
l'entreprise,  et  déclam  qu'il  ne  pouvait  en  avaler  un  morceau. 
«  Quoi  !  s'écria  le  Fahel  avec  sévérité  ,  vous  ne  pouvez  manger  no- 
tre pain  ,  et  voilà  pourtant  ce  dont  votre  maître  nous  envie  la  pos- 
session !  »  Après  lui  avoir  adressé  ce  court  reproche  qui  parut 
faire  une  vive  impression  sur  lui,  le  Fahel  ordonna  qu'on  servit 
les  viandes  les  plus  choisies  que  l'on  pourrait  se  procurer,  et  con- 
tinua à  le  traiter  avec  respect  et  bonté  tout  le  temps  de  sa  cap- 
tivité. 

Dans  la  douleur  que  lui  causa  sa  défaite,  le  pacha  d'Alep,  mal- 
gré le  bon  traitement  qu'avait  reçu  son  lieutenant,  résolut  de  st 
venger  ,  et  parut  plusieurs  fois  vouloir  faire  de  nouveaux  prépara- 


180  BEVUE    DE  PARIS. 

tifs  de  guerre  j  mais  toutes  ces  menaces  t'avaient  d'autre  but  que 
de  diminuer  sa  honte.  Il  vit  bien  que  les  paysans ,  n'osant  se  sous- 
traire à  son  autorité,  prendraient  les  armes,  s'il  le  leur  ordonnait- 
mais  qu'ils  fuiraient,  au  premier  engagement,  et  que  ses  troupes 
turques  ne  seraient  bonnes  que  pour  le  pillage.  Ainsi  la  punition 
du  Fabel  fut  remise  à  une  autre  époque  .  et  dans  cet  intervalle  le 
pacba  fut  rappelé  et  placé  dans  une  province  éloignée. 

Pendant  ce  temps,  le  motsellim  avait  trouvé  à  Zor,  non  une  pri- 
son ,  mais  un  asile  contre  la  fureur  de  son  maître,  qui  paraissait 
disposé  à  laver  dans  le  sang  de  son  malheureux  lieutenant  la  honte 
de  sa  défaite.  Le  Fahel  le  renvoya  enfin ,  en  lui  donnant  mille 
preuves  de  sa  bonté.  Le  nouveau  pacha,  touché  de  cette  noble 
conduite  ou  craignant  les  mêmes  revers  que  son  prédécesseur,  ac- 
cepta prudemment  le  tribut  volontaire  que  consentait  à  lui  payer 
le  Fahel,  pour  que  les  sujets  de  celui-ci  eussent  le  privilège  de 
rendre  auxhabitans  d'Aleple  surplus  de  leurs  blés,  de  leurs  brebis 
et  de  leur  beurre. 

Méhémet-Àli,  avec  cette  prompte  sagacité  que  tout  le  monde  lui 
reconnaît,  a  promptement  apprécié  la  valeur  militaire  des  Bédouins* 
mais  de  nombreux  incidens  Font  empêché  de  les  employer  dans 
les  guerres  qu'il  a  entreprises.  Même  aujourd'hui ,  ou  peut  dire 
qu'il  n'a  à  sa  disposition  qu'un  bien  petit  nombre  d'Arabes.  D'ail- 
leurs les  Arabes  de  toutes  les  tribus  situées  à  Fouest  du  Nil,  con- 
nues sous  le  nom  de  Maugrebyns,  sont  si  sauvages,  si  perfides  et  si 
indisciplinés,  que  le  vice-roi  les  a  toujours  plutôt  considérés  comme 
des  ennemis  que  comme  des  sujets.  Quelquefois,  en  allant  et  venant 
du  Caire  à  Alexandrie  ,  dans  des  occasions  que  le  pacha  juge  im- 
portantes, il  traverse  le  désert  sur  des  chameaux  *  mais  il  a  grand 
soin  d'aller  en  toute  hâte  ,  et,  comme  sa  suite  est  ordinairement 
peu  nombreuse,  déporter  un  déguisement;  car  s'il  était  rencontré 
et  reconnu  par  ces  audacieux  maraudeurs  ,  il  serait  infailliblement 
massacré.  Méhémet-Ali  et  son  fils  ont  fait  tous  leurs  efforts  pour 
mettre  les  autres  tribus  dans  leurs  intérêts,  et  on  a  dit,  je  ne  sais  si 
c'est  avec  vérité  ,  qu'Ibrahim- Pacha  paraissait  ivoif  mis  dans  les 
Arabes  une  grande  confiance,  et  qu'il  avait  été  même  jusqu'à  leur 
confier  l'éducation  de  l'un  de  ses  enfans,  afin  qu'il  s'accoutumât  à 
la  sévère  discipline  du  désert. 

Avant  de  savoir  jusqu'à  quel  point  ces  peuplades  errantes  et  in- 
traitables pourront  être  utiles  ou  non  i  ses  entreprises,  le  pacha  ■ 


ni-.vuK    DI  v\r, is.  j     [ 

gi  ses  tics  sur  les  >  ires,  qu  il  nvertirci; 

pUMflfM  11    loldate.  Dans  le  nord,  où  les  esclaves  noirs  sont  em- 
ployés an\  travaux  domestiques,  bien  vêtus,  bien  nourris,  pr 
gés  la  nuit  par  de*  nurs  et  de  chaudes  couvertures,  ils  supportent 
les  rigueur:  Tu:   rl;ma!  plus  froid  que  le  leur;  mais  il  est  prouvé 
qu'ils  «ont  ir.c-paMe*  de  routenir  les  fatigues  de  la  Sans 

être  atteints  d'aucanc  maladie  v;sible,  leurs  rang?  s'évanouissent 
conrne  la  vapeu-,  tjt  av>nt  que  l'ennemi  paraisse,  l'.irn-  i  a  disparu 
de  !a  srrface  de  la  terre.  Les  Fellahs  mjrpcs  n'oit  pas  toute  cette 
elasi  at  crdin-ircment  le  partage  de  !?  jeureisc  et  de  la 

eanté.  Lorsqu'ils  marchent  sous  les  armes,  ils  traînent  leurs  mem- 
bres comr:  si  le  moindre  mouvement  les  ipco'imo-Iait  ;  et  j'ai  ter- 
jourr  remarqué,  en  *rav?rsant  un  petit  espace  du  désert  avec  ■ 
suite  de  paysans,  qu'ils  ne  ponviiert  endure  ni  la  chaleur  ni  la 
marche,  et  qu'ils  se  plaignaient  d'une  fatigue  qui  n'était  pour  m  ci 
qu'un  exercice  agréable,  lu  con'rairc,  lorsque  ma  suite  était  com- 
posée de  'Bédouin*,  c'jt'.i*  àatOE  tour  d'être  le  dernier  j  car  accou- 
tumes à  bra-er  le  sohil ,  naturellement  hardis  et  soutenu:,  perjbj 
gaieté  et  ''énergie  morc'e  que  leur  donne!?  liberté,  ils  bondissert 
légèrement  sur  le  sable  comme  sur  une  planche  élasti 

J  ai  souvent  médité  sur  la  probabilité  d'un  é~ércment  en'',  d'a- 
pr«a  la  position  actuelle  de  l'empire  ottoman,  ne  doit  nas  être  bien 
éloigné  :  l'envahissement  de  l'Egypte  par  les  Pusse*.  F>  mc'tart 
de  côté  toute  autre  considération,  le  climat  produirait  sur  eux  le 
même  effet  que  l'hiver  glacial  de  la  Russie  sur  l'arnée  de  Napoléon. 
Ce  serait  le  comble  de  la  folie  que  de  faire  marcher  une  armée 
d'Arabes  dans  laSibérie  ou  dans  le  voisinage  du  oôle  arctique  j  elle 
ne  résisterai',  pas  plus  qu'une  armée  de  barbares  bynerboréens , 
avec  les  habitudes  et  les  vices  que  leur  a  donnés  leur  climat,  ne 
pourrait  résister  à  le.  chaleur  d'ur  été  eu  r  ~ypte.  Sur  les  eûtes  de 
la  Barbarie,  les  Frjnç*is;  avec  toute  leu* ardeur  et 'cur science  mi- 
litaire, trouvent  jue  les  Bédouins  sont  on  peuple  indomptable, 
cpendint  c?ï  lîédouinr.  rc  forrr  ont  que  quelques  faibles  clans  de- 
t.  •<  liés  de  la  population  de  l'Egypte,  et  ne  sont  riep  ,  compans  mv 
natifs  des  déserts  de  Test  et  de  ''Arabie  Pétrée.  Tous  ces  peuples, 
un  jour,  se  rallieront  autorr  des  étendards  de  .Velumet-  Vh  ,  s'il 
est  attaqué  a"  cœur  de  son  territoire  par  l'empereur  Nicolas  ou 
quelque  autre  puissance.  C'est  ce  que  savent  trés-bieu  Husscin- 
l'acha  et  le  grand-visir,  en  dépit  de  toute*  leurs  menaces.    Nul 

8   v  l(i 


182  REVUE    DE    PARIS. 

général  turc,  quelles  que  soient  ses  forces  militaires,  n'oserait 
déclarerla  guerre  à  Méhémet-Ali,  du  moment  qif  il  saura  l  .-s  Bédouins 
ses  alliés.  Indépendamment  de  leur  valeur  et  de  leur  adresse  à 
harceler  l'ennemi  dans  sa  marche  ,  ils  peuvent  se  retirer  à  volonté 
où  nul  ne  peut  les  suivre,  et  reparaître  en  plus  grand  nombre,  arec 
une  nouvelle  vigueur,  dans  les  lieux  où  on  les  attend  le  moins. 

On  ne  peut  voir  le  Bédouin  sans  reconnaître  qu'il  est  né  pour  la 
guerre  et  les  conquêtes.  Ses  traits  màlcs,  son  regard  sur,  ses  formes 
a°iles  et  nerveuses  ,  prouvent  à  tous  ceux  qui  le  voient,  qu'il  doit 
être  un  ami  utile  ou  un  ennemi  dangereux.  Les  qualités  de  l'ame 
répondent  aussi  en  lui  à  celles  du  corps.  Ardent,  enthousiaste,  per- 
suadé par  ses  habitudes  de  piété  qu'il  jouit  de  la  faveur  de  son 
Dieu  ,  aucun  danger  ne  le  retient ,  aucune  fatigue  ne  le  domine. 
Par  sa  nature  même,  il  est  susceptible  d'attachement  pour  son 
général,  et  peut,  sous  un  chef  habile,  ressentir  cette  influence  qui, 
d'hommes  ordinaires,  a  fait  des  héros  Comme  tous  les  enthousias- 
tes, il  est  plus  touché  des  récompenses  qui  flattent  son  ambition 
ou  son  honneur,  que  de  celles  qui  ajoutent  à  ses  richesses.  Dans 
le  désert  même,  il  cherche  les  joies  d'une  bonne  réputation  et  res- 
sent le  désir  de  la  renommée. 

3Iais  la  renommée  apparaît  au  Bédouin  sous  la  forme  qu'elle 
revêt  pour  lui  6eul  :  accompagnée  par  la  voix  des  songes,  les  ap- 
plaudissemens  de  sa  tribu  ,  et  le  sourire  des  houris  : 

Youths  ihat  diedto  be  by  pocts  sung. 

«  Jeunes  vierges  qui  meurent  pour  être  chantées  par  les  poè- 
tes. » 

Le  Bédouin  peut  être  poussé  à  une  action  d'éclat  par  les  accens 
du  barde.  La  poésie  a  sur  lui  un  pouvoir  incalculable  ;  elle  n'est 
pas ,  ainsi  que  chex  nous  ,  regardée  comme  un  amusement  ;  le 
poète  ,  l'interprète  de  la  renommée,  ne  reconnaît  aucun  des  mo- 
tifs qui  ,  dans  les  pays  d'imprimerie  ,  pousse  les  hommes  à  écrire. 
Sa  pensée  lui  est  inspirée  par  le  ciel,  et  son  retentissement  est 
profond  et  durable.  Animés  par  tous  ces  motifs,  les  Bédouins  se 
font  des  guerres  sanglantes  .  comme  on  peut  le  voir  dans  la  ro- 
manee  d'Anter,  ou  dans  les  poèmes  de  Jaffer  ben  Albas,  qui  don- 
nent la  description  suivante  de  ces  combats  du  désert   : 

«  Sabla  ,  tu  as  vu  les  ennemis  s'enorgueillir  ,  se  couronner  d'un 
triomphe  imaginaire,  et  leurs  épouses,  ivres  de  joie,  nous  jeter 
ces  paroles  ; 


BF.VUF.     I»K    PARIS. 

«  Choisissez.  Voici  nos  seules  conditions.  Ecoutez-les  ,  mU 
»  esclaves.  ÀTancez  vos  mains  pour  qu'on  les  charge  de  fers  ,  ou 
»    résignez-vous  à  recevoir  la  pointe  de  nos  lances  dans  vos   poi- 

•  trines.   » 

»  Alors  nous  nous  écriâmes  :  «  Le  combat  est-il  donc  terminé  , 
»  el  sommes-nous  prosternés  à  vos  pied*  ?  Comment  donc  osez- 
a  vous  insulter  à  la  fortune  qui  n'a  pas  encore  déclaré  le  vain- 
r    quetir  ? 

»   Des  jours  plus  brillans  viendront ,  quoique  l'horizon  soit  cou- 

•  vert  de  nuages  ,  et  les  conquêtes ,  la  paix  et  la  liberté  embelli- 

•  ront  encore  nos   heures.  t> 

i)  L'ennemi  alors  s'ayança.  Nos  rangs  s'élancèrent  en  ordre  sur 
la  poussière  ,  et  le  jataghan  qui  nous  frayait  le  chemin  ,  se  teignit 
du  sang  de  plus  d'un  ennemi . 

•  Puis,  tandis  qu'ils  se  débattaient  contre  la  douleur  et  la 
mort,  nous  nous  écriâmes  :  «  Notre  choix  est  fait,  ces  mains 
»  tiendront  encore  l'épée  pour  en  enfoncer  la  lame  dans  vos 
»   cœurs.  » 

Saimt-Jouw.  (  Travels  inSyria). 


MACHIAVEL   ('). 


S  i"  M- 

Comme  tous  les  hommes  de  génie,  Machiavel  fui  l'expres- 
sion vivante  de  son  siècle,  de  même  qu'Homère  fut  le  sym- 
bole des  temps  héroïques,  Voltaire  le  symbole  d'une  époque 
sceptique  et  railleuse.  Byron  celui  d'une  génération  san=; 
croyances.  Ces  hommes-là  ,  c'est  leur  siècle  qui  les  a  fait? 
ce  qu*ils  ont  été.  Sans  doute  il  n'a  pas  fait  leur  génie;  mais 
il  lui  a  donné  sa  direction  ,  son  caractère  propre  ;  il  Ta  mar- 
qué de  cette  empreinte  qui  les  distingue  entre  tous.  Dans  un 
autre  temps,  ils  eussent  certainement  été  autres.  Figurez- 
vous  Byron  né  contemporain  de  Pierre  l'Hermite,  croyez- 
vous  qu'il  sera  encore  le  poète  du  désespoir  et  du  néant  ? 
Voltaire ,  écrivain  d'un  siècle  de  réorganisation  ,  sera-l-il 
ce  même  homme  que  nous  avons  vu  occupé  durant  soixante- 
dix  laborieuses  années  à  arracher  quelque  pierre  à  une 
société  tombant  de  vétusté  ?  Et  ce  vieil  Homère  ,  devenu 
chantre  des  temps  modernes,  conservera-t-il  ce  caraot 

(*)      MACniATEL  ,     SOS     c.lSir     ET    SES    ERREtTiS.     par     A. -F.     Artaud  , 

ancien  ebargé  d'affaires  de  France  à  Florence,  à  \icnne  et  à  Rome, 
de  l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres, etc.  j  volume»  it 
chez  MM.  Firmin  Didot,  rue  Jacob. 

(5)  Cet  article  se  divise  en  trois  sections  :  la  première  en  est  l'ex- 
position générale  ,  l'esquisse  de  l'époque  où  vécut  Machiavel  ;   la 
seeomle,  l\ -xanien  de  1  ouvrage  de  M.  Artaud  et  l'appréciation   du 
caractère  de   Machiavel;  la  troisième  ,  l'apprteUltOI  de  «on  talent 
tique,  considéré  surtout  dans  la  comédie. 


Rp.vDF.    nr.  p\ris.  1b$ 

religieux  qu'il  doit  à  sa  mystérieuse  antiquité:*  Certes  toi:'» 

hommes  seront  grandi  encore,  quelque  part  que  \< 
les  placiez,  car  ce  n'est  jamais  en  vain  que  le  feu  du  géoie 
brûle  dans  les  ames  ;  mais  ils  seront  grands  autrement  qu 
ne  furent;  et  Machiavel  enfin,  dans  un   temps  de  paix  ,  et 
simplicité  et  de  bonne  foi,  sera  un  autre  Machiavel  .  avec 
sa  même  profondeur  si  admirable  ,  sa  même  pénétration  si 
merveilleuse;  mais  ces  éminenles  qualités  seront  dirigi 
dans  un  ôens  différent ,  et  porteront  un  autre  caractère. 

Le  :not  mu< hiuiclisme  e~>t  une  de  ces  expressions  qui  ré- 
sument une  époque,  qu'on  a  faites  significatives  et  pitlor. 
(pies  ,  sans  s'inquiéter  de  les  faire  justes.  On  eût  été  plu9 
dm  le  vrai  en  trouvant  un  mot  qui  eût  désigné  la  politique 
de  l'Italie  de  ce  <einps-là.  Aussi  lorsqu'on  veut  apprécier 
Machiavel ,  ce  n'est  pas  lui  seul  qu'il  faut  considérer  ;  c'est 
la  société  dans  laquelle  il  vivait ,  ce  sont  les  doctrines  qui 
avaient  cours  alors  ,  ce  sont  les  hommes  qui  marchaient  à 
la  tête  du  siècle  ,  c'est  enfin  l'Italie  contemporaine  tout  en- 
tière qu'il  faut  faire  comparaître  pour  être  sou  garant  et  s.i 
caution. 

Ce  fut  long-temps  l'erreur  des  gens  qui  se  constituaient 
juges  de  Machiavel ,  et  qui  le  représentaient  comme  un  phé- 
nomène de  perversité,  de  le  prendre  isolé  de  son  temps, 
de  le  mettre  eu  présence  de  la  morale  d'une  autre  époque  . 
et  de  le  condamner,  ainsi  dépouillé  de  la  justification  que 
pouvaient  lui  offrir  les  doctrines  qu'il  avait  vues  obtenir 
crédit,  pratiquer  sans  scrupule,  honorer  avec  éclat. 

Pour  juger  Machiavel  avec  quelque  sincérité,  il  faut  donc, 
n\  ant  tout ,  se  faire  son  contemporain  ,  et  même  son  compa  - 
trinte  ;  il  faut  être  Florentin  du  seizième  siècle  et  non  Fran- 
çais du  dix-neuvième  ,  il  faut  se  placer  au  sein  de  celte 
société  empoisonnée  de  vices  et  de  richesses ,  mais  active, 
ardente,  spirituelle  ,  et  dont  les  séductions  ,  paissantes  sur 
l'esprit  comme  sur  le  cour,  marquaient  le  génie  même  de 
ses  profonds  stigmates. 

Au  milieu  de  IT.urope,  encore  plus  ou  moins  barbare. 
l'Italie  du  quinzième  siècle  était  comme   uu  oasis  de  <  r 
sation  :  un  peupla  si  intelligent  et  si  ingénieux,  une  N 

si  riche  de  trésors  presque  spontanés  .  une  situation  bi  heu- 
«»  l(i. 


186  REVUE    DE    PARIS. 

reuse  entre  les  deux  mers  qui  mettaient  facilement  l'Italie 
en  contact  avec  l'univers  connu  ;  des  institutions  politiques  , 
fort  imparfaites  assurément  et  calculées  pour  donner  aux 
citoyens  plus  d'importance  que  de  bonheur,  mais  qui  créaient 
des  centres  d'activité  dans  ces  nombreuses  cités  que  le  ré- 
gime municipal  rendait  puissantes  ;  tous  ces  motifs  firent  de 
l'Italie  le  comptoir  général  de  l'Europe  et  le  vaste  foyer  du 
mouvement  commercial  d'une  grande  partie  du  monde.  Nous 
n'avons  pas  besoin  de  rappeler  ici  tout  ce  que  les  historiens 
du  temps  ont  écrit  de  la  merveilleuse  fortune  des  républi- 
ques de  Venise  ,  de  Gènes,  de  Florence  .  ainsi  que  des  villes 
de  la  Lombardie.  Les  plus  riches  productions  du  Nord  réu- 
nies à  celles  de  l'Inde,  apportées  sur  les  marchés  d'Italie  , 
y  faisaient  circuler  l'or  des  autres  peuples,  et  les  facteurs 
de  l'Europe  en  étaient  aussi  les  banquiers.  Cette  industrie 
lombarde  a  long-temps  conservé  le  nom  de  son  origine. 

Les  vastes  ténèbres  du  moyen  âge  ne  s'étaient  pas  d'ail- 
leurs appesanties  sur  l'Italie  comme  sur  les  autres  contrées. 
Quelque  faible  lueur  d  »s  lumières  antiques  avait  pénétré  leur 
profonde  épaisseur;  et  quoique  bien  tristement  déchue  du 
siècle  d'Auguste,  l'Italie  en  conservait  encore  ce  pâle  sou- 
venir, qui  suffisait  pour  le  réveiller  là  plutôt  qu'ailleurs. 
Voisine  de  la  Grèce  par  l'Adriatique  et  par  ses  relations  de 
commerce  .  elle  alla  rallumer  à  des  clartés  pre-que  éteintes 
le  flambeau  desclar«:s  nouvelles;  et  au  milieu  ilu  repos  que 
lui  faisaient  ses  richesses  ,  les  lettres  et  les  arts  trouvaieut 
cette  atmosphère  de  bien-être  et  de  jouissances.  sous  1  in- 
fluence de  laquelle  ils  prennent  une  si  prompte  et  si  floris- 
sante prospérité 

Lorsqu'à  peine  la  civilisation  moderne  commençait  à  poin- 
dre parmi  les  autres  peuples,  elle  était  déjà  parvenue,  en 
Italie,  à  cet  excès  qui  marque  la  décadence.  Au  milieu  de 
toutes  ces  délices,  de  toutes  ces  voluptés  du  climat,  de  la 
richesse,  de  la  poésie  et  îles  arts .  les  mœurs  de  ce  peuple  . 
la  civilisation  italienne,  étaient  arrivées  à  la  corruption. 
Le  luxe  des  femmes  surtout  était  poussé  à  un  excès  qui , 
le  quatorzième  siècle,  provoquait  à  la  fois  la  colère  d. 
et  la  vindicte  des  lois.  l>nntr  flétrissait  de  son 
que  et  moqueur  cette  parure  des  femmes  . 


REVUE    DE    PABIS.  187 

Cbe  fosse  a  veder  più  che  la  persona. 

El  on  a  récemment  découvert  sur  les  lois  somptuaires  de 
Pérouse  un  curieux  document  (')  qui  allesie  en  même  temps 
celte  passion  pour  un  luxe  effréné ,  et  la  sévérité  des  me- 
sures prises  pour  la  réprimer. 

Tandis  que  chez  les  peuples  plus  grossiers  dont  la  féoda- 
lité était  la  vie  et  la  loi ,  l'éducation  développait  surtout  la 
force  musculaire ,  chez  ce  peuple  raffiné,  c'était,  avant  tout, 
la  puissance  intellectuelle  que  Ton  s'attachait  à  perfection- 
ner. De  celte  profonde  estime  pour  l'adresse  et  les  ressour- 
ces de  l'esprit  il  n'y  a  pas  loin  au  mépris  non  moins 
profond  de  la  supériorité  que  l'on  n'obtient  que  par  la  force 
corporelle.  On  comprend  toutes  les  conséquences  de  celle 
idée  fondamentale  dans  la  direction  des  affaires  publi- 
ques ,  ainsi  que  dans  la  conduite  de  la  vie  privée.  Une 
fois  qu'un  peuple  a  mis  la  souveraine  habileté  à  triompher 
de  la  force  par  l'adresse ,  ce  peuple  sera  rusé,  astucieux, 
perfide  ;  il  n'éprouvera  nulle  honte  à  se  déclarer  inha- 
bile au  combat  des  bras  et  du  fer,  pourvu  qu'il  trouve  dans 
son  esprit  toute  l'adresse  dont  il  a  besoin  pour  triom- 
pher dans  l'arène  où  lutte  l'intelligence.  Une  perfidie  ingé- 
nieusement méditée  pour  se  débarrasser  d'un  ennemi  était 
bien  autrement  prisée  que  la  passe  d'escrime  la  plus  mer- 
veilleusement adroite-,  c'étaient  deux  sortes  de  subtilités: 
l'une  n'était  pas  plus  coupable  ,  et  dénotait  bien  plus  d'ha- 
bileté que  l'autre.  César  Borgia,  attirant  ses  ennemis  dans 
Tinfâme  trahison  de  Sinigaglia  ,  pour  les  égorger  à  son 
aise  et  s'en  défaire  sans  péril  ,  était  un  homme  bien  plus 
digne  de  ce  nom  que  François  Ier  provoquant  inutilement 
Charles-Quint  ,  ou  que  Maximilien  défiant  ,  durant  ses 
guerres  de  France  et  des  Pays-Bas  ,  tout  chevalier  qui  vou- 
drait se  mesurer  avec  lui .  cl  tuani  en  champ  clos  deux  de 
ses  adversaires. 

Le  mol  italien  astuzia ,  qui  signifie  fourberie,  signifie  en 
même  temps  sagueitê  ;  et  c'est  aux  Italiens  que  nous  avons 

(')  Ce  document  a  été  publié  par    M.  Vrrmiglioli ,   et  cite  par 
M.  Valerv  dan»  son    excellent  voyage  d'Italie,   tom    IY.  pag.  326L 


]88  REVTJF.    DE    PABIS. 

pris  le  mot  spadassin ,  expression  de  r-illerie  et  de  mépri-. 
spadaccino,  qui  veut  dire  covpc-farrcis  aussi  bien  que  Irai- 
neur  d'èpée  (■).  Les  mots  d'une  langue  curieusement  expli- 
qués, pourraient  faire  une  partie  de  Phi?toire  des  mœurs 
du  peuple  qui  la  parle.  La  qualité  qui  constituait  l'homme 
supérieur  ,  ce  n'était  point  la  chaleur  de  tête  .  mais  la  fer- 
meté d'ame;  non  l'audace  à  braver  le  péril,  mais  le  talent  dé- 
faire tomber  un  adversaire  ;  c'étaient  la  constance  dans  la 
haine  ,  la  dissimulation  dans  la  vengeance;  c'était  l'art  de 
faire  mentir  l'ame  sur  le  front ,    de  conserver  un  visage 
serein  avec  un  cœur  furieux,  et  de  couvrir  de  paroles  amies 
les  pièges  de  l'inimitié. 

Le  jour  est  pris  pour  l'exécution  de  la  conjuration  des 
Pazzi  ;  les  Médicis  sont  dévoués  à  l'assassinat .  et  c'est  dans 
l'église  qu'ils  seront  frappés.  Cependant  Julien  n'arrive  pas 
à  ce  rendez-vous  de  la  mort;  deux  des  conjurés ,  Bernard 
lïaudini  et  François  Pazzi,  vont  au-devant  de  lui,  le  sourire 
de  l'amitié  sur  les  lèvres  ;  ils  le  pressent  el  l'attirent  de  leurs 
propos  flatteurs  ,  ils  l'enveloppent  de  caresses  ,  et,  dans  le 
familier  abandon  de  leurs  jeux  folâtres,  ils  cherchent  si 
Julien  n'a  pas  sous  ses  vêtemens  la  cuirasse  dont  il  se  r< 
tait  quelquefois,  el  qui  pourrait  le  défendre  contre  les  poi- 
gnards qu'ils  viennent  d'aiguiser.  Voilà  l'acte  caractéristi- 
que d'une  grande  ame  de  l'époque  ;  en  voici  l'appréciation 
faite  par  Machiavel  lui-mime.   11  dit .  en  parlant  de  celte 
conjuration  :   «  Si  jamais  action   demanda  une  ame  grand*, 
inébranlable,  c'est  surtout  celle  de  ce  genre  :  ■  et.  l'instant 
d'après,  cette  action  .  qui  ne  pouvait  être  l'œuvre  que  d'une 
grande  ame  .  Machiavel  la  nomme  un  rp?uvantabl«  dmsc 
lie  vuilà-t-il  pas  peinls  d'un  seul  trait  et  l'époque  et   son 
publiciste  ?  Il  est  difficile  de  concilier  avec  cci 
d'ame  grande  le  sentiment  que  M.  Artaud  prête  à  Machiavel , 

(•)  CYst  du  mot  spada,  épée,  que  les  Italiens  ont  fait  lenr  spa- 
daccino. On  peut  parier  qu'en  France  on  «'aurait  point  d  un  tel 
mot  dériré  une  expression  de  .noquerie.  Noos  avons  bretevr,  niais 
notre  mot  brette  a  toujours  un  sens  railleur  :  c'est  la  Im  | 
du  faux  brave  qui  affecte  de  la  porter  comme  une  braTade  .  et  qui 
met  son  cottage  dans  la  d  in  cas  ion  de  son  arme 


RKVUK    DE     l'A,    (S. 

lMis(j(j\n  parlait  de  cette  même  conjuration  «  il  dit  :  «  Ce 
crime  avait  nécessairenn'  l'indignation  du  jeun 

Florentin,  et  laisse-  de  d'horreur  ('ans  son  esprit.» 

Ainsi  l'on  roit,  dé*  lei  premier!  chapitres  du  livre  (page  96 
dans  quel  MtM  le  grand  publicisij  sera  apprécié. 

On  jeune  gentilhomme  romain  ,  Crescenzi,  qui  avait  i\ 
chargé  d'accompagner  Charles-Ouint  dans  la  visite  que  c<- 
prince  Bt  à  Pontef  tore  de  la  coupole  du  Panthéon  ,  avoua 
à  son  père  qu'il  avait  ou  la  pensée  de  le  pousser  dans  Tinté 
i  i  'ti.% ,  afin  de  Venger  su  patrie  du  sac  de  1427  :  «  Mon  fils  , 
»  dit  le  vieil  Italien,  ce  sent  là  de  ces  choses  qu'on  fait  et 
»>  qu'on  ne  dit  point  (')...  » 

Les  faits,  les  anecdotes  propres  à  peindre  lespiit  et  le* 
mœurs  du  temps  se  presseraient  sous  notre  plume,  s'il  en 
était  besoin  ;  leur  signification  est  résumée  dans  cette  pen- 
sée générale  du  savant  auteur  de  I'Histoire  des  répi-blic; 
italiennes  ,  qu'on  li'accusera  pas  certes  de  partialité  contre 
les  Italiens.  «  Ce  n'était  pas  ,  dit-il ,  une  preuve  de  courage 
qu'on  demandait  à  celui  qui  se  vengeait  pour  rétablir  son 
honneur:  c'était  seulement  une  preuve  de  haine  implacable. 
Aussi  l'assassinat  lavait-il,  à  leurs  yeux,  l'honneur  aussi 
bien  que  le  duel ,  le  poison  aussi  bien  que  le  fer,  et  la  per- 
tiuie  leur  paraissait-elle  le  triompne  de  la  vengeance,  parce 
que  l'offensé  s'y  était  montré  plus  complètement  maître  de 
lui-même.  » 

Ce  fait  des  mœurs  particulières  se  remarque  parallèlement 
dans  les  mœurs  publiques:  de  même  que  l'Italien  loue  un 
sicaire,  les  états  d'Italie  engagent  des  mercenaires.  Parmi 
celte  population  riche,  active  ,  studieuse,  passionnée  pour 
les  beaux-arts  ,  il  n'y  avait  point  de  soldats;  ils  n'avaient  ni 
le  temps  ,  ni  le  désir  d'aller  se  battre  ,  ces  hommes  si  éprk 
des  jouissance;  du  luxe,  si  occupés  au  plaisir,  si  distraits 
par  Tétude  et  les  travaux.  Que  reste-t-il  pour  la  guerre  au 
sein  de  ces  cités  qui  fourmillent  d'habiians  ,  et  où  pourtant 
chacun  a  sa  place  laite  dansces  mille  industries  intellectuelles 

(')  Cette  r  t  OMMgnée  dans  une  relation  manuscrite  <ln 

sac  de  Rome,  conservée  à  la  Vaticane.  M.  Valéry   l'a  recueilli»-  , 
tcm.  IV,  p.  116. 


190  REVUE    DE    PARIS. 

et  matérielles,  dans  cette  aisance  et  ce  bien-être  univer- 
6els  d'un  peuple  qui  a  fait  fortune?  Le  métier  de  soldat 
était  bon  pour  le  Suisse  pauvre  et  grossier  qui  ne  trouvait 
passa  vie  dans  ses  montagnes;  mais  l'Italien  avait,  pour 
son  argent,  des  condottieri  qui  lui  amenaient  sur  ses  marchés 
des  bandes  pour  la  guerre  ,  aussi  bien  que  des  armateurs  qui 
lui  apportaient  la  soie  du  Bengale  pour  ses  manufactures. 

Ces  bandes  formées  d'hommes  de  tous  pays,  gens  le  plus 
souvent  sans  aveu ,  et  à  qui  on  ne  demandait  que  de  savoir 
porter  une  armure  et  manier  une  épée  ,  espèce  de  vagabonds 
organisés,  passant  du  service  d'un  état  au  service  de  l'au- 
tre ,  pillant  celui  qui  les  payait  aussi  bien  que  ceux  contre 
qui  ils  étaient  engagés;  fantômes  de  soldats  se  livrant  des 
batailles  où  pas  un  homme  n'était  tué  ou  même  blessé  ;  re- 
fusant quelquefois  de  se  battre  pendant  la  guerre  ,  et  quel- 
quefois continuant  de  se  battre  après  que  l'état  qu'ils  ser- 
vaient avait  conclu  la  paix  ;  guerriers,  sans  patriotisme  . 
puisqu'ils  n'avaient  pas  de  patrie;  sans  point  d'honneur, 
puisque  leur  métier  était  de  marchander  leur  sang  et  d'en 
donner  le  moins  possible  pour  la  plus  grosse  paie  ;  même 
6ans  colère,  puisqu'ils  étaient  amis  hier  et  le  seront  peut- 
être  demain  de  ceux  qu'ils  combattent  aujourd'hui  ;  entin  , 
brigands  plutôt  que  soldats,  tels  étaient,  en  général,  les 
troupes  des  états  d'Italie.  Il  est  impossible  de  se  figurer  l'in- 
fluence que  de  pareilles  milices  devaient  produire  sur  l'es- 
prit du  peuple  italien  ,  combien  elles  devaient  lui  faire  mé- 
priser la  profession  des  armes ,  et  lui  persuader  qu'il  était 
honorable  pour  lui  de  ne  point  se  mêler  du  métier  de  cette 
canaille.  C'est  ce  qu'a  fort  judicieusement  remarqué  M.  de 
Sismondi.  u  A  l'époque  la  plus  florissante  des  républiques 
italiennes  ,  dit-il ,  la  valeur  ,  loin  d'être  trop  prisée  par  com- 
paraison avec  les  autres  vertus  ,  n'obtenait  pas  même  de 
l'opinion  publique  l'estime  qui  lui  était  due.  Les  hommes  de 
guerre  n'étaient  alors  que  des  mercenaires  employés  à  cm  - 
cuter  les  ordres  d'autres  hommes,  qui.  dans  une  carrière 
plus  élevée,  avaient  obtenu  une  plus  haute  réputation.  Le 
magistrat  qui  brillait  dans  les  conseils  par  son  éloquence, 
par  sa  prudence  ,  par  sa  deeUion .  ne  se  piquait  point  d'éga- 
ler la  bravoure  militaire  du  soldat  qu'il  prenait  à  ses  gages  ; 


RF.VIÎF     DE    PARIS.  191 

il  donnait  dans  l'occasion  des  preuves  d'un  courage  civil , 
souvent  plus  rare  et  plus  difficile  ;  mais  il  déclarait  sans  honte 
qu'il  ne  se  croyait  pas  propre  au  combat.  » 

Cette  misérable  Organisation  militaire  eut  encore  sur  le 
caractère  italien  de  ente  époque  une  influence  qu'il  importe 
de  remarquer.  Cette  facilité  de  faire  la  guerre  sans  payer 
de  sa  personne  prolongea  les  inimitiés  et  irriU  lei  \  engean- 
ces entre  lesdifférens  peuples  :  là  où  il  n'y  a  point  de  sang, 
mais  seulement  de  l'or  à  dépenser,  la  guerre  n'a  rien  de' 
national,  rien  de  cet  enthousiasme,  de  cette  magnanimité 
qui  cache  quelquefois  ses  horreurs  et  ses  honteuses  misères  j 
la  victoire  est  au  plus  riche,  non  au  plus  courageux;  et  la 
perfidie  qui  termine  plus  tôt  la  lutte  est  un  bénéfice  clair  et 
net,  qui  peut  s'évaluer  en  écus  et  en  ducats.  Or,  les  peuples 
se  réconcilient  après  la  défaite  ou  la  victoire  ;  mais  la  trahi- 
son laisse  entre  eux  d'irréconciliables  haines. 

Si  nous  cherchons  maintenant  la  part    d'influence   que 
peut  avoir  eue  sur  le  caractère  italien  l'organisation  poli- 
tique des  divers  états  telle  qu'elle  existait  alors,  sauf  l'élec- 
tion qui  en  était  le  caractère  principal,  nous  ne  trouvons 
presqu  aucune  des  garanties  de  la  liberté.  Là  même  où  cha- 
cun pouvait  aspirer  auxraagistratures  politiques,  il  n'y  avait 
en  réalité  d'indépendance  pour  personne  ;  les  factions  ri- 
vales se  tenaient  constamment  en  hostilité,  elles  triomphaient 
les  unes  des  autres  et  s'emparaient  tour  à  tour  des  emplois 
et  des  dignités,  en  faisant  mentir  les  scrutins  par  force  ou 
par  fraude  ;  la  confiscation  ,   l'exil,  la  prison,  la  torture  , 
l'échafaud    signalaient    le    triomphe   du   vainqueur,   qui, 
raincu  plus  tard  ,  était  frappé  des  même  armes.  Peu  de  po- 
pulations ont   éprouvé  plus    de  vexations  politiques  ,  plus 
d'arbitraire  gouvernemental  que  celles  de  ces  petites  répu- 
bliques ;  il  en  est  peu  aussi  qui  aient  nourri  entre  elles  des 
passions  plus  haineuses  .  qui  se   soient  poursuivies  de  plus 
ie  vengeances  ,  qui  aient  usé  de  plus  de  dissimulation  et  de 
perfidie. 

Une  grande  part  d'influence  sur  le  caractère  italien  est 
iussi  réclamée  par  l'esprit  de  l'église  romaine.  La  religion  , 
ion  par  ses  principes  ,  mais  par  ses  organes  ,  était  coiuplé- 
ement  séparée  de  la  morale,  et  l'Italien  avait  plus  de  res- 


J92  REVUE     DF.     PARIS. 

pect  pour  le5  organes  que  pou»-  les  principe 
Pour  lui,  le  prêtre  é'ait  la  loi  de  Dieu  vivante.    Or 
à  une  doctrine  commode  de  la  pénitence  et  des  ; 
le  prêtre  de  ce  temps-là  était  le  meilleur  garcn'  qu    l'on 
pût  imagine"  contre  le  remords.  Non-seulement  il  rcr  e 
les  fautes  pour  de  l'argent  (1),  mais  que'quefois  l'accom- 
plissement d'un  crime  commandé  fut  le  pris  de  l'ai- 
d'un  crime  commis;  non  seulement  il  légitimait  le?  perfi- 
dies, mais  il  en  donnait  l'exemple.  Lorsque  le  prêtre  M 
:ïaït  lui-mêmede  son  serment ,  quel  scrupu'e  ur  manqv 
foi  devait-il  inspirer  aux  autres  hommes?  Le  p?pe,  c'et-it 
U  morale  incarnée  .  et  le  pave  publiait  des  brefs  pour  amuser 
ses  ennemis,  comme  disait  Alexandre  VI .  lorsqu'il  usa  de  ce 
moyen  afin  d'attirer  dans  le  piège  qu'il  avait  traîtreusement 
ourdi ,  le  chef  du  gouvernement    V    Sienne  .  P?ndolfo  Pe- 
trucci.  Le  pape,  lorsqu'un  irrité  le  gênait   assemblait  un 
consistoire  pour  déclarer  qj'i!  r'élait  pa?  tenu  d'observer 
un  traité  qui  lui  avait  été  arraché  par  la  force    codqt 
Jules  II,  lorsqu'il  voulut  violer  la  foi  promis 

(')  Une  ricbe  don.-tion  faite  à  un  couTent  était ,  aux  yen*  du 
moine,  et  aux  yeux  de  celui  qui  croyait  aux  moines  ,  Pécu^aler 
delà  vie  la  plus  riche  en  vertus.  Citons,  entre  œiuV  une  anecdot» 
que  Corr.mines  raconte  aTec  sa  bonhomie  accoi.  ru  en  lu 

He  à  la  suite  de  Charles  TOI  .  il  passait  à  Pavie  :  ■  Jehan  Galea», 
le  premier  de  ce  nom  en  la  maison  de  Milan  ,  avoit  esté  autresfois 
dit-il,  un  grande»,  mauvais  tyran,  mais  honorable    Toutefois  îoi 
corps  est  aux  Chartreux  à  Pavye  ,   près  du  parc,  plus  haut   - 
grand  autel,  et  'e  m'ont  monstre  le?  'IhartrenT  ,au  moins  ses  o»  (e 
y  monte  l'on  par  une  eschelle),  lesquels  seatoient  comme  la  natai 
ordonne.  Et  ur,  natif  de  Bourges,  le  m'appela  sainct,  et  je  !.. 
manday  en  l'oreille  pourquoi  il  l'appeloit  sainct.  et  qu'il  fQ 
voir  painctes  à  l'entour  de  lui  les  armes  de  plusieurs  citei  qu' 
avoit  usurpées,  où  il  n'avoit  nul  droit.  Ltluy  et  son  cheval  es 
plus  haut  que  l'autel,  et  tailler  de  pierre,  et  son  corps  sous  le  pi 
du  dit  cheval.  Il  me  respondit  bas  :  Nous  appelons  en  ce  pays  i< 
nets  tous  ceux  qui  nous  font  du  bien  :  cl  il  feit  cette  belle  e*lu 
v.rlreux,q<n  «  la  vériU  Bit  U  plat  belle  que  j'aye  jamais  iw 
île  marbre. 


D1    P&BIt. 

le  méflM  Sainteté  répondit.  <ans  détour,  et  avec  une 
Franchise  tout-à-fait  caractéri  do- 

,  coûtre  qui  clic  étaii  en  guerre  ,   et  dont   les   b 
offraient  «le  M   soumettre  à   certaine.  COndilioot  :    «   qie 
quant  à  leur  capitulation,  elle  ne  se  souciait  nullement  ni 
de  ce  qu'avaient  fait  les  autres  papes  ,  ni  4$  >  l  qu'ëU*  m 
avait pm  faire  ,  attendu  qu'elle  el  let  autres  papes  avrien:  été 
dans  l'impossibilité  d'agir  d'une  autre  manière  .  tl  que 
lait  la  m  l  non  leur  propre  rotornè  qui  lea  avait  con- 

traints à  les  confirmer,  h  C'est  Machiavel  lui-même  qui  rap- 
porte   celte    réponse    dans  sa    correspondance    Ottîci 
pendant  une  mission  auprès  de  Jules  II.  Instruits  b  de  tels 

mples  et  à  des  exemples  venus  do  si  haut .  comment  de 
simples  chrétiens  ne  se  seraient-ils  pas  parjurés  en  toute  sû- 
reté de  conscience?  L'empoisonnement  et  l'inceste  sous  la 
tiiiare  pouvaient-iU  être  encore,  pour  le  «lévot,  l'inceste  el 
l'empoisonnement0  Le  prêtre  même  «tait  bien  plus  expert 
<jue  les  autres  dans  l'art  d'étourdir  1er  scrupules.  En  vou- 
lez-vous un  mémorable  exemp'c  g  Nous  le  prendrons  encore 
dans  cette  conjuration  des  Pazzi  déjà  citée  ,  et  dont  un  pape, 

te  IV  ,  était  complice.  D'abord  il  avait  été  résolu  que  les 
Médicis  seraient  poignardés  dans  un  festin  ;  mais  ensuite 
on  imagina  qu'une  messe  inspirerait  moins  de  défiance  aux 
victimes,  et  l'on  choisit  la  solennité  de  l'élévation  de  l'hos- 
tie comme  le  moment  le  plus  sûr  pour  ne  pas  manquer  le 
coup.  L'un  de  ces  hommes  de  guerre  dont  nom  | 
tout  à  l'heure  ,  le  condottiere  Monlesecco  .  avait  été  d< 
par  le  sort  pour  assassiner  Laurent  ;  il  l'aurait  poignarde 
sans  scrupule  dans  la  joie  de  l'orgie ,  mais  durant  la  solen- 
nité de  la  messe  ,  le  soldat  ne  l'o->a  pas;  seul,  u  nrélrr 
affronta  le  sacrilège  :  <jui  fami/iiiriw,  ut  pote  sacerdos  ,  et  ob 
tu  minus  sacrorut.i  locorum  nwtucns  ■  plu-  aguerri  en  sa  qra- 
lité  de  prêtre,  et  (comme  tel  plus  hardi  dans  le  lieu  saint, 
dit  un  chroniqueur  génois.  (  Anton.  Galli,  Comment,  de 
rébus  (jenuensibus.) 

àânai  tout  avait  contribué  dans  ce  pays  à  corrompre  la 
morale  publique  et  même  la  morale  particulière,  à  mettre 
rang   «les  première!   qualités  qui   font  l'homme  d'état  et 
l'homme  de  caractère,  la  fermeté  dissimulée,  la  perfidie  !■ 
y  i; 


194  RKVL'F-    DE    PARIS. 

bile  ,  la  vengeance  persévérante  ;  à  prêter  aux  pins  violen- 
tes passions ,  aux  plus  méchans  desseins .  un  front  calme  et 
des  paroles  décevantes  ;  à  considérer  la  bonne  foi  comme  un 
manque  de  profondeur  ,  la  franchise  comme  une  vertu  d'é- 
tourdi; à  se  croire  dupe  quand  on  n'a  pas  dupé  les  autres; 
à  obtenir  enfin  le  succès,  en  quoi  que  ce  puisse  être  ,  au 
meilleur  marché  possible. 

Ou  se  tromperait  pourtant  si  Ton  allait  faire  de  ces  obser- 
vations une  application  trop  générale  ;  l'Italie  ne  manquait 
pas  de  cœurs  nobles,  d'esprits  généreux  qui  avaient  échappé 
à  la  contagion  de  la  morale  à  la  mode  ;  de  ce  que  les  habi- 
tudes de  fraude  et  de  perfidie  étaient  admises  sur  le  pied 
d'utilité,  il  ne  s'ensuivait  pas  qu'on  fût  fourbe  et  perfide  pour 
le  plaisir  de  l'être,  c'était  un  talent  qu'on  exerçait  au  be- 
soin, une  science  que  l'on  appliquait;  c'était  calcul  de  l'es- 
prit plus  que  perversité  du  cœur:  il  y  avait  vice  dans  le  rai- 
sonnement plus  que  corruption  dans  les  penchans. 

Au  reste,  ce  serait  ignorer  complètement  l'histoire  du 
temps,  ce  serait  calomnier  l'Italie  aux  dépens  du  siècle  ,  de 
ne  pas  reconnaître  que  cette  morale  n'appartenait  pas  en 
propre  à  l'Italie ,  mais  était  commune  à  toute  l'Europe  ; 
taitnl  vices  d'une  époque  et  non  d'un  pays.  Il  est  bien  vrai 
que,  grâce  aux  circonstances  particulières  que  nous  avons 
rappelées,  l'Italie  était  passée  maitressc  en  dissimulation, 
en  fraudes,  en  trahisons  ;  mais  dans  les  autres  états  aussi, 
on  avait  bien  profilé  à  ses  leçons  :  dans  les  cours  surtout, 
elle  avait  trouvé  d'habiies  disciples,  et  les  mêmes  vices 
étaient  assis  sur  presque  tous  les  trônes  de  l'Europe. 

Yo\ez  Henri  VII  d'Angleterre,  célèbre  par  ses  rapines; 
il  suppose  des  crimes  à  ses  parens  ,  moins  pour  assouvir  sa 
cruauté  en  répandant  leur  saug  ,  que  son  avarice  en  confis- 
quant leur  or.  Il  tient  en  pri>on  deux  concurrens  redouta- 
bles,  mais  leur  liberté  ne  lui  suffit  pas;  sa  sécurité  a  besoin 
de  leur  vie,  et  il  invente  un  complot  pour  les  envover  à  l'e- 
chafaud.  In  adversaire  parvient-il  à  >e  soustraire  à  sa  ven- 
geance .  il  l'attire  à  lui  avec  la  promesse  qu'il  n'a  rien  à  re- 
douter; mais  cette  parole  sacrée  est  un  piège  infâme,  et  la 
victime  est  à  peine  sous  la  griffe  royale  qu'elle  est  jetée 
dans  la  Tour. 


■  l.\  I    |    Dl    FA  Ris.  105 

Qai  donc  eut  moins  de  probité  politique  que  ce  Ferdinand 
nommé  le  catkoiiquê  par  1  histoire ,  nais  auquel  se>  contem- 
porains donnaient  divers  surnoms  dont  l'ensemble  le  peint 
assez  fidèlement.  Par  les  Italien!  qui  le  virent  souvent  com- 
battre pour  le  pape,  il  fut  appelé  le/tfnt*;  il  était  \tprvdtni 
et  le  sa(jc  pour  les  Espagnols,  frappes  surtout  de  la  glorieuse 
fortune  de  l'Espagne  sous  son  règne;  mais  les  Français  et 
les  Anglais  le  nommèrent  à  bon  droit  le  perfide,  car  il  avait 
été  leur  allié.  Ferdinand  portail  le  caractère  espagnol  dans 
le  parjure;  il  l'enveloppait  d'une  majestueuse  solennité  ,  ce 
qui  n'empêcha  pas  les  hommes  experts  de  pénétrer  souvent 
la  fraude.  ■  Avant  de  compter  sur  ses  promesses ,  disait  de 
lui  un  prince  italien,  il  faudrait  qu'il  jurât  en  un  Dieu  au- 
quel il  crût.  )»  Etait-ce  par  jalousie  de  métier  que  le  prince 
italien  jugeait  si  crûment  et  si  bien  le  monarque  espa- 
gnol ? 

Et  la  France,  ce  pays  à  vieille  renommée  de  loyau'é,  ne 
venait  elle  pas  d'avoir  son  Louis  XI?  Quand  on  a  nommé- 
Louis  XI,  on  a  nommé  la  fraude  et  la  perfidie  mêmes  : 
qu'cst-il  besoin  de  l'autorité  des  faits (')?  Mais  il  n'est  pas 
6ans  intérêt  de  remarquer  jusqu'à  quel  point   la  corruption 

(')  Dans  ce  caractère  étrange  la  superstition  avait  pourtant  plus 
d'empire  encore  que  la  ruse.  C'est  Louis  XI  qui  refuse  un  serment 
tu  risque  de  laisser  pénétrer  sa  pensée!  Il  en  aurait  fait  mille  et 
il  les  aurait  trahis  sans  scrupule;  mais  il  en  est  un  qu'il  n'ose 
pas  trahir,  et  celui-là  il  le  refuse,  a  Le  dit  connestable  estoit  bien 
content  de  Tenir,  pourveu  que  le  roi  feist  serment  ,  sur  la  croix 
Sainct-Lou  d  Angers  de  ne  faire  nul  mal  à  sa  personne,  ne  consen- 
tir qu'autre  le  feist.  A  cela  luy  respondit  le  roy  que  jamais  ne  fe- 
roit  ce  serment  à  homme;  mais  tout  autre  serment  que  le  dit  con- 
nestable luy  Toudroit  demander,  qu'il  estoit  content  de  le  faire... 
Et  (qui  bien  y  penscroit)  c'est  misérable  vie  que  la  nostre  ,  de 
tant  prendre  de  peine  et  de  travail  pour  s'abbregrr  sa  vie,  en  di 
■tnt  et  escrivant  des  choses  presque  opposites  à  leurs  pensées.  » 
Com  mines  ,  I.  IV,  c.  6. 

Louis  XI  avait  plusieurs  sermens,  comme  Figaro  plusieurs  véri- 
tés; le  tout  était  de  connaître  le  bon.  Bien  en  prit  au  connétable  de 
Saint-Paul. 


]96  REVUE    DE    PARIS. 

des  mœurs  avait  corrompu  le  langage,  et  combien  ,  même 
chez  les  hommes  de  probité,  la  complaisance  des  mots  dissi- 
mulait les  vices.  Commines  ,  qui  va  raconter  une  trahison  . 
dit  tout  naïvement  :  «  Je  veux  déclarer  une  tromperie  ou  ha- 
bileté (ainsi  qu'on  la  voudra  nommer,  car  elle  Fut  sagement 
conduicte),  et  aussi  veux  qu'on  entende  les  tromperies  de 
nos  voisins  comme  les  nostres  :  et  que  partout  il  y  a  du  bien 
et  du  mal.»  Celte  trahison  est  celle  d'un  «monseigneur  de 
Vauclcr,  qui  estoit  très-sage  ,i>  selon  Commines,  lequel 
ajoute  dix  lignes  plus  bas  :  «Jamais  homme  ne  tint  plus 
grande  desloyauté  que  ce  Vaucler.  ■»  Et  ce  n'est  pas  ici  une 
distraction  ,  c'est  une  habitude  de  pensée  et  d'expression. 
Ailleurs  le  même  Commines  nous  dira  :  «Le  Turc  (que  de- 
vant ay  nommé,  Mahumet  Ottoman)  a  esté  sage  et  vaillant 
prince  ,  plus  usant  de  sens  et  de  eautcîle  que  de  vaillance  et 
hardiesse.  »  Et  ailleurs  encore  :  *  Ledit  seigneur  Ludovic  (*) 
estoit  homme  très-sage,  mais  fort  craintif  et  bien  souple 
quand  il  avoit  paour  (j'en  parle  comme  de  celuy  que  j'ay 
cogneu  ,  et  beaucoup  de  choses  traitté  avecques  luy) ,  et 
homme  sans  /oy,  s'il  voyoit  son  profit  pour  la  rompre.  » 

Telle  était  la  langue  ou  plutôt  la  pensée  du  temps  ,  car 
la  langue  ,  c'est  la  pensée  matérialisée,  palpable,  si  j'ose 
ainsi  dire;  un  homme  sans  foi  était  un  homme  très-sage; 
le  sens  et  la  cautelle  étaient  synonymes,  et  la  tromperie 
était  de  l'habileté,  pourvu  que  la  fraude  fût  sagement  conduits. 

Ce  n'est  pourtant  là  ni  l'Italie  ,  ni  Machiavel;  c'est  la 
France  et  Commines,  ou  plutôt  c'est  le  siècle  avec  les  inémes 
vices,  la  même  immoralité.  Cette  immoralité  était  plus  pro- 
fonde, ces  vices  semblaient  plus  endémiques  en  Italie  qu'ail- 
leurs. Nous  avons  taché  d'en  expliquer  les  raisons:  ces  rai- 
sons ou  n'existaient  pas  .  ou  n'avaient  pas  la  même  force 
dans  les  autres  contrées.  Ainsi  ce  même  Commines  .  dans 
le  langage  duquel  nous  avons  remarqué  la  trace  livide  de 
cette  corruption .  il  n'a  pas  le  sens  moral  perverti  comme 
l'avait  Machiavel  ;  il  ne  vous  raconte  pas  des  trahisons  avec 
cette  indifférence  qui  ressemble  presque  à  la  complicité  ;  il 
s'excuse  d'être  l'historien  de  ces  mœurs  ktf  uon-seu- 

(')  Ludovic  S  foi  ce,  lurnommc  le  More. 


RKVUE     UE    HARJs.  ]ij 

I.  meut  il  ne  les  enseigne  pas,  mais  s'il  foi  racunte  ,  c'e.t 
surtout  pour  en  détourner;  «  pour  ce  qu'il  Ml  besoing  d'eslie 
informé  aussi  bien  dis  tromperies  et  mauvaiseliez  de  ee 
monde  comme  du  bien  (non  pour  en  user  ,  mais  pour  s'en 
garder).  »  (Liv.  m,  c.  4.) 

Un  peu  plus  tard,  notre  vieux  Montaigne  ,  dans  un  cha- 
pitre où  il  discute  Vulile  et  Vkommêiê,  nous  donne  aussi  de 
précieuses  notions  de  la  morale  du  temps  :  «  En  toute  police 
{youveinemcnt  politique)  il  y  a  des  othees  nécessaires,  non- 
seulement  abjects  ,  mais  encore  vicieux  ;  les  vices  y  trou- 
vent leur  rang,  et  s'emploient  à  la  couslure  de  nostre  liai- 
son comme  les  venins  à  la  conservation  de  nostre  santé  ;  s'ils 
deviennent  excusables  ,  d'autant  qu'ils  nous  font  besoin  ,  et 
que  la  nécessité  commune  efface  leur  vraye  qualité;  il  faut 
laisser  jouer  celle  partie  aux  citoyens  plus  vigoureux  et 
inoins  craintifs  qui  sacrifient  leur  bonheur  et  leur  conscien- 
ce, comme  ces  autres  anciens  sacrifièrent  leur  vie  pour  le 
salut  de  leur  pays.  Nous  autres  plus  foibles  prenons  des  ro!- 
les  et  plus  aisez  et  moins  hasardeux  :  le  bien  public  requiert 
qu'on  trahisse,  qu'on  mente  et  qu'on  massacre;  résignons 
cette  commission  à  gens  plus  obéissans  et  plus  souples.  » 

On  voit  avec  quelle  timidité  de  telles  doctrines  étaient 
professées  chez  nous  :  on  les  farde  de  noms  honorables  ,  on 
les  excuse  sous  des  prétextes  d'utilité;  les  sacrifices  de  l'hon- 
neur et  de  la  conscience,  on  les  compare,  non  peut-être 
sans  quelque  intention  d'ironie  ,  mais  du  moins  sans  col< 
aux  grands  dévouemens  des  vertus  antiques  ;  et  toutefois  on 
ne  rappelle  ces  doctrines  que  pour  apprendre  à  s'en  gar- 
der, on  se  reconnaît  trop  faible  pour  l'exercice  d'une  mo- 
rale si  robuste  ,  et  on  résigne  cette  commission  à  gens  [ 
vigoureux  et  plus  souples. 

Machiavel  n'y  cherche  pas  tant  de  façon;  il   expose  ses 
hideuse,  maximes  avec  un   abandon  ,    une  ingénui'é  qu ; 
promettent  pas  de  penser  que  de  son  temps  ,  et  parai 
compatriotes ,  on  y    trouvât  rien  de  répréhon  il>!c.  Ce  qui 
serait  aujourd'hui  une  insoutenable  effronterie  était  alors  la 
chose  la  plus  simple  du    monde  ,  et   tout  ce  qu'où  y  reiu.ii 
quait  ,  c'était  la  sagacité  ,   lu   profondeur  ,  la  force   du  riù- 
soinieuicnt.  Mous  avons  eu  occasion  de  le  dire   aduur 
M  17. 


1U8  REVUF.    DE    PARIS. 

préceptes  abominables  exposés  dans  le  livre  du  Prince  et 
dans  plusieurs  autres  écrits  du  secrétaire  Florentin  le  sont 
sans  aucun  déguisement  ,  du  ton  dont  on  parle  de  choses, 
pour  ainsi  dire  ,  convenues.  Si  Machiavel  eût  pensé  qu'il  y 
eût  dans  ses  doctrines  ce  qu'on  y  voit  aujourd'hui ,  quelque 
perversité  qu'on  veuille  lui  supposer,  il  faut  bien  convenir 
aussi  qu  'il  avait  l'esprit  trop  fin,  trop  délié  pour  n'avoir  pas 
enveloppé  sa  morale  d'atours  capables  d'en  déguiser  la  dif- 
formité, car  il  voulait  la  rendre  acceptable  et  persuasive. 
Son  intention  n'était  certainement  pas  de  choquer  ouverte- 
ment ses  contemporains.  Il  l'a  montrée  toute  nue  parce  qu'il 
savait  qu'elle  serait  agréée  sans  plus  de  précaution;  il  a 
parlé  franchement,  parce  qu'il  parlait  comme  tout  le  monde. 
Il  ne  donne  point  le  mal  pour  le  bien  ,  mais  il  ledonne  pour 
l'utile  ,  et  entre  le  bien  et  l'utile  il  conseille  toujours  le 
choix  de  celui-ci ,  parce  qu'il  y  a  duperie  à  ne  pas  réussir, 
et  que  dansl'ordre  de  ses  idées  duperie  est  vice.  Il  vous  en- 
seigne le  succès  sans  s'embarrasser  des  moyens;  c'est  à  vous 
de  voir  si  vous  le  voulez  à  ce  prix.  De  son  temps  ce  n  était 
pas  une  question. 

Chose  étrange  !  avec  moins  de  lumières ,  les  siècles  pré- 
cédens  avaient  aussi  une  morale  publique  moins  pervertie. 
L'erreur,  qui  malheureusement  doit  toujours  avoir  sa  part 
d'empire  dans  les  affaires  humaines,  triomphait  dans  les  sub- 
tilités de  Tordre  intellectuel ,  mais  dominait  moins  dans  les 
sentimens  moraux.  On  n'eût  pas  osé  alors  établir  école  de 
perfidie  ;  et ,  à  cet  égard  ,  le  treizième  siècle  est  plus  près 
du  nôtre  que  le  seizième. 

Un  homme  qui ,  dans  un  autre  siècle  ,  eût  été  Pescartes  , 
Voltaire  peut-être  ,  peut-être  Mirabeau  .  et  qui  fut  dans  le 
sien  moine  et  saint ,  parce  que  c'était  dans  le  cloître  et  dans 
le  catholicisme  qu'étaient  alors  la  lumière  et  l'empire;  saint 
Thomas  d'Aquin  ,  par  sa  parole  comme  par  ses  écrits  .  fut 
la  puissance  intellectuelle  de  son  temps. et  durant  troisccnls 
ans,  il  en  garda  le  sceptre.  Ce  cri  lancé  contre  l'oppression: 
l'insurrection  est  le  plus  sni/if  des  c'eroirs  ,  s'était  élevé  du  sein 
d'un  couvent  de  dominicains  au  treizième  -iècle  .  pour  re- 
tentir au  dix-huitième  dans  nos  assemblées  délibérantes,  où 
il  ne  fut   pas  encore  entendu    sans   etonnement  et  sans  ru- 


REVUB   DE    PARIS.  199 

racur  (').  La  scolastique ,  qui  avait  été  jusque-là  l'humble 
servante  de  la  théologie,  devint  à  son  tour  une  puissance. 
Quelques  lambeaux  d'Arislotc  ,  jetés  par  les  Arabes  dans 
l'Occident,  y  répandirent  tout-à-coup  une  lumière  incon- 
nue; la  controverse  s'en  empara;  éclairée  à  ce  flambeau, 
la  philosophie  se  sentit  émancipée  et  commença  unfc  carrière 
nouvelle  ;  les  scolastiques  firent  du  treizième  siècle  un  siècle 
d'innovation  et  de  réforme,  et  saint  Thomas  fut  leur  chef. 
Les  principes  de  morale  et  de  politique  répandus  dans  ses 
nombreux  ouvragesatteslent  la  supériorité  de  cet  esprit  pro- 
digieux ,  et  l'ont  rendu  ,  à  juste  litre  ,  l'oracle  du  monde  in- 
tellectuel durant  trois  cents  ans  ;  durant  trois  cents  ans  ,  la 
SecvnJa  secvndœ  fut  comme  le  code  moral  du  monde  chré- 
tien. Peu  d'hommes  plus  que  saint  Thomasd'Aquin,  peu  d'ou- 
vrages plus  que  la  Secundo  secundœ ,  ont  exercé  sur  l'esprit 
humain  une  influence  universelle  et  durable.  On  resterait 
frappé  d'élonnement ,  si  on  lisait  encore  aujourd'hui  saint 
Thomas  ,  de  voir  avec  quelle  hauteur  de  raison  ,  quelle  rec- 
titude de  jugement  ,  quelle  audace  d'argumentation  ,  sont 
établis  par  le  grand  scolastique,  l'ange  de  V école  ,  comme 
on  l'appela  de  son  temps,  les  principes  des  devoirs,  elles 
autorités  de  la   liberté    (').  Il  fallait  que  la  corruption  dont 

(')  Voici  les  paroles  de  saint  Thomas  d  Aquin  :  Diccndum  quod 
régime*  tyrannicum  non  est  justum...  et  ideo perturbatia  hujus 
regiminis  non  hahet  rationcm  seditionis.  Et  ailleurs  :  Cvm  non 
est  recursus  ad  super  uiiom  per  guem  judivium  de  inrusorc  possit 
fieri,  tune  gui  ad  lihcrationcvi  patriœ  tyrannum  occidit,  lauda- 
tur  et  prœmium  accii>it. 

(')  Le  devoir  de  l'obéissance  au  prince  est  fondé,  d'après  saint 
Thomas  d'Aquin  ,  sur  le  principe  de  la  délégation  populaire.  Le 
prince  n'est  que  le  mandataire.  La  loi  du  prince  ne  vaut  qu'à  co 
titre,  car  la  véritable  source  de  la  loi,  c'est  le  peuple.  Aon  cujus- 
hbet  ratiojacit  legcm,  sed  tnu'titudinis  aut  principes  virem  mul- 
titudinis  gerentis.  [Prima  pars,  sec.  part.  Sum.  theolog.  Thum. 
Aguinat.  Quœst,  90,  art.  j.)  El  Suarez  a  ensuite  établi  que  tell» 
était  l'opinion  de  tous  les  juristes  ef  de  tous  les  théologiens  de 
l'école  de  saint  Thomas  d'Aquin  :  Direndum  ergo  est  potesta- 
icm  eondendi  leges  ex  sola  rei  nutina  in  nu/lo  sim/ului  i  homine 
existera,  in  hominum  col'cciione.(Dc  Le<i.,  I    III.  c.  1.) 


200 


REVUE    DE    PARIS. 


nous  avons  développé  les  causes  ,  eût  fait  un  progrès  géné- 
ral et  rapide  pour  que  l'Italie  en  fût  ensuite  venue  au  poinl 
qu'on  pût  lui  donner,  comme  le  simple  résumé  de  la  morale 
et  de  la  politique,  un  livre  tel  que  le  Prince. 

Un  vice  universellement  adopté  n'est  presque  plus  un  vice; 
ce  n'est  guère  qu'une  fausse  opinion  qui  atteste  l'erreur  do 
l'esprit  plus  encore  que  la  corruption  du  cœur,  et  il  est  bien 
difficile  que  la  morale  de  l'individu  lutte  avec  avantage  sur  un 
point  quelconque  contre  cette  morale  publique,  excepté  peut- 
être  dans  quelques  âmes  rares  et  choisies  chez  qui  l'instinct 
de  la  vertu  triomphe  de  toutes  les  persuasions  de  l'exemple 
et  de  l'habitude. 

Machiavel  n'était  point  un  de  ces  hommes  héroïque 
n'est  pas  ici  notre  tâche  de  rappeler  toutes  les  accusations 
que  ses  divers  ouvrages  ont  fournies  contre  lui  ;  ce  n'est 
un  article  sur  Machiavel  que  nous  faisons,  mais  un  article 
sur  le  livre  de  M.  Artaud.  Cependant  ri  nous  ne  citons  pas 
ici  les  maximes  et  les  doctrines  des  Discours  sur  Tilc-Li 
de  V Histoire  de  Florence ,  ni  même  du  livre  des  Principautés 
(vulgairement  nommé  du  Prince),  ouvrages  généralement 
connus  ,  nos  lecteurs  verront  peut-être  avec  intérêt  quelques 
mots  sur  un  opuscule  beaucoup  moins  remarqué  ,  et  qui 
pendant  est  digne  de  toute  l'attention  de  ceux  qui  désirent 
connaître  Machiavel. 

La  Vie  de  Castruccio  Castracarri  de  Lucqucs  ,  que  Ginguené 
nomme  à  tort  l'un  des  meilleurs  morceaux  d'histoire  de  Ma- 
chiavel ,  est  un  ouvrage  presque  entièrement  d'imagination. 
Machiavel  a  emprunté  à  Mathieu  Villani  quelques  faits  con- 
eernant  Castruccio  .  qui  vivait  à  la  fin  du  treizième  siée, 
au  commencement  du  quatorzième.  Puis  il  a  compose  tire 
espèce  de  roman  historique  où  il  a  peuit  un  héros  selon 
principes,  un  chef  politique  selon  son  caur.  un  homme  qu'il 
appelle  rare  pour  son  temps ,  qu'il  nous  donne  comme  l'ègat 
de  Scipion  l'Africain  .  et  qui  n  'est  en  effet  .  même  dan 
peinture  de  Machiavel .  qu'un  petit  tyran  ambitieux  .  rir 
sanguinaire,  que  son  activité,  son  audace  et  qnHqnc- 
aides  des  diseordo  excitées  parmi  les  «iuclfe;  et   H 
luis  .  portèrent  à  la  souveraineté  de  l.ueques  et  de  Y 
biograplrii  est  d'autant  plus  importante  à  ctudterpoar  Ptp- 


T\  P.VtJP.     DU     IAI  201 

prédation  du  caractère  de  Machiavel,  que  c'est  un  person- 
nage peint  de  fantaisie  et  avec  amour  par  notre  publiciste 
sur  quelques  linéamens  histori(|ues  ,  et  que  son  portrait  est 
comme  le  type  et  la  personnification  des  opinions  de  Ma- 
chiavel. Rappelons  donc  quelques-uns  des  traits  dont  il  com- 
pose la  physionomie  de  son  héros  :  «  Il  était  tout  dévoué  pour 
ses  amis  et  implacable  pour  ses  ennemis  ,  juste  avec  ses  su- 
l<i>,  sans  foi  envers  les  gens  sans  foi ,  et  il  ne  chercha  jamais  à 
vaincre  par  la  force  lorsqu'il  put  réussir  par  la  ruse,  disant 
que  c'était  lu  victoire  et  non  lu  vianiirc  de  vaincre  qui  produi- 
rait lii  gloire.  '•> 

Cet  homme  tout  dévoué  pour  ses  amis  avait  pourtant  fait  pé- 
rir du  dernier  supplice  un  vieillard  auquel  il  devait  sa  for- 
lune,  et  qui  avait  apaisé  un  soulèvement  excité  contre  Cas- 
trticcio;  mais  ce  vieillard  était  parent  des  conjurés,  et  lors- 
que quelqu'un  représenta  au  tyran  de  Lucques  qu'il  avait 
mal  agi  de  faire  mourir  un  de  ses  vieux  amis  :  «  Vous  vous 
trompez,  répondit  froidement  Castruccio,  c'est  un  ennemi 
nouveau  que  j'ai  fait  mourir.  » 

A  ce  mot  d'une  amc  perverse  ,  Machiavel  en  ajoute  d'au- 
tres, parmi  lesquels  plusieurs  trahissent  une  ambition  effré- 
née ,  ou  une  grossière  insolence,  et  puis  il  les  couronne  de 
cette  réflexion  :  «  On  pourrait  rapporter  encore  une  foule 
de  ses  reparties ,  dans  lesquelles  on  verrait  k  même  sel  et  lu 
vn'mo  sagesse;  mais  je  crois  que  celles  que  j'ai  citées  suffisent 
pour  rendre  témoignage  de  ses  grandes  qualités.  » 

(let  homme,  s'il  faut  en  croire  Machiavel,  •  a  laissé  le 
plus  honorable  souvenir;  »  il  écrit  cette  vie,  parce  qu'il  a 
cru  <i  y  découvrir  une  foule  d'exemples  de  courage  et  de 
bonheur  dignes  d'être  offerts  à  l'admiration  ,  »  et  il  dédie  son 
ouvrage  à  deux  jeunes  Florentins,  ses  meilleurs  amis,  parce 
qu'il  ne  connaît  personne  qui,  plus  qu'eux,  «  se  plaise  au 
récit  des  actions  grandes  et  vertueuses.   « 

La  Vie  de  Castiilccio,  dont  on  parle  peu,  est  contre  Ma- 
chiavel un  chef  d'accusation  non  inoins  décisif  que  le  Pri  l 
et  bien  plus  grave  que  la  Relation  du  DVO  de  TlUIIDUI 
qu'on  lui  a  tant  reprocher. 

beaucoup  de  personnes  ignorent  peut-éire  que  c'est  a  Ma- 
chiavel que  nos  hommes  d'état  de  93  ont  emprunté  la  céli  bro 


202S  REVUE    DE    PARIS- 

maxime  :  //  n'y  a  que  les  morts  qui  ne  reviennent  pas.  Et  ce 
n'est  pas  non  plus  dans  le  Prince  qu'elle  se  trouve,  c'est  dans 
l'un  des  ouvrages  les  plus  irréprochables  du  secrétaire  flo- 
rentin, dans  les  Discours  sur  Tite  Lire.  «  Si  l'outrage  atteint 
la  personne,  dit-il,  la  menace  en  est  plus  dangereuse  que 
l'effet,  car  la  menace  seule  offre  de  grands  périls;  l'effet 
n'en  présente  aucun.  Celui  que  l'on  tue  ne  songe  plus  à  se 
venger.  »  (Liv.  III,  c.  6.) 

Mais  ceux  qui  jugent  Machiavel  sur  sa  renommée  et  non 
sur  ses  ouvrages,  éprouveront  peut-être  quelque  étonnement 
à  le  voir  donner  les  préceptes  de  la  plus  saine  morale,  de  la 
politique  laplus  humaine.  Machiavel  précepteur  d'humanité, 
de  vertu,  de  bonne  foi!  Il  faut  le  faire  parler  lui-même 
pour  qu'on  nous  croie.  Ecoutons  donc  ses  propres  paroles  : 

«  Ce  que  doit  surtout  rechercher  un  prince  dans  ses  sujets 
et  ses  soldats,  c'est  l'obéissance  et  l'amour.  Il  obtient  l'o- 
béissance ,  parce  qu'il  observe  lui-même  les  lois,  et  que  l'on 
croit  à  ses  vertus.  Il  doit  leur  amour  à  l'affabilité  ,  à  l'huma- 
nité ,  à  la  douceur.  »  (Discours  sur  la  première  Décade  de 
Tite-Livc,  liv.  III ,  ch.  xxn.j 

a  Que  les  princes  soient  donc  convaincus  que  leur  empire 
commence  à  leur  échapper  à  l'instant  même  où  ils  commen- 
cent à  fouler  aux  pieds  les  lois...  Si,  lorsqu'ils  ont  perdu 
leur  couronne,  ils  pouvaient  devenir  assez  sages  pour  con- 
naître combien  il  est  facile  de  conduire  un  empire  quand 
on  n'écoute  que  de  bonnes  résolutions,  les  regrets  de  leur 
perte  en  seraient  plus  vifs...  car  il  est  bien  plus  aisé  d'être 
chéri  des  bons  que  des  méchans .  et  d'obéir  aux  lois  que  de 
leur  commander.  ■  (H>id..  I.  111.  c.  v.) 

«  Aucun  prince  ne  s'est  jamais  bien  trouvé  de  s'être  fait 
haïr.  « 

(t  Ouoique  ce  soit  une  action  détestable  d'employer  la  fraude 
dans  la  conduite  de  la  rie,  néanmoins,  dans  la  conduite  de 
la  guerre,  elle  devient  une  chose  louable  et  gloru  Me...  Je 
ferai  observer  seulement  que  je  ne  regarde  pas  comme  une 
ruse  glorieuse  celle  qui  nous  porte  à  rompre  la  foi  donnée  et 
les  traités  conclus  ;  car  bien  qu'elle  ait  fait  quelquefois  ac- 
quérir des  états  et  une  couronne  ,  elle  n'a  jamais  procuré  la 
gloire.  )«  (Ibid.  ,  I.  III ,  c.  xl.) 


RKVUK     51     PARIS.  *J0  | 

Machiavel  pousse  l'estime  de  la  lionne  foi  jusqu'à  célébrer 
et  traiter  de  sublime  la  fidélité  à  tenir  des  lermeUf  urru 
par  la  fvi 

Dans  un  discours  dont  le  l»ut  était  de  déterminer  le  gou- 
vernement  de  la  république  à  prendre  quelques  mesures  né- 
cessaires à  sa  sùreie  ,  Machiavel  montre  lui-même  combien 
l'habitude  de  la  duplicité  en  rend  l'usage  illusoire  ,  et  qu'il 
savait  à  quoi  s'en  tenir  sur  ce  qu'il  donne  ailleurs  comme 
une  grande  Barque  de  profondeur  et  d'habileté.  «  (.H'ant  au 
pape  (Alexandre  VI)  et  au  duc  ,  son  fils  (le  duc  de  Valenli- 
nois  ,  César  Borgia),  dit-il,  qui  ne  connaît  leur  caractère, 
leur  ambition  et  leur  conduite ,  et  quel  fondement  on  peut 
faire  sur  leur  parole  (')  ?  •> 

Envoyé  par  la  république  en  mission  auprès  de  Gianpa- 
golo  Baglioni,  tyran  de  Pérouse,  pour  réclamer  l'exécution 
de  l'engagement  contracté  par  ce  condottiere  envers  Florence, 
Machiavel  s'efforce  de  lui  faire  sentir  u  tous  les  avantages 
de  la  bonne  foi  ,  et  combien  il  importe  de  tenir  sa  parole.  >» 
11  lui  représente  «que  le  public  1  accusera  d'ingratitude  et 
de  mauvaise  loi ,  le  regardant  comme  un  cheval  qui  bron- 
che ,  et  qui  ne  trouve  personne  qui  veuille  le  monter,  pour 
ne  point  s'exposer  à  se  casser  le  cou  ; que  quiconque  en- 
dosse la  cuirasse  et  veut  en  tirer  de  l'honneur  ,  ne  peut  rien 
perdre  qui  ne  soit  d'un  prix  aussi  précieux  que  la  réputa- 
tion de  bonne  foi.  »  C'étaient  là  des  doctrines  officielles,  ce 
n'était  pas  Machiavel  qui  parlait  ,  c'était  l'envoyé  de  Flo- 
rence, à  qui  les  instructions  de  son  gouvernement  prescri- 
vaient de  tâcher  d'aiguillonner  Baglioni  par  l'idée  du  blâme 
qui  punirait  son  ingratitude  et  son  manque  de  foi,  tandis 
que  les  vertus  contraires  ,  disent  les  instructions  ,  «  sont  les 
deux  points  capitaux  sur  lesquels  les  hommes  doivent  le 
plus  compter,  m  II  y  avait  donc  aussi  alors  un  blâme  public 
pour  la  mauvaise  foi ,  et  de  la  confiance  pour  la  probité  ! 
Dans  une  des  commissions  dont  Machiavel  fut  chargé  près 

(')  Ce  discours,  resté  inédit  jusqu'à  ces  derniers  temps,  a  été  im- 
primé pour  la  première  fois  daus  la  traduction  de  Machiavel,  par 
feu  Pcriès,  i8j3-i8q6,  œuvre  consciencieuse  et  fort  mommanda- 
ble  d'un  littérateur  laborieux  et  savant  trop  tôt  enlevé  aux  lettre*. 


20  -V  F.EVLF.     DT      PARTS. 

de  l'armée  florentine  qui  assiégeait  Pise,  il  écrit  :  «Tarla- 
tino  ,  de  son  côté,  dr.ns  toutes  les  lettres  écrites  de  sa 
main,  et  qu'il  m'adresse  directement,  me  répète  sens 
cesse  qu'il  n'a  qu'une  parole  ,  et  qu'il  aimerait  mieux  mou- 
rir que  d'y  manquer.  Il  est  certain  que  plus  les  hommes 
de  cette  espace  sont  éhrès  en  hmineur,  plus  ils  tiennent  à  I 
parole.  » 

Enfin,  dans  ce  livre  même  qui  a  jeté  sur  Machiavel  une 
réprobation  si  universelle  et  si  obstinée  ,  dans  le  livre  du 
Prince,  nous  le  voyons,  en  même  temps  qu'il  donne  des 
préceptes  de  cruauté,  déclarer  que  cruauté  est  un  mal; 
que  ceux  qui  suivent  ces  préceptes  n  acquièrent  poùit  de 
gloire  et  ne  peuvent  être  comptés  au  nombre  des  grands  liommes. 
Dans  le  chapitre  même  où  Machia. el  justifie  les  cruautés  de 
Borgia,  il  fait  aux  princes  un  devoir  de  suivre  (es  conseils  de 
la  prudence  tempérés  par  ceux  de  V humanité.  Il  reconnaît 
qu'il  est  louable  d'être  fidèle  à  sa  parole  ,  qu'il  est  bon  pour  un 
prince  d'être  réellement  fidèle  ,  humain  ,  clément,  religieux, 
sincère.  Enfin  ,  il  répète  sans  cesse  :  Il  est  absolument  néces- 
saire que  le  peuple  soit  content  du  prince...  Il  est  d'une  uhsolue 

nécessité  que  le  prince  possède  l "'affection  de  son  peuple Li: 

meilleure  forteresse  est  l'affection  du  peuple. 

Et  c'est  cet  homme  que,  depuis  trois  siècles,  toutes  les 
générations  et  tous  les  pays  chargent  continuellement  d'a- 
nalhèmes ,  qu'on  accable  de  malédictions  cornait  k  pre 
teur  du  parjure  et  de  la  tyrannie  ,  comme  le  docteur  le  plus 
effronté  de  corruption  et  d'immoralité  ;  l'homme  dont  on  a 
mis  les  ouvrages  à  l'index  ,  et  dont  on  a  jeté  Pâme  au»feu  de 
l'enfer  (')• 

Nous  tâcherons ,  dans  un  prochain  article  .  de  jeter  quel- 
que lumière  dans  celte  obscurité  .  et  nous  ferons  connaître 
avec  détail  le  livre  de  M.  Artaud. 

Cette  étrange  contradiction  n'a  jamais  été  éclaircie.  Là 
est  l'énigme  dont  il  faudrait  chercher  le  mot ,  le  problème 
qu'il  faudrait  rétondre,  pour  comprendre  cet  homme  inex- 
plicable ,  ou,  du  moins,  non  encore  expliqué. 

M.   | 
(»)  Siiiieliu»,  dans  son  livre  sur  V Athéisme;  Binct,  dans  sou 
Salut  d'Origèm,  l'ont  trè* -sérieusement  damne. 


KOQ. 


Rien  n  était  gracieux ,  rose  et  sain  comme  Lnc,  :  peu:, 
bouche,  peut,  yeux  d'émail  bien  clair,  pe.it  nez  au  v  „ 

rondes  peUteajouee,  blonde  chevelure  bouclée  ;  un  de  ce 
en  ans  moill,  hm{  >  ^  ^  ^  ^  ^  *  cee 

pression  créée  pour  eux  ,  Q  faut  mander  de  caresses.  Law- 
rence ce  Raphaël  des  enfan.  ,  on  a  poilU  avec  un  rflre  boQ_ 
heu,  L  Angleterre  seule  les  produit  comme  pour  se  consoler 
de  n  avon-  pas  de  pèches.  C'est  aussi  le  pays  où  l'on  vole  le 
plusd  en  ans.  Lucy  avait  quatre  ans.  Elle  adorait  les  pou- 
pées de  Java.  Ce  sont  des  poupées  noires  .«connues  en 
franco  ou  Ton  ne  connaît  rien.  M,is  Luey  préférait  les  râ- 
teaux d  amande  aux  poupées  ,  et  Rog  aux  poupées  noires  et 
aux  amande,. 

Kog  était  un  chien  loup  :  je  ne  sais  de  quelle  espèce,  de 
«a  p  us  laide,  je  présume;  un  croisement  de  loup  et  de  re- 
nard; jeune,  mars  promettant  peu  sous  son  poil  sale  i 
oreilles  m  orme,,  auxquelles  il  imprimait  déjà  un  mauvai, 
pli  .quand I  il  devait  la  droite,  la  gauche  s'abaissait  ;  signe 
pnrenologique  des  chiens  voleurs. 

Cependanti  malGr.  son  poJI  gr.Si  ru]c  ^  ^   ses 

«al  attachées    sa  queue  avalée  et  en  pinceau,  ou  plutôt   or- 

.0Hsun7OM ■     I  ^   ,,,a,|Tré  SeS)ei"    *«"'  «"*• 

sous  un  taillis  de  crin  ,  malgré  une  tepèee  de  barbiche,  dont 

un  artiste  nVùt  pas  voulu,  Rog  plaisait  comme  plat!  tonl 
Erina™'  ^"^  '  C°WmC  h$  peli,S  *****  el  ,es  **** 


206  REVUE   DE   PARIS. 

C'étaient  des  cris  de  joie  de  l'enfant  mêlés  à  de  petits 
aboiemens  de  Rog  lorsqu'ils  se  prenaient  corps  à  corps  sur 
le  sofa ,  Lucy  enfonçant  ses  doigts  roses  et  sans  ongles  dans 
le  ventre  rose  de  Rog;  Rog  enroulant  la  cuisse  nue  de  l'en- 
fant de  ses  pattes  sans  griffes  ;  essayant  ses  dents  sans  mor- 
sures dans  l'épaule  de  lait  de  Lucy.  Puis  ils  glissaient  ainsi 
comme  une  pelotte  de  coton  et  de  crin  du  sofa  au  tapis  , 
du  tapis  à  l'alcôve  sous  laquelle  ils  s'engouffraient  pour  re- 
paraître en  boule,  enveloppés  de  circonvolution  en  circon- 
volution de  châles,  de  peaux  de  tigre,  et  du  tapis.  Et  quand 
ils  étaient  fatigués  de  leur  jeu ,  ils  s'endormaient  sous  ce 
rouleau  agité  par  leur  chaude  et  bruyante  respiration. On  les 
relirait  endormis  de  là-dessous. 

Mistress  Philipps  était  une  bonne  mère,  quoique  riche. 
Excellente  mère  !  se  levant  la  nuit  pour  voir  si  sa  fille  était 
bien  couverte,  si  la  fièvre  ne  faisait  pas  remuer  ses  petites 
lèvres,  si  la  lumière  de  la  lampe  ne  tombait  pas  trop  sur  ses 
yeux.  Au  fond  ,  ces  craintes  n'étaient  que  d'ingénieux  pré- 
textes pour  boiserie  souffle  de  Lucy  et  emporter  toute  chaude 
dans  les  siennes  l'empreinte  de  deux  petites  mains.  Sarah, 
la  gouvernante,  ne  laissait  rien  à  faire  à  sa  sollicitude  ma- 
ternelle. Ces  deux  femmes  étaient  obligées  de  s'épier  mu- 
tuellement dans  leur  envie  de  se  lever  la  nuit  pour  courir 
au  berceau  de  Lucy.  Le  docteur  avait  défendu  à  l'une  et  à 
l'autre  ces  échappées  :  à  la  mère,  qu'une  maladie,  venue  à 
la  suite  de  son  accouchement ,  avait  affectée  d'un  refroidis- 
sement à  la  jambe  gauche  ;  à  la  gouvernante  ,  menacée  d'un 
rhumatisme  aigu.  Sous  le  coup  de  cette  surveillance  réci- 
proque, si ,  dans  leurs  précautions  mal  prises  ,  elles  se  ren- 
contraient face  à  face  la  nuit  au  bord  du  berceau,  elles  se 
disaient  avec  une  sorte  de  colère  :  —  Que  venez-vous  faire 
là, madame?  Votre  refroidissement  !  Vous  savez  bien  ?  —  Et 
vous,  Sarah,  pourquoi  éles-vous  ici?  Avez-vous  oublié  vo- 
ire rhumatisme?  —  J'ai  entendu  l'enfant  qui  pleurait,  ma- 
dame. —  C'est  faux,  Sarah!  je  suis  éveillée  depuis  deux 
heures.  Lucy  n'a  pas  remué.  —  Alors,  madame  .  pourquoi 
vous  trouvé-,e  ici?  Et  leur  reproche  déteignait  dans  une 
commune  contemplation  de  leur  enfant,  rayonnant  de  sueur 
comme  un  Messie;  car  les  enfans  vont  au  ciel  —  quand  ils 


REVUE     DE    PARIS. 


207 


dorment  ;  s'ils  ne  nous  l'ont  jamais  dit  ,  c'est  qu'ils  l'ont 
oublié. 

Vousconnaisse/.Sarah  mieux  que  je  ne  la  dépeindrait.  Klle 
n  quarante-quatre  ans  .  il  yen  a  vingt  qu'elle  vous  sert.  C'est 
elle  qui  vous  a  promené  sur  son  bras  dans  la  grande  allée 
«les  Tuileries ,  et  qui  sentait  son  cœur  battre ,  quand  ,  der- 
rière elle  ,  de  belles  dames  disaient: — Mon  Dieu,  le  bel 
enfant  !  — Nourrice  ,  à  qui  est  cet  enfant  ?  Comment  appelez- 
vous  cet  enfant  ?  Nous  avons  tous  été  si  beaux  !  Un  jour  vous 
avez  brisé  une  pendule;  où  vous  êtes-vous  réfugié.'  —  Vous 
connaissez  Sarah.  —  Une  fois,  déjà  grand  garçon,  vous  avez 
pleuré  pour  je  ne  sais  quel  amour,  aujourd'hui  déjà  bien 
vieux  dans  votre  cœur.  —  Qui  vous  a  consolé?  Vous  avez  eu 
des  prix  au  collège  ;  rappelez-vous  celle  qui ,  en  descendant 
la  rue  Saint-Jacques,  montrait  avec  fiertéla  serviette  blanche 
d'où  débordaient  des  feuilles  de  couronnes  et  des  angles  de 
livres.  — Au  retour  de  votre  voyage  ,  après  avoir  embrassé 
tout  le  monde,  qui  avez-vous  aperçu,  auprès  de  la  porte, 
prêt  à  vous  dire  :  Me  voilà  aussi!  je  ne  suis  pas  morte?  — 
N'est-ce  pas  Sarab  ? 

L'intérieur  de  mi?tress  Philipps  respirait  cette  belle  indé- 
pendance de  fortune  de  la  bourgeoisie  anglaise  et  de  toutes 
les  bourgeoisies  européennes  ,  filles  de  la  liberté  et  du  com- 
merce. Rien  de  trop.  Véritable  milieu  entre  la  noblesse  et  le 
peuple.  Peu  d'éclat ,  beaucoup  d'ordre.  Point  de  meubles 
fastueux  ;  mais  de  l'argenterie  et  du  linge  à  profusion.  Vertu 
du  protestantisme  ,  de  la  propreté  partout  .  une  politesse 
exquise  dans  les  domestiques  ;  des  lits  faits  à  neuf  heures  , 
des  chats  angoras  endormis  au  fond  des  fauteuils  ;  un  per- 
roquet,  respectable  par  son  grand  âge,  sommeillant,  de- 
puis la  découverte  de  l'Amérique,  sur  une  seule  patte;  con- 
tre le  mur,  des  tableaux  dont  les  sujets  sont  tirés  de  V Ancien 
Testament  ;  les  personnages  portent  perruque  parlementaire 
et  boucles  à  la  chaussure  ;  enfin  ,  des  mœurs  à  voix  basse, 
et,  réunis  sous  un  même  toit ,  le  silence  d'un  temple  métho- 
diste et  la  belle  tenue  d'un  comptoir  hollandais. 

Mistress  Philipps  ne  recevait  chez  elle,  depuis  le  départ 
de  son  mari  ,  que  son  vieux  docteur  ,  personnage  gros,  re- 
plet, ne  laissant  qu'une  place  sur  un  canapé  de  trois  places 


1  08  Kl- VUE    DE     PA1 

lorsqu'il  occupait  1c  coin  ,  n'en  laissant  point  quand  i!  s"  a 
seyait  au  milieu.  Il  s'appelait  Young  ,  sans  avoir  pour  c 
le  moindre  rapport  avec  son  mélancolique  homonyme.  Il 
avait  été  le  médecin  de  mistress  Philipps  lorsqu'elle  était 
demoiselle ,  et  celui  de  sa  mère  autrefois  ;  ce  qui  lui  donnait 
une  autorité  d'aïeul  dans  la  maison.  Confident  des  infirmités 
du  corps,  il  était  arrivé  ,  sans  indiscrétion  ,  par  le  seul  as- 
cendant de  sa  position  ,  à  la  connaissance  des  ennuis  de 
l'ame.  Ami  de  la  mère  de  mistress  Philipps,  c'est  lui  qui 
avait  fait  marier  celle-ci ,  avait  conseillé  un  sage  emploi  à 
sa  fortune  ;  et  c'est  lui  encore  qui ,  maintenant ,  la  consolait 
de  l'inconduite  et  de  l'abandon  de  son  mari.  Sa  participa- 
tion à  une  union  malheureuse  lui  imposait  le  devoir  d'en 
adoucir  les  suites  pénibles  ,  tâche  qu'il  remplissait  avec  le 
dévouement  d'un  père  condamné  à  réparer  Terreur  dont  il 
a  chargé  l'avenir  de  son  enfant.  Et  quand  les  forces  de  sa 
protégée  cédaient  au  poids  des  chagrins  ,  quand  l'irritation 
du  moral  passait  dans  le  sang,  et  se  changeait  en  une  lan- 
gueur fiévreuse  ,  le  docteur  Young  était  encore  là  pour  com- 
battre la  maladie  avec  l'arme  de  la  science,  comme  il  r. 
combattu  la  tristesse  parla  consolation.  C'était  presque  tou- 
jours en  lui  montrant  Lucy ,  charmante  enfant  qui  promet- 
tait d'être  si'féconde  en  giâces  et  en  beauté,  qu'il  parvenait 
à  faire  éclore  un  long  sourire  d'espoir  sur  les  lèvres  pâlies 
de  BjHMtTlrtfr  Philipps.  Il  sauvait  chaque  jour  la  femme  par 
la  mère,  comme  parfois  cm  guérit  un  membre  en  soignant 
l'autre. 

Inconcevable  faculté  de  sa  noble  profession  ,  le  docteur 
Young  exerçait  également  cette  touchante  paternité  de  la 
science  dans  vingt  maisons  différentes,  sans  être  épuisé  d<- 
paroles  affectueuses  et  bonnes.  A-t-on  bien  seuti  (je  crois  que 
non  .  et  j'en  ai  peur  peur  l'ingratitude  des  hommes)  le  sacri- 
fice de  cet  homme,  qui ,  lorsque  \  ,ez.  vous  .  à  votre 
fortune ,  à  vos  plaisirs  .  s  mi-,»  .  lai  ,  à  votre  rie  .  que  vous  lui 
rapportez  souvent  en  lambeaux  des  eoeaWudl  ai» ode  <  ' 
paasiona  ;  —  il  y  a  de  la  joie  pour  vous  ;  —  il  n'y  en  l 
pour  lui.--  Dae  opératian  i  précédé  son  repas;  une  op< 
tion  attend  son  réreil  :  il  ne  :'.iut  pas  que  sa  main  tremble 
—  Si  bois  on  enirranie                 l*<        N   -^  rie»!  —  il 


rtn    tn    patta.  50«j 

n;- dansez  au  son  des   EnstfHMlll  et  à  ia  clarté  fa 
bougies  :  —lui,  reçoit  dans  ses  bras  la  jeune  épouse  dont 
les  douleurs  d'enfantement  provoquées  par  le  bal  labourent 
les  reins;  et  il  passera  huit  heures  de  la  nuit  debout  à  lui 
dire  :  Patience  !  madame  :  vous  allez  vous    relever  mère. 
Cela  fait,  il  sort.  Mais  un  homme,  un  falot  I  la  main,  l'at- 
tend  au  seuil  de  la  porte.  Il  faut  qu'il  le  suive.  Où  va-t-il.' 
L'apoplexie  a  frappé  un  vieiiiard.  Le  voilà  auprès  du  vieil- 
lard. II  vient  de  donner  la  vie  ,  il  va  sauver  de  la  mort.  Il 
ranime  ie  vieillard  au  milieu  d'une  famille  tomb. 
pieds  pour  lui  avoir  rendu  un  père.   Son  existence,  « 
cela  :  un  combat  à  outrance  avec  la  destruction  ;  c'est    de 
voir  l'humanité  toujours  souffrante,  toujours  en  péril ,  pâle 
et  agonisante.    Et  quand  l'enfant  est  sauvé,  quand  le  vieil- 
lard .  grâce  à  lui ,  revoit  le  ciel ,  quand  la  jeune  fille  doit  à 
sa  science  les  roses  qui  ont  refleuri  sur  son  front ,  on  jette 
3  francs  par  visite  à  cet  ange  de  la  résurrection  qui   ra- 
masse et  se  tait.    Sous  avez  compté   ses   visites.'  —  Avez- 
vous  compté   ses  cheveux  blancs  et  ses  rides?  3  francs! 
—  Il  est  vrai   quo  l'extrème-onction  n'en   coûte  que  12. 
.l'ai  dit  qu'il  n'avait  pas  de  joies ,  j'ai  calomnié  son  ame. 
Il  en  a  une  que  vous  n'éprouverez  jamais;  cette  joie  est 
celle  de  vous  prendre  bien  bas  dans  votre  lit ,  de  rele- 
ver vos  os  amollis  par  le  mal ,  d'étendre  sur  ces  os  une 
première  couche  de   vie,  de  mettre  d'abord  le  blanc  de  la 
convalescence    sur  le  jaune  de  la  maladie,  puis  de  colorer 
vos  lèvres  de  la  fraîcheur  de  la  saule  revenue  ;  de  vous  faire 
la-re  un  pas  dans  l'appartement  appuyé  sur  son  épaule,  en- 
suite deux,  puis  de  vous  laisser   seul,  confiant  dans  \<> 
forces  ;  et  sa  plus  pure  joie  ,  sa  dernière  ,  c'est ,  et  vous  ne 
\<>us  en  doutez  pas  ,  c'est  de  vous  voir  sain  ,  emporté  ,  fou- 
gueux ,  traverser  ,  eu  courant  à  cheval,    une  allée  du  bois 
de  l'.oulogne ,  tandis  que  lui.  méditatif,   malt  deux   ray 
savans  dans  les  yeux,  vous  suit  à  pied  0f  du  regard  dans  la 
contre-allée.  Il  vol  ;  aime  comme  une  expérience  réunie  Cl 
comme  un  fils  qui  lui  est  né. 

Quand   les  longues  soirées  d*bii  le 

cercle  de  la  cheminée  n'était  pas  agrandi.   I  m  mbl. 
placée  entre  le  docteur  roeog  d  atfstreai  PWMpj  is- 

8  is. 


510  REVUE    DE    PARIS. 

sait  l'intervalle  de  deux  fauteuils  ;  Sarah  ,  aussi ,  était  assise 
dans  un  fauteuil ,  mais  en  dehors  du  cercle  ,  pour  être  mieux 
h  portée  de  faire  le  service  ,  d'apporter  le  lait  ou  le  rhum  au 
docteur;  Rog  et  Lucy  jouaient  devant  le  garde-feu. 

Docteur,  dit  un  soir  mistress  Philipps  ,  en  se  versant 

du  thé ,  je  voudrais  assurer  le  sort  de  Lucy. 

—  Mais,  madame,  le  sort  de  Lucy  est  tout  assuré;  elle 
héritera  de  vos  biens  après  votre  mort ,  Dieu  veuille  l'éloi- 
gner le  plus  possible  ! 

—  Sansdoute;  mais  vous  n'ignorez  pas  que  je  ne  suis  point 
mariée  sous  la  communauté;  ma  dot  m'appartient  en  propre. 

Voudriez-vous  en  disposer  ?  A  quoi  bon  ?  puisque .  sans 

recourir  à  ces  ressources  forcées ,  il  vous  est  facile  de  pisser 
à  vos  revenus? 

—  C'est  vrai  ;  mais  aussi  n'est-ce  point  l'heure  présente 
qui  me  préoccupe. 

—  Et  quoi  donc  ? 

—  On  peut  mourir  ;  cela  se  voit  tous  les  jours.  Sarah  fit , 
de  l'épaule  ,  un  mouvement  d'impatience. 

—  Voilà  encore  ,  repartit  le  docteur,  vos  idées  sinistres 
revenues  avec  le  brouillard,  je  m'y  attendais.  Voyons,  où 
souffrez-vous? 

Sarah  posa  un  doigt  isolé  sur  son  front ,  sans  être  vue  de 

sa  maitresse. 

—  Je  ne  souffre  pas ,  répliqua .  avec  un  sourire  qui  expri- 
mait le  contraire,  mistress  Philipps  ;  mais  il  y  a  si  loin  d'ici 
à  la  majorité  de  Lucy!  onze  ans  encore. 

—  Eh  bien  !  qu'est-ce  que  onze  ans?  vous  vivrez  et  je 
serai  mort  ;  c'est  tout. 

—  C'est  bien  moi  qui  serai  morte  ,  repartit  Sarah  du  ton 
avec  lequel  elle  aurait  demande  une  chose  due. 

—  Excellent  monsieur  Voung,  votre  objection  est  plus 
affligeante  encore  que  ma  crainte.  Votre  mort  ou  la  mien- 
ne, ne  serait-ce  pas  une  même  calamité  pour  Lucy  .  à  qui 
1!  ne  resterait  plus  que  son  père  '  el  100  père  !  .. 

—  Eh  bien  !  madame  .  je  ne  mourrai  pas.  foi  de  docteur 
YonngJ  mais  brisons    là-detSM. 

—  Encore  un  mot,  docteur;  vous  qui  êtes  partisan  de  la 
médecine  préventive,    pourquoi   scriez-vous  IVnncmi  de  la 


RF.VUK    UK    l'ARIS. 


211 


prudence,  qui  est  aussi  une  médecine  morale  préven- 
tive?—  Sarah,  ne  m'interrompez  pas  ;  je  ne  vous  ai  pas 
demandé    du  ihé. 

Sarah  M  replia  vers  le  dos  de  son  fauteuil,  indiquant, 
par  un  plissement  de  front ,  au  docteur  Young,  qu'elle  ne 
savait  plus  aucun  moyen  d'empêcher  sa  maîtresse  de  parler  , 
celui-là  n'ayant  pas  réussi. 

—  Faites-moi  la  grâce  de  mécouter.  Ma  dot ,  dont  je 
parlais  tout  à  l'heure,  est  considérante;  elle  appartiendra  à 
Lucy.  Si  je  meurs  avant  sa  majorité  .  son  père  en  aura  la 
jouissance  jusqu'à  celte  époque  d'émancipation;  la  loi  lui 
défère  ce  droit.  Imaginez  comment  il  exercera  ce  droit  ; 
j'en  frémis.  Ce  sont  six  ans,  dix  ans  peut-être,  de  priva- 
tions, de  malheur,  de  misère  pour  Lucy.  Pauvre  Lucy! 
ajouta-t-clle  ,  en  passant  mélancoliquement  la  main  sous  la 
chevelure  ondoyante  de  sa  fille. 

Mislress  Philipps  affecta  déboire  une  longue  tasse  de  thé. 

—  Allons.  Lucy,  interrompit  le  docteur ,  n'irritez  pas 
toujours  ce  chien  ;  il  vous  mordra  ,    à  la  fin. 

Lucy  n'agaçait  pas  le  chien  ;  mais  le  docteur  avait 
besoin  de  donner  le  change  à  l'expression  de   ses  traits. 

Sarah  ne  remarqua  pas  qu'elle  sucrait ,  pour  la  troisième 
fois,  la  tasse  du  docteur. 

—  Dans  cet  état  de  ehoses  ,  docteur  ,  il  faudrait  vendre 
les  propriétés  dont  se  compose  ma  dot  et  en  confier  la  va- 
leur numéraire  à  la  probité  d'un  ami  qui ,  moi  étant  morte, 
la  restituerait  sous  main  à  ma  fille,  ou  la  ferait  fructifier 
jusqu'à  sa  majorité.  Par-là  nous  écarterions  la  fatale  tutelle 
de  son  père,  et  Lur\  ,  ma  bonne  Lucy  ,  serait  sauvée.  Cet 
ami  est-il  bien  difficile  à  trouver  ?  ajouta-t-ellc,  en  prenant 
sa  fille,  et  en  la  déposant  dans  les  bras  du  docteur. 

—  Mais  cela  est-il  si  pressant,  mistress  Philipps  ?  votre 
imagination  trop  vive  vous  abuse,  croyez-moi.  Votre  santé 
asl  meilleure  que  votre  opinion  sur  elle. 

—  Soit  ;  que  perdrons-nous  à  ces  pi  écaillions  ?  J'en  dor- 
mirai mieux  .  etic  dora  li  peu  .  docteor. 

L'argument  de  la  sanlé  fut  concluant. 

—  .l'achète  donc  vos  propriétés,  ma  foi'.  Je  n'en  aurai 
jamais  autant  possédé  de  ma   via. 


;  i  -  rf.vuj»  np.    PARIS. 

—  Prenez  noie  au  crayon,  monsieur  Young. 

Trois  fermes  dans  le  Westmoreland  .  mes  pâturages  lu 
Lincolnshire  ,  une  mine  dans  le  Cornouailles.  mes  métairies 
dans  le  Midlesex.  Burns ,  mon  notaire,  vous  soumettra  le 
cahier  des  charges.  Je  vous  attendrai  demain  à  dîner ,  mon- 
sieur Young. 

Sous  l'affectation  d'indifférence  avec  laquelle  mistress 
Philipps  disposait  de  ses  biens  ,  le  docteur  n'apercevait  me 
trop  le  dépérissement  rapide  de  cttte  bonne  et  attentive 
mère.  Il  n'osait  plus  tant  la  blâmer  sur  ses  funestes  pr> 
sions  ,  quand  il  voyait  celte  jeune  femme,  de  vingt-huit  ans 
i  peine,  s'éteindre,  pâlir  de  jour  en  jour,  et  ses  dents 
prendre  l'éclat  extraordinaire  que  n'avaient  plus  ses  yeux. 
Habitué  par  l'observation ,  aux  signes  d'une  décadence 
prochaine  .  il  gémissait  de  voir  la  sensibilité  nerveuse  de 
mistress  Philipps  se  développer  d'une  manière  effrayante. 
Au  moindre  bruit  elle  s'éveillait  en  sursaut,  l'odeur  la  plus 
douce  la  faisait  tomber  en  défaillance  ,  et  ses  larmes  cou- 
laient ,  malgré  elle ,  en  sillons  silencieux  le  long  de  «es 
joues,  dès  que  les  sons  de  la  musique  arrivaient  à 
oreilles.  Sonnez  ,  mince  et  transparent  ,  ses  doigts,  clan  -s 
et  effilés  ,  pâles  comme  la  cire  ,  se  contractaient  si  un  nua 
chargé  d'électricité  ,  voilait  le  jour.  Ces  organisations  out 
la  vie  des  fleurs  ;  elles  suivent ,  de  leur  corolle  odorante,  la 
marche  du  soleil  ;   elles  meurent  au  crépuscule. 

Lucy  s'était  endormie  dans  les  bras  du  docteur,  qui,  après 
l'avoir  portée  dans  son  berceau,  prit  cordialement  la  main 
de  sa  mère ,  et  dit  :  —  Couchez  vous  aussi,  mistress  Philipps; 
vous  êtes  agitée,  très-agitée  :  vous  avez  la  peau  brûlante.  — 
Sarah ,  préparez  un  lait  de  poule  à  madame.  Dieu  vous 
donne  une  bonne  nuit.  —  Le  docteur  se  retira. 

Mistress  Philipps  retomba  au  fond  de  son  fauteuil ,  devant 
les  derniers  éclnts  du  feu  de  la  soirée. 

Le  malheur  domestique  de  mistress  Philipps  avait  son  ori- 
gine banale  dans  un  mariage  d  orgueil  ,  iuipo-c  par  la  Mu- 
pide  ambition  de  son  père,  riche  marchand  de  fer  de  la  t 
l  ■  pair  d'Angleterre  ruiné  avait  oflert   de  troqaer  ses  par- 
chemins afl  «on  Hl  >  contre  la  belle  .  l'intéressante  et  la  frai 
\nne  \\  ilkin     I ...  igioaol  qu'un  iHreétah  le  plus  beauehif- 


RF.VUE    DE     PARIS.  51    3 

lie  pDjr  clore  une  fortune  qac  le  commerce  ne  pouvait  p 

•ndi.-,  le  marchand  de  1er  Wilkins  crut  devoir  spéculer 
sur  sa  fille  ,  et  in  m.-.ria  nu  co:np:ant.  La  Loutique  rit  autant 
que  le  salon  de  celte  unien  ma'  assortie.  Elle  fut  en  effet  mal- 
heureuse. Mistress  Pliilipps,  devenue  grande  dame,  cessa 
par  convenance  de  Fréquentât  ses  amies,  filles  de  mar- 
chands, et  les  grandes  dames,  par  convenance  aussi,  ne 
voulurent  pas  accueillir  parmi  elles  l'héritière  de  celui  qui 
■Tait  fourni  ;*i  leurs  chat  «aux  les  espagnolettes  et  des  serru- 
res. Il  en  résulta,  autour  de  la  triste  Aune  Wilkins,  une  so- 
litude où  ne  vint  pas  même  la  consoler  son  mari,  jour  et  nui' 
occupé  à  introduire  dans  le  monde  les  écus  roturiers  du 
marchand  de  fer,  son  beau-père.  Lord  Pliilipps  joua  à  la 
bourse  ,  industrie  de  ceux  qui  n'en  ont  pas.  Il  gagna  ;  il  per- 
dit ;  mais ,  tomme  les  '  vénemens  politiques,  régulateurs  de 
la  hausse  du  crédit  de  l'état ,  n'amenaient  pas  toujours  les 
chanees  désirées ,  le  noble  lord  se  fatigua  d'ensuivre  les 
caprices,  et ,  dans  son  audace,  il  falsifia  les  nouvelles  publi- 
ques, en  mit  decontrouvées  en  circulation,  ce  qui  lui  reus-.it 
la  première  fois,  et  lui  valut,  la  seconde,  l'exportation. 
Quoique  éloignée  d'avoir  de  rattachement  pour  son  mari , 
misiress  Philipps  ne  fot  pis  moins  affligée  de  la  condamna- 
lion  dont  il  avait  été  frappé.  Une  partie  de  ce  déshonneur 
rejaillirait  peut-être  sur  sa  maison,  sur  sa  fille  Lucy,  née 
à  celte  Iriste  époque  de  sa  vie;  sa  douleur  ne  fut  pas  même 
adoucie  par  la  pensée  que  lord  Philipps  lui  reviendrait  de 
I'  exil  corrigé  par  l'infortune.  Ses  lettres  ,  écrites  de  Sidoey 
dans  la  Nouvelle-Galles,  étaient  de  perpétuelles  demandes 
d'argent,  formulées  en  menaces  et  en  vœux  infâmes  de  voir 
mourir  bientôt  sa  femme  ,  pour  avoir  la  gestion  de  ses  biens 
jusqu'à  la  majorité  de  sa  fille  Lucy. 

Comprend-on  maintenant  pourquoi  mistress  Philipps,  qui 
eût  rougi  de  prendre  le  titre  de  lady,  tenait  tant  à  mettre  sa 
dot  à  couvert  de  la  rapacité  de  son  mari,  en  l'assurant 
fille,  par  le  moyen  détourné  qu'elle  .wait  proposé  au  docteur? 

De  lassitude  elle  s'endormit,  les  mains  jointes  sur. son  cœur, 
où  était  sa  souffrance. 

Rog  sommeillait  à  ses  pieds,  le  museau  el  kts  pâlies  dans 
les  cendres  chaudes. 


214  REVUE    DE    PARIS. 

Les  dernières  lueurs  rougeâtres  des  charbons  éclairaient 
6on  collier  de  cuivre  ,  autour  duquel  se  dessinaient,  en  noir, 
trois  colombes,  armes  des  Philipps,  et  ces  mots  :  J'appar- 
tiens à  la  bonne  petite  comtesse  Lucy. 

II. 

C'était  à  huit  jours  de  là  vers  l'après-midi. 

La  porte  de  la  maison  de  mistress  Philipps  était  grande 
ouverte  ,  les  croisées  aussi.  C'était  sans  exemple  dans  cette 
habitation  d'ordre  et  de  recueillement. 

Egarée,  mistress  Philipps  interrogeait  Sarah.  tout  aussi 
surprise,  précipitant  l'une  et  l'autre  les  paroles  et  les  gestes. 

Elles  étaient  debout  sur  le  seuil  de  la  rue. 

—  Avez-vous  bien  vu  partout?  Ne  m'effrayez  pas,  Sarah  , 
avec  cet  air. 

—  Partout,  madame,  je  vous  le  jure. 

—  Au  jardin?  dites. 

—  Au  jardin,  dans  la  cour  ,  derrière  les  portes  ,  dans  les 
armoires. 

—  Vous  savez  que  Lucy  se  cachait  parfois  derrière  le 
paravant.  Elle  est  peut-être  derrière  le  paravent. 

—  Je  l'ai  renversé,  madame. 

—  Dans  la  ruelle  ?  Allez  voir  dans  la  ruelle. 

—  J'ai  poussé  le  lit  au  milieu  de  l'appartement. 
Mistress  Philipps  frappa  du  pied. 

—  Vous  voulez  donc  qu'elle  soit  perdue?  Èles-vous  montée 
au  grenier  ? 

—  L'enfant  n'y  allait  jamais  .  madame. 

—  Allez-y!  —  C'est  qu'elle  est  au  grenier. 
Sarah  cria  de  la  lucarne  du  grenier  : 

—  Rien  ,  madame. 

—  Sur  les  toits,  Sarah.  —  Il  faut  qu'elle  y  soit. 

—  Rien  eilCO!*,  madame. 

—  Descendez  ;  vous...  vous  ne  savez   rien  trouver. 

Au  bruit  de  ce  dialogue  entre  Sarah  et  sa  maîtresse,  les 
voisins  s'émeuvent  .  se  mettent  à  la  fenêtre;  les  autres  fe- 
nêtres s'ouvrent ,  les  autres  étages  suivent  l'exemple  :  la 
rue  est  sur  pied. 


REVUE    DE    PARIS.  215 

—  Betty!  Betty  ! 

—  Plaît-il ,  Sarah ,  qu'y  a-t-il  ?  A  vez-vous  le  feu  au  logis  ? 

—  Auriez-vous  chez  vous  notre  chère  Lucy  ? 

—  Non.  L'auricz-vous  perdue  ? 

—  Perdue  depuis  deux  heures. 

—  Affreux  !  J;'  vais  demander  à  Jenny ,  qui  l'aimait  tant. 
Jenny  ,  c'est  la  maison  voisine. 

Jenny  n'a  rien  vu  ,  mais  elle  s'adresse  à  Anne  ,  la  maison 
en  face;  Anne  à  Marg.iret,  la  maison  du  coin;  Margaret  à 
la  blanchisseuse;  la  blanch^eu^e  à  la  couturière;  d'une 
maison  à  l'autre,  l'alarme  court.  Chacun  dit  non  d'un  ton 
diversement  lamentable. 

Ce  non  tombe  d'étage  en  étage  sur  le  cœur  de  la  pauvre 
mère,  avide  d'une  réponse  et  tremblante  sur  le  pas  de  la 
porte.  Certitude  horrible  :  l'enfant  n'est  déjà  plus  dans  le 
quartier. 

—  Sarah  ,  mais  donnez-moi  donc  un  conseil.  Quand  vous 
me  regarderez  !  Vous  êtes  là  consternée  :  voyez ,  moi ,  je  ne 
perds  pas  courage. 

Elle  était  livide. 

—  Mais  à  présent  que  j'y  pense  ,  vous  ne  pensez  à  rien  , 
vous  ;  vous  êtes  là  comme  une  morte.  Elle  est  chez  sa  tante  , 
avec  sa  petite  amie ,  ou  chez  la  vieille  Mme  Bot ,  qui  lui  donne 
des  gâteaux...  à  coup  sûr  !  Allez-y  donc. 

Mistress  Philipps  y  était  déjà  elle-même  ,  elle  en  était  re- 
venue. 

—  Elle  n'est  nulle  part  d'où  je  viens ,  Sarah  ,  dit  mistress 
Philipps  profondément  altérée  ;  et  M^  Bot  est  morte. 

—  Morte  !  la  bonne  et  digne  femme  ! 

—  Qu'est-ce  que  cela  nous  fait ,  Sarah  ?  Mais  où  peut  être 
Lucy  ? 

—  Si  je  le  savais,  madame. 

—  Il  faut  la  trouver  pourtant ,  entendez-vous  ? 

—  Sans  doute  ,  madame. 

—  Du  sang-froid  ,  Sarah  ,  ou  nous  allons  devenir  folles. 
Calculons.  Lucy  a  tourné  Euston  square  ,  n'est-ce  pas  ?  Elle 
se  sera  trouvée  alors  dans  Seymour  sirect...  Que  disais-je  , 
Sarah  ? 

—  Que  la  petite  se  sera  trouvée  dans  Seymour  atreet. 


216  REVUE    DE    PARIS. 

—  De  là  elle  sera  allée  à  Drumniond  Crescent  el  à  Clascent 
et  à  Clarendon  square.  A  gauche  de  Clarendon  square  il  y 

a Je  n'ai  plus  ma  tète  :  aidez-moi  donc,  Sarah..    Ah  !  il 

y  a  Union  strcet ,  à  droite  Chalton  street.  Ces  deux  rues 
vont...  Elle  vont ,  mon  Dieu  !  je  ne  sais  où,  partout.  Mais 
c'est  Londres  :  quarante  mille  maisons!  douze  cent  mille 
araes  !  Par  où  est-elle  passée  ,  quel  chemin  prendre  ?  Vu.ro 
silence  me  fait  mourir,  Sarah. 

—  Mistress  Philipps  !  cria  une  voii  partie  de  l'étage 
supérieur  de  la  maison  voisine, courez  chez  le  streetKeeper\\\ 
mettra  ses  hommes  en  campagne  sur  les  traces  de  votre  enfant. 

—  Oh  !  merci ,  brave  homme  ,  merci  !  j'y  cours  N'y  avoir 
pas  pensé  ! 

—  Mais  c'est  du   temps  perdu  ,  que  ton  conseil .  il 
rompit  de  plus  loin  une  autre  vpix.  Il  sera  bientôt  nuit,  et  le 
conslable  et  ses  hommes  ne  sont  pas  des  chats  ;  jamais  ils  ne 
trouveront  cette  pauvre  petite  amour   endormie  p^ui-étre 
au  coin  d'une  borne  sur  des  ordures. 

—  Oh!  s'écria  mistress  Philipps,  ma  fille! 

—  Pourquoi  les  constables?  poursuivit  l'interloculejur,  plu- 
tôt les  ualcluncn.  Ils  ont  des  crocs  et  des  lanternes,  à  le  bonne 
heure.  C'est  leur  métier  de  ramasser.  Allez  donc,  madame  . 
au  bureau  des  watchmen. 

—  Grâce,  mon  brave  homme  !  je  m'y  rends;  vous  me  le 
conseillez. 

—  Faites  mieux,  intervint  d'une  maison  encore  plus  éloi- 
gnée un  autre  donneur  d'avis  ;  les  watchmen  ,  c'est  bien  ; 
mais  les  watchmen  n'entrent  en  fonction  qu'à  onze  heures 
dans  cette  saison.  D'ici  là  l'enfant  a  le  temps  de  se  noyer  dix 
fois  dans  la  Tamise. 

—  Noyer!  Mistress  Philipps  s'appuya  contre  le  m  ur.Commc 
ils  parlent  de  mon  enfant  ! 

—  Auparavant  présentez-vous  au  bureau  du  journal  du 
soir,  et  par  une  insertion  qui  vous  coûtera  10  shillings,  re- 
clamez votre  fille.  Les  journaux  vont  partout. 

Mistriss  Philipps  était  déjà  au  bout  de  la  rue  pour  se  ren- 
dre au  bureau  du  journal. 

I  ne  interpellation  sortie  du  caveau  d'un  marchand  «le 
bière  la  rappela  de  nouveau. 


BfcMi:    Dl    PAE1*.  JJ7 

-  Tôt  ou  tard  votre  fille  ,  mislrcss  Philipps.  vous  sera 
rendue  par  les  watchracn  ou  les  igeni  du  constablc,  je  n'en 
doute  pas,  si  elle  est  dans  Londres;  espoir  vain  si  ell«  nV 
est  plus.  A  votre  pince, j'irais  d'abord  au  plus  périlleux  Les 
ramoneurs  volent  de  petites  filles  qu'i|s  habillent  en  rar- 
ÇOD  pour  en  faire  des  apprentis  -  vous  savez  1  histoire  de 
lord  Melbourn  -  quand  les  bohèmes  ne  s'en  emparent  pas 
les  pa.ens  qu'ils  sont,  pour  les  habiller  en  danseuse,  de 
COrdcs. 

—  Dites-moi  donc  alors  où  il  faut  que  j'aille,  s'écria  mis- 
tress  Philipps,  désespérée  du  choix  qu'il  fallait  faire  entre 
tous  ces  avis. 

-  Qoaad  ce  ne  sont  pas,  reprit  un  marin  qui  passait,  des 
Irlandais  comme  toi ,  marchand  de  bière  à  chevaux,  qui  les 
volent  et  les  emportent  en  Irlande  pour  en  faire  de  petites 
mendiantes  catholiques. 

Le  marchand  de  bière  avait  trahi  sa  nationalité  abhor- 
rée .  pJr  son  accent  ;  il  répondit  à  l'apostrophe  avinée  du 
matelot  : 

-  Quand  ce  ne  sont  pas  des  requins  comme  toi ,  poisson 
gâte,  qui  les  volent  ci  les  embarquent  avec  eux  pour  Bctany- 
liay,  où  Ton  en  fai'.  Dieu  sait  quoi. 

—  Tais-toi,  houblon  ! 

—  Tais-toi,  culotte  goudronnée! 

Décidément  la  dispute  était  dégénérée  en  querelle  de  na- 
tionalité et  de  religion.  Chacun  y  prit  part.  Irlandais  et  An- 
gla.s  se  montré,  cm  les  poings  par  la  croisée.  On  ne  pensait 
plus  à  l'enfant. 

El  mistress  Philipps  avait  les  pieds  sur  du  feu  ;  elle  trépi- 
gnait ,  dévorait  la  dislance  d'un  bout  de  la  rue  à  l'autre.  Elle 
attendait ,  elle  suppliait  que  de  cet  orage  formé  sur  sa  tète  il 
en  tombât  une  décision. 

Après  une  demi-heure  de  lutte  entre  les  Irlandais  et  les 
Anglais  du  quartier,  quand  toutes  les  têtes  dont  les  croisées 
S'étaient  montrées  garnies  se  furent  retirées,  comme  si  le 
principal  objet  qui  avait  appelé  leur  attention  eût  été  uni- 
quement la  dispute  entre  le  matelot  et  le  marchand  de  bièi 
celui-ci  reprit  : 

—  M'est  avi-,  donc  que  madame  aille  au  bureau  de  hjv- 
9  l'J 


218  RKVUE    DE    PARIS. 

veillance  des  étrangers  et  des  vagabonds  ,  et  à  l'amirauté, 
afin  que  l'enfant  ne  sorte  pas  de  la  ville  par  les  barrières  ou 
par  le  fleuve  ,  s'il  n'est  pas  trop  tard.  Bonne  chance,  -ts- 

trpss  Philipps.  ., 

1  Sarah ,  ma  bonne  Sarah  .  s'écria  dans  un  je.  d'exaspé- 
ration la  mère  désolée,  nous  avons  oublié  le  docteur  "i  oung, 
ne  remuez  pas  de  place  ,  par  famé  de  votre  mère 
_  fût-ce  pour  l'éternité ,  madame. 

-Restez  ici  pour  la  recevoir  si  on  la  ramène  Donnez, 
ouvrez  mon  secrétaire,  donnez,  Sarah  ,  voilà  la  clef;  don- 
nez 10  000  livres  à  la  personne  qui  l'accompagnera  :  plus  . 
«i  elle 'veut  plus:  tout,  si  elle  veut  tout. 

Et  mistress  Philipps  ,  comme  pour  réparer  le  temps  qu  clic 
,  perdu  ,  s'élance  dans  *ew-Road  .  gagne  Tav,st,,ck  square. 
ioPnre  Rnssel  square,  et  avec  la  précip.lafon  d'une  femme 
'  „i  a  le  feu  à  sa  robe  ,  entre  dans  Oxford  street. 
q  oxford  stree, ,  nn  enfer  pour  le  bruit  e,  la  foule.  Notre  rue 
c  „t  Honoré  est ,  par  comparaison  ,  le  se  our  des  b.enheu- 
feTx  a"  "sd  oVfo'rd  street,  Ces,  le  détroit  par  où  ton,  .ça 
reux  ""P^8  a„er  dans  d'autres  mers  ,  la 

Sïït  <2K  "*  -*.  fournie  en  .roucir. 
Pn.  n«i  à  la  fois  prande  route  .  rue  .  prom,  nade  .  bazar  ,    a 

?,•  ce  la  chaise  ,1e  poste,  le  t.lhury  .  la  ,  harrc.te  .  -  y 
dlll(;cnce    la  cha  s  P  ^  ^^ 

3^  e  finUrremblement.Lcs  ocelles  d.  «.ranger 
tSSU  Le  so,r.  cette  ligne  .  fait,  d'une  couche  de  houe 
X  couche  de  boutiques,  s'enflamme:  c,  quand  . 

"v  '^Z:  «I  dans  Oxford  s„cc,  :  elle  nentend 

•  ,  nh,6.    son  c     ha.ion  c,  si  grand,!  n'entend  qu, 

nen  .ou  P»»1*'^     .       ma„,,in  s„„,  ,„  p„,ls  desebé- 

irvmEi.r:  rt'  sVui:h.aque  «., ,  P.     -;^ 

vaux,  tue  rcK  «.pouvante  par  son  imliscre- 

M.»  i * ' ■  "  - ^ •«  ' n~ "ar"3 

non,  elle  sou.  [{         qnc.  Mon- 

;:rurrbtr;v,pour:;:;ctcvo,rdepiuS,n.n.e,,c 


14  û 

KKu  >         .    r a r\  «s.  »■• 

che  6ur  celle  écume  de  chevaux  et  d'kOfDUM , ,  un  chapeau 
rose,  un  tablier  vert,  une  robe  blanche.  Qu'a-t-elle  distin- 
gué ?  Elle  court,  évite  deux  moyeux  de  cabriolet,  entre  les- 
quels ne  passerait  pas  sa  fille;  mais  les  mères  qui  cherchent 
leur  tille  n'ont  pas  d'épaisseur.  Qu'a-t-elle  ftisiiogoé?  un 
chapeau  rose;  c'est  bien  cela,  ce  n'est  que  cela;  ce  n'est  pas 
même  un  enfant.  Porté  par  DOC  modiste,  ce  chapeau  a  cause. 
l'illusion  de  mistress  Pliilipps.  Ce  n'est  pas  la  fatigue  qui 
tue;  c'est  le  découragement  :  elle  fléchit. 

Son  enfant  est  bien  plutôt  celte  tête  blonde  qui  flotte 
là-bas  ;  mais  Lucy  avait  un  chapeau  rose  :  elle  l'aura 
perdu  ,  on  le  lui  aura  volé  5  qu'importe  ?  c'est  Lucy  j  elle  le 
veut. 

Mistress  Philipps  n'a  plus  de  forces  pour  marcher:  elle 
court. 

Voilà  que  l'enfant  court  aussi. 

—  Oh  !  c'est  Lucy,  elle  me  cherche;  si  j'allais  encore  la  per- 
dre.—  Lucy  !  Lucy  !  —  Elle  ne  m'entend  pas!  Mon  Dieu,  faites 
•  aire  ces  voitures.  Lucy  !  —  Faites-la  tomber  dût-elle  se  bri- 
ser un  bras.  Mon  Dieu,  non.  je  ne  l'atteindrai  pas!  —  Que 
je  meure  ,  mon  Dieu  ,  et  que  j'arrive  ! 

La  poitrine  de  la  pauvre  mère  est  brisée;  son  haleine  ne 
sort  plus  qu'avec  un  déchirement  douloureux  ;  elle  souffre 
horriblement  au  côté. 

L'enfant  s'arrête. 

—  Que  voulez-vous  de  Lucy,  madame, et  comment  savez- 
vous  son  nom  ? 

Cette  enfant  d'un  autre  s'appelait  Lucy  ,  nom  banal  en 
Angleterre. 

Mistress  Philipps  se  demanda  ,  dans  cet  instant  d'horri- 
ble déception,  ce  qu'elle  avait  fait  à  Dieu  pour  être  ainsi 
jouée. 

Ce  coup  Pavait  abattue.  Epuisée,  elle  tombe  sur  le  banc 
de  pierre  d'une  place.  Avec  l'élonnement  d'une  somnambule 
qui  a  long-temps  marché  et  qui  s'éveille,  elle  se  trouva  à 
Saint-Pancras-Fields ,  terrain  va^ue,  triste,  sans  arbres  » 
où  ne  croissent  qu'un  cimetière  et  qu'une  église.  De  petites 
filles,  uniformément  vêtues  de  blanc,  étaient  réunies  et  ne 
jouaient  pas;  une  pensée  sérieuse  les' occupait. 


-ÎO  r.LVUE    DE    PAIVIS. 

—  Qu'attendez-vous  îà?  demanda  mistress  Philipps  à 
l'une  d'elles. 

—  Sériez-vous,  madame,  la  mère  delà  petite  fille  noyée 
dont  nous  attendons  le  corps  pour  l'accompagner  au  cime- 
tière ,  toute  la  pension  réunie  ? 

Mistress  Philipps  chancela,  et  cria  d'une  voix  qui  épou- 
vanta l'enfant. 

—  Noyée!  et  depuis  quand? 

—  Depuis  hier,  madamej  vous  le  savez  bien,  puisque 
vous  êtes  sa  mère. 

—  Oh  !  non  ,  ma  fille  était  encore  vivante  ce  matin.  Il  y  a 
donc  des  mères  plus  malheureuses  que  moi  !  pensa-t-elle. 

—  Est-ce  que  votre  tille  est  morte  ce  matin  .  madame? 

—  Elle  n'est  pas  morte,  elle  a  été  perdue  dans  Londres,  et 
je  la  cherche. 

—  Ne  pleurez  pas  ainsi ,  madame  ;  j'ai  été  perdue  à  l'âge 
de  quatre  ans,  moi  aussi ,  par  ma  bonne,  et  l'on  me  ramena 
chez  moi. 

—  On  te  ramena  ,  et  vivante  ? 
L'enfant  se  mit  à  rire. 

—  Oui,  on  me  ramena  :  car  on  m'avait  appris  à  dire  :  Je 
m'appelle  Sophia  Vii'nonfje  suis  loger  Keppel  strcet ,  nQ  20. 

—  Imprudente  mère!  que  ne  lui  ai-je  appris  eela  ! 

—  Votre  fille  en  dira  autant,  et,  comme  moi.  elle  vous  sera 
rendue. 

Mistress  Philipps  s'éloigna  en  pleurant. 

La  jeune  écolière  la  rappela.  —  Madame  ,  quand  vous  au- 
rez retrouvé  votre  fille  ,  mettez-la  en  pension  chez  nous  ; 
nous  l'aimerons  bien  ,  cette  chère  camarade. 

Le  désespoir  a  ses  degrés  ;  il  ne  nous  tue  pas  d'un  coup- 
Sans  cela  serait-il  un  mal?  Il  nous  laisse,  nous  reprend,  va- 
rie ses  formes  ;  il  nous  raille  ,  il  ment;  son  nom  même  est  un 
implacable  mensonge.  On  espère  beaucoup  dans  le  plus  vio- 
lent désespoir. 

La  crise  des  larmes  était  venue  pour  mistress  Philipps. 
La  naïve  insouciance  de  cette  enfant  avait  repiué  son  cœur. 
Soulevé  par  la  Tamise ,  dont  elle  n'était  pas  loin,  un  vent 
frais  avait  détendu  ses  nerfs,  amolli  ses  paupières; édi- 
tait un  baume  divin  pour  elle  de  pleurer  tout  haut  en  raar- 


revue   DU   v  \r.  rs.  2 21 

chant,  de  ne  plus  apercevoir  qu'à  travers  une  pluie  (Je 
larmes  ces  lignes  de  cristaux  et  de  gaz.  Il  était  nuit; 
tant  mieux  :  on  ne  la  verrait  plus.  Elle  était  si  fatiguée  d'im. 
portuner  les  autres  de  l'aspect  de  son  aflliction.  Le  désespoir 
I  sa  pudeur.  On  l'entendrait;  c'est  tout  ;  on  la  prendrait  pour 
une  mendiante  •famée.  Que  n'étail-elle  une  mendiante  affa- 
mée ,  tenant  son  enfant  par  la  main  ' 

—  Jusqu'à  présent,  pensa-t-elle,  j'ai  cherché  ma  fille;  mais 
je  ne  l'ai  pas  demandée.  Essayons  :  c'est  bien  plus  simple- 

—  Monsieur,  s'informa-t-clle  d'un  homme  dont  le  pas  ra" 
pide  témoignait  une  longue  course  parcourue,  auriez-vous 
entendu  dire  qu'on  eût  trouvé  une  petite  fille  de  quatre  ans, 
charmante,  ayant  un  chapeau  rose,  un  tablier  vert,  une  robe 
blanche  ?  Je  suis  sa  mère  :  une  réponse  ,  s'il  vous  plait  ;  vous 
me  rendrez  service. 

—  Madame,  répondit  le  passant,  auriez-vous  entendu 
dire  qu'on  eût  trouvé  3000  souverains  que  je  viens  de  perdre 
dans  une  maison  de  jeu?  Ils  sont  neufs,  frappés  au  coin  du 
roi  Guillaume.  J'en  étais  le  possesseur  :  une  réponse,  s'i' 
vous  plait  ;  vous  me  rendrez  service. 

La  pauvre  mère  avait  cru  s'adresser  à  un  homme  :  c'était 
un  joueur. 

Cent  pas  plus  loin  ,  ce  fut  son  tour  d'être  abordée  . 

—  Vous  pleurez  ,  madame  J 

—  Et  ne  le  voyez-vous  pas  ,  monsieur  ? 

—  Quelque  grand  malheur  vous  a-t-il  frappée  ? 

—  J'ai  perdu  ma  fille  ;  en  connaissez-vous  de  plus  grand  ? 

—  J'en  sais  un  plus  grand  .  celui  devoir  recours  à  ce  pré- 
texte ,  et  de  n'en  tirer  aucun  parti  pour  sa  soirée.  Cepen- 
dant, quoique  vous  soyez  la  dixième  femme  que  j'aie  rencon- 
trée depuis  une  heure,  à  qui  pareil  malheur  est  arrivé,  je  ne 
vous  refuserai  pas  mes  affectueuses  consolations.  Voulez 
vous  que  nous  commencions  par  le  souper  ? 

iress  Philipps  ne  put  pas  rougir  :  elle  n'avait  plus  de 
sang  au  visage  ;  elle  ne  put  pas  pleurer  pour  un  tel  affront  . 
elle  pleurait  déjà  avant  de  le  recevoir.  Elle  salua  le  noble 
vieillard. 

j    Arrivée  sur  une  petite  place  entre  le  bord  de  la  Tarais  .  t 

es  rues  qui  y  aboutissent .  elle  entendit  le  son  d'une  cloche 

!'  19. 


222  REVUE    DE    PARIS. 

Il  y  arait  déjà  comme  du  rêve  dans  sa  tête.  Ensuite  elle  vit  un 
enfant  portant  un  flambeau  dont  la  lueur  jaune  éclairait  le 
visage  maigre  d'un  homme  très-grand ,  rendu  plus  grand 
par  un  tricorne  démesuré  ,  par  une  longue  redingote  bleue, 
boutonnée  de  haut  en  bas  ,  sur  laquelle  rabattait  un  collet 
de  drap  rouge  ;  par  des  bas  blancs  chinés  de  bleu  et  d'inter- 
minables souliers  à  boucles.  Moitié  homard  ,  moitié  bedeau, 
cet  homme  était  flanqué  d'un  second  enfant .  qui  faisait  son- 
ner la  cloche  dont  le  bruit  avait  attiré  l'attention  de  mistress 

Pbilipps.  , 

Au  milieu  de  la  place  ,  l'homme  maigre  s  arrêta;  le  pre- 
mier enfant  éleva  le  flambeau;  le  second  agita  rudement  la 

cloche. 

A  cet  appel ,  toutes  les  rues  vomirent  sur  la  place  des  pé- 
cheurs ,  des  matelots,  des  écaillères .  des  moules,  des 
nuées  d'enfans ,  qui  hurlaient  :  Voici  le  bellman  !  le  beU-man\ 
écoutons  le  vieux  bell-man  ! 
Bell-man  signifie  homme  à  la  cloche:  sa  fonction,  il  va  la  dire. 
Deux  cents  têtes  d'hommes  parla  forme  et  de  harengs  par 
l'odeur  encadraient  la  tête  osseuse  du  bell-man. 

—  Silence  !  au  nom  du  roi. 

Mistress  Philipps  se  faufila  entre  une  marchande  d'huitres 
et  un  batelier  ;  l'une  sentait  la  marée  ,  l'autre  le  goudron. 

a  II  a  été  perdu  aujourd'hui  vers  les  quatre  heures  de  l'a- 
j)  près-midi  une  petite  fille  âgée  de  quatre  anv 

Volée  .  affirma  hautement  la  marchande  d'huitres.  Et  1« 
bell  man  :  —  Par  qui  ?  puisque  vous  le  savez. 

—  Attrape! 

La  harangère  se  tait ,  une  autre  reprend  : 

Volé  ou  perdu,  tant  pis.   Pourquoi  laisse-t-on   courir 

les  enfans  dans  la  rue? 

Et  le  bell-man:  —  Sibyl  .  vous  avez  laissé  brûler  votre  pe- 
tit garçon  l'hiver  passé,  taisez-vous  ! 

Ça  ne  regarde  personne  :  si  je  l'ai  brûlé  ,  je  l'ai  fait  ! 

Et  le  bell-man  :  —  Je  continue  : 

«  Une  petite  fille âgéedequatre  ans,  logée  Euston  square, 
•  paroisse  de  Saint-Pancras.  • 

Mistress  Philipps  s'était  avancée  jusqu'au  bord  intérieur 
du  cercle;  sa  bouche  était  béante. 


REVUK     DE     PARIS.  !22«J 

—  Elle  est  costumée  comme  suit  :  u  Robe  blanche!  » 

—  Allons,  quelque  fille  de  lady  ;  ça  en  fait  si  peu  ,  que  ça 
a  raison  de  les  couver. 

—  Silence  ! 

Mistress  Philipps aspirait  les  paroles  du  bell-man  ,  qui  re- 
prit : 

u  Robe  blanche,  tablier  vert.  » 

—  Ah  !  elle  était  gentille,  du  moins. 

D'autres  femmes  du  peuple  s'essuyaient  les  yeux  avec  le 
coin  de  leur  tablier. 

La  pauvre  mère  était  prèle  à  sauter  au  cou  de  toutes  les 
mères  qui  pleuraient. 

«  Tablier  vert  et  chapeau  blanc  !  Klle  répond  au  nom  de 
Lucy.  Dix  guinées  à  qui  la  rendra  à  sa  mère.  » 

—  Erreur  !  monsieur  ,  erreur  !  l'enfant  a  un  chapeau  rose. 

—  C'est  elle  qui  a  volé  l'enfant;  oui  !  —  Ce  furent  mille 
cris,  cène  fut  qu'un  cri,  accompagné  de  malédictions,  de 
menaces  proférées  aux  oreilles  de  mistress  Philipps. 

—  Voyez  comme  elle  est  affreuse  ,  comme  elle  est  pâle  , 
la  voleuse  d'enfans  !  Voyez  ! 

—  Voyez  !  ses  habits  en  lambeaux,  ses  cheveux  épars  : 
huzza  la  voleuse  ! 

—  Rends-nous  Tony  ,  volé  l'été  dernier  ;  c'est  toi  qui  l'as 
emporté  en  Irlaude.  Rends-nous  James  ,  rends-nous  Pcters! 
—  Que  fais-tu  ,  les  baptises-tu  ,  les  manges-tu  .J 

Le  bell-raan  criait  au  constable. 
L'enfant  au  flambeau  tremblait. 
L'enfant  à  la  cloche  sonnait. 

Mistress  Philipps  répondait  :  Je  ne  l'ai  pas  volée  ,  puisque 
je  suis  sa  mère  ! 

—  Tu  dis  çà. 

—  Que  voulez-vous  que  je  dise? 

—  Tu  es  sa  mère  ,  toi ,  pâle  comme  une  criminelle  ! 

—  Je  suis  sa  mère  ! 

—  Toi ,  avec  ta  robe  déchirée  comme  un  vieux  filet  ! 

—  Je  suis  sa  mère! 

—  Toi ,  avec  tes  cheveux  pendans  et  boueux  comme  l'al- 
gue du  rocher  I 

—  Je  suis  sa  mère  !  je  suis  sa  mère  ! 


22  \  REVUF   DE    PARIS. 

—  Toi,  misérable!  toi  sa  mère  !  toi ,  effrontée  !  toi .  in- 
fâme ! 

—  Je  serai  tout  cela  ;  mais  je  suis  sa  mère  ! 

Se  précipita  tout-à-coup ,  portant  un  enfant  dans  ses  bras, 
une  femme  effarée. 

—  Voilà  l'enfant  î  dit-elle  ;  il  est  trouvé  !  —  Ma  récom- 
pense !  Dixguinées  ! 

—  Eh  bien  !  prends-le  ,  firent  à  mistress  Philipps  les  au- 
tres femmes  qui  avaient  les  yeux  fixés  sur  elle. 

—  Ah  î  ce  n'est  pas  là  ma  fille  !  Qu'en  ferais-je  ?  Mais  voilà 
de  l'or  pour  l'élever. 

—  Huzza!  huzza  !  crièrent  les  matelots  et  leurs  femmes. 
Voilà  qui  le  prouve  ;  c'est  une  brave  mère,  c'est  la  vérita- 
ble  mère  ,  et  non  une  voleuse  d'enfans  ! 

L'enfant  rapporté  n'était  visiblement  qu'une  ruse  pour  sa- 
voir si  mistress  Philipps  avait  perdu  le  sien  ,  ou  si  elle  était 
celle  qui,  par  métier,  volait  les  engins  d-s  autres. 

On  l'avait  insultée  ,  on  la  plaignit. 

On  l'avait  battue ,  on  l'embrassa. 

Le  bell-man  ouvrit  la  marche,  et  l'on  quitta  la  place, 
flambeau  allumé  ,  cloche  en  branle. 

Et  à  chaque  coin  les  matelots,  ôtant  leur  pipe  de  la  bou- 
che ,  soufflaient  ces  cris  dans  les  profondeurs  des  rues  som- 
bres et  endormies:  a  II  a  été  perdu  une  enfant  du  nom  de 
*  Lucy  ,  paroisse  de  Saint-Pancras  ,  Euston  square.  Dix  gui- 
»  nées  à  qui  la  ramènera.  » 

Et  les  mères,  s'éveillaient  à  ces  hurleraens,  pressaient 
avec  terreur  leurs  enfans  contre  elles. 

Ainsi  s'avança  le  corlége  jusqu'à  Euston  square.  Là  il  prit 
congé  de  mistress  Philipps,  et  lui  promit  de  chercher  sa 
fille. 

Il  était  deux  heures  de  la  nuit ,  dix  heures  que  mistr 
Philipps  était  absente. 

Et  dix  heures  aussi  que  ,  debout  sur  le  pas  de  la  porte  . 
Sarah  attendait,  ainsi  que  sa  maîtresse  le  lui  avait  ordonn.  . 
qu'on  ramenât  l'enfant.  Une  bougie  qui  touchait  à  sa  fin  brû- 
lait aux  pieds  de  Sarah.  C'était  triste.  La  rue  était  déserte; 
les  indifférens  dormaient. 

Les  deux  femmes  se  comprirent.  Sarah  prit  la  bougie  et 


éelain  sa  maîtrcs'-e  ;  puis  elles  formèrent  In  porte  sur  clip»;. 

On  eût  dit  une  cérémonie  Funèbre  accomplie,  un  retour 
du  cimetière.  Tout  était  consomme. 

Puis  1rs  deux  femmes  battirent  l'une  vis-à-vis  de  l'autre 
auprès  <lu  Foyer  ,  sans  remar(|uer  qu'il  était  éteint  :  le  froid 
était  excessif  pourtant. 

Après  une  demi-heure  de  silence  que  ni  Tune  ni  l'autre 
n'osait  interrompre  ,  mistress  Philipps  dit  : 

—  Sarah.  savez-vous  que  ceux  qui  n'ont  pas  dîné  doivent 
avoir  faim  à  celte  heure  ? 

—  Madame  ,  je  n'ai  pas  songé  au  dîner  aujourd'hui. 

—  Sarah,  savez-vous  que  ceux  qui  n'ont  pas  de  feu  doivent 
avoir  Froid  ? 

—  Vous  m'y  faites  songer,  madame;  je  vais  allumer  du 
feu. 

—  Sarah ,  dit  en  se  tordant  les  bras  mistress  Thilipps  ,  et 
en  élevant  la  voix,  Sarah  ,  savez-vous  que  ceux  qui  n'ont 
pas  de  lit  par  la  glace  qui  est  dans  les  rues  ,  doivent  avoir 
un  mauvais  sommeil. 

—  Vous  m'excuserez  encore,  madame;  mais  je  n'ai  pas 
pensé  a  faire  le  lit  :  je  vais  le  préparer. 

—  Sarah  ,  Lucy  n'a  pas  diné  ,  Lucy  a  froid  ,  Lucy  a  som- 
meil. 

Après  ces  paroles ,  sèches  comme  le  délire  ,  la  mère  se 
tut. 

Elle  se  dirigea  vers  le  lit  de  sa  fille  ;  sa  place  de  la  nuit  y 
était  encore  creusée;  l'oreiller  avait  conservé  la  foulure  de 
sa  tète.  Elle  baisa  cette  empreinte  ;  et  quand  elle  se  releva  , 
par  un  mouvement  d'habitude  ,  elle  borda  le  lit  ,  comme  si 
Lucy  y  était  encore  :  elle  croyait  avoir  donné  le  baiser  de  la 
nuit  à  sa  fille.  Toujours  aussi  machinalement,  elle  lira  les  ri- 
dent.x  ,  et  ce  ne  fut  que  lorsqu'elle  porta  les  doigts  au  bou- 
ton de  la  lampe  ,  pour  en  adoucir  la  clarté  ,  qu'elle  aperçut 
Sarah  ,  qui  la  regardait  tristement  faire  et  de  Pair  de  pitié* 
dont  on  suit  les  mouvemens  désordonnés  d'un  fou. 

Elles  tombèrent  dans  les  bras  l'une  de  l'autre  ,  et  il  se 
passa  plus  d'une  heure  sans  qu'elles  songeassent  à  se  séparer. 
Deux  tètes  étaient  pendantes  ,  quatre  bras  pendaient.  H  eût 
été  difficile  de  dire  quelle  était  la  mère  ,  a  l'expression  de 


226  REVUK    DE    PARIS. 

la  douleur.  Dieu  envoie  de  loin  en  loin  aux  familles  ,  comme 
aux  peuples,  une  crise  profonde  pour  rétablir  l'équilibre 
qu'ont  rompu  les  préjugés,  et  l'égalité  se  retrouve  dans  les 
larmes.  Bien  que  mistress  Philipps  n'eût  jamais  t  té  Hère, 
elle  se  sentit  toute  forte  de  l'appui  de  cette  pauvre  Sarah.  et 
de  ses  rudes  mains  pour  serrer  les  siennes  ,  et  de  toute  celte 
bonne  créature  ,  qui  partageait  les  angoisses  maternelles 
sans  avoir  eu  l'orgueilleuse  joie  déposséder  un  enfant.  Sa- 
rah était  sur  le  point  de  remercier  sa  maîtresse  des'apitoyer 
avec  elle. 

C'était  triste,  cette  douleur  prolongée  et  sans  cris,  muette, 
saignante  en  dedans  comme  les  blessures  mortelles  ;  c'était 
bien  triste,  cette  lampe  qui  envoyait  un  rayon,  tantôt 
rouge,  tantôt  jaune  sur  un  berceau  sans  enfant  ;  de  voir 
ce  qui  va  s'éteindre  passer  sur  ce  qui  a  disparu  ;  triste 
comme  un  nid  d'hirondelles  dont  on  a  brisé  les  œufs,  et 
qu'éclairent  sur  les  bords  les  rayons  du  soleil  couchant. 

Le  petit  jour  se  faisait,  jour  terne,  aube  d'ardoise,  aurore 
des  villes.  Les  deux  femmes  étaient  immobiles  comme  deux 
glaçons. 

Et  comme  deux  glaçons  toul-à-coup  leurs  corpsse  séparent, 
et  deux  cris  spontanés  sortent  de  leurs  poitrines. 

—  Sarah  ! 

—  Madame  ! 

Et  l'une  colle  l'oreille  à  la  porte  ,  l'autre  l'applique  à  la 
croisée 

—  Entendez-vous?  ISon  ,  je  ne  me  trompe  pas,  Sarah. 

—  C'est  lui.  madame. 

—  En  éles-vous  bien  sûre  ? 

—  Madame,  il  est  au  bout  de  la  rue. 

Rien  ne  peut  exprimer  l'exaltatiou  de  leur  orne. 

—  Oh  !  oui.  Silence  !  je  crois  ne  plus  l'entendre. 

—  Ne  vous  faites  pas  cet  effroi,  madame.  Teucz.l'enlendez- 
vous? 

—  Oh!  c'est  bien  Uog,  Sarah. 

—  C'est  Rog.  madame.  Il  approche.  Ou  dirait  qu'il  appelle. 

—  Il  me  ramène  ma  fille. 

—  NoiTC  fille,  madame  '. 

—  Ah  !  Dieu  n'abandonne  pas  les  pauvres  mères  !  Sarah. 


HT.VITK    T)P.    PARIS.  227 

je  suis  folle.  Entendez-vous  romme  il  aboie!  Il  n'a  jamais 
aboyé  ainsi.  Noble chien !  noble  bétel  Sarah,  courons,  cou- 
rons vile.  Oui,  Rog,  oui.  mon  fils. 

—  Oh!  merei.  Dieu!  merci,  Rog,  merci,  mon  fils! 

Mistress  PbtKpps  était  tombée  à  genoux,  n'ayant  plus  la 
force  d'aller  ouvrir  au  chien  ,  (jui  aboyait  en  effet  (Tune  ma- 
DÎère  étrange. 

Sarah  perdait  11  létej  elle  allait  à  la  croisée,  puis  à  la  porte. 
Elle  en  revenait  pour  prendre  la  lampe,  et  fort  inutilement, 
puisqu'il  était  déjà  jour. 

Enfin  elle  ouvrit. 

Rog  aboyaii  et  hurlait  à  la  porte  de  la  rue. 

Mistress  Philipps  se  traine  à  celle  de  la  chambre,  puis 
6ur  le  pallier,  collant  son  front  aux  barreaux  de  fer  de  l'es- 
calier. 

Rog  aboyait  et  hurlait  toujours. 

Et  à  ses  aboiemens  se  joignaient  maintenant  les  paroles 
animées  d'un  homme,  de  plusieurs  hommes.  Un  événementà 
coup  lAr. 

La  portedela  rue  ouverte,  Rogs'élancc  dansTapparlcment, 
sale,  hideux,  crotté  jusqu'au  museau. 

—  Ah!  l'infâme  voleur!  murmura  un  homme  du  bas  de 
l'escalier;  votre  chien  m'a  volé  un  gigot,  mais  il  me  le 
paiera.  A  la  première  occasion,  je  lui  couperai  la  queue  au 
milieu  des  reins.  Ceci  pour  sa  gouverne  et  la  votre. 

C'était  tout  ce  que  rapportait  Rog  :  l'os  d'un  gigot  qu'il 
avait  volé  et  dévoré  en  se  promenant  dans  les  rues  de  Londres. 

Rog  fit  deux  tours  sur  le  tapis,  mi»,  son  os  entre  les  pâtes, 
sa  tête  sur  le  gros  bout  de  l'os,  et  s'endormit. 

Comptez  sur  l'instinct  des  animaux  ! 

III. 

Dans  ce  même  salon  où  nous  fûmes  témoins,  au  commen- 
cement de  cette  histoire,  d'une  scène  d'intérieur,  d'un  ta- 
bleau de  famille  si  plein  de  mansué» ude  et  de  félicite,  nous 
retrouvons,  mais  bien  changé!  depuis,  nos  mêmes  person- 
nages, le  docteur  Young,  mistress  Fiiiiipps  et    Sarah. 

Vainement  voudraient-ils  échanger  des  coosolations  ;  le 
courage  leur  manque. 


223  REVUE    DE  PARIS. 

Le  visage  caché  dans  un  mouchoir  dont  ses  doigts  pâles 
et  crispés  pétrissent  le  tissu  ,  brisée  au  fond  d'un  fauteuil  , 
le  bras  droit  mollement  abandonné  au  docteur,  mistress 
Philipps  est  anéantie.  Aucune  plainte  ne  s'échappe  de  ses 
lèvres,  aucune  larme  de  ses  yeux. Toute  énergie  est  épuisée. 

Le  malheur  vaut  le  temps  :  Sarah  a  vieilli  de  dix  années. 
Elle  semble  devenue  imbécile. 

—  Ne  soyez  point  si  contrariée,  madame,  continua  le  doc- 
teur après  une  pause  qui ,  selon  les  apparences  .  durait  de- 
puis quelques  minutes ,  de  n'être  point  venue  chez  moi  dans 
votre  fatale  course  ;  vous  ne  m'auriez  pas  rencontré,  j'étais 
à  la  campagne. 

—  En  effet ,  répondit  mistress  Philipps  d'une  voix  éteinte 
et  sans  changer  de  position  ,  vous  deviez  être  absent  pour 
mes  affaires.  Oui,  il  me  souvient  de  vous  avoir  prié  de  pas- 
ser chez  M.  Burns,  mon  notaire,  pour  vendre  mes  propriétés 
et  pour  effectuer  le  placement  que  nous  destinions  à  Lucv. 
Pardon  ,  docteur ,  d'avoir  oublié  de  vous  remercier  de  cette 
peine. 

Ne  jugeant  pas  à  propos  d'insister  sur  ce  point,  le  docteur 
se  tut ,  mais  il  retint  le  bras  de  mistress  Philipps,  qu'une 
agitation  nerveuse  avait  contracté.  C'était  un  sujet  de  con- 
versation qu'il  convenait  d'éloigner  à  tout  prix. 

Mistress  Philipps  persista  .  et  d'un  accent  coupé  par  sa 
respiration  haletante  et  courte  ,  elle  reprit. 

—  Peine  bien  inutile!  —  Que  vais-je  faire  de  cet  argent  ? 
C'est  bien  lourd. 

Pour  en  finir ,  le  docteur  s'empressa  d'ajouter  :  —  Rien 
n'est  fait,  madame;  les  transactions  légales  ne  se  terminent 
pas  en  un  jour.  Les  choses  sont  dans  l'état  où  elles  étaient 
auparavant.  Ne  nous  en  occupons  plus ,  je  vous  prie. 

—  Et  vous  avez  parfaitement  raison  ,  monsieur  Young. 
A  quoi  bon  se  presser  de  mettre  ordre  à  notre  fortune  main- 
tenant que  celle  à  qui  nous  la  destinions  a  disparu  de  la 
terre?  Vos  paroles  sont  sensées. 

—  Vous  leur  prêtez  vraiment  un  seus  désespéré  qu'elle 
n'ont  pas ,  mistress  Philipps.  Je  ne  me  laisse  point  abattre  si 
vile ,  moi. 

Pauvre  fausse  fermeté  du  docteur  ! 


RK\  LE    I)K    PAB.II. 

—  Ah  !  vous  espérai  encore,  vous? 

Ceci  fut  prononcé  avec  un  dédain  triste,  et  toujours  le 
vis«g6  cache. 

—  Oui  ,  j'espère,  parce  que  je  suis  raisonnable,  et  que  je 
crois  fermement  dans  l'efficacité  d'une  foule  de  moyens  en- 
core à  tenter. 

Un  léger  signe  négatif  de  tête  fut  toute  la  confiance  qu'in- 
spira l'assertion  de  M.  Young. 

—  Oui,  une  foule  de  moyen!.  Tenez,  raisonnons. 
Toujours  sous  le  corp  de  la  même  stupidité,  Sarah  se  rap- 
procha du  docteur  et  fixa  sur  lui  des  regards  avi 

Itistress  Philipps  écarta  un  instant  le  mouchoir  qui  cou- 
vrait son  visage  .  sans  le  détourner  du  côté  de  la  cheminée. 

Peut-éire  le  bon  docteur  s'était-il  trop  avancé,  et,  dans  la 
position  de  ces  avocats  qui  n'ont  qu'un  argument  en  poche, 
il  allait  faire  traîner  le  sien  le  plus  possible,  si  toutefois  il  en 
avait  un. 

—  On  ne  vole  pas  les  enfans  par  amour  des  enfans  ,  com- 
mença fort  sensément  le  docteur  ;  on  ne  les  prend  non  plus 
ni  pour  les  tuer  ni  pour  les  vendre j  —  contes  de  bonnes 
femmes  que  cela. 

Sarah  approuvait  déjà  la  pensée  du  docteur,  qui  n'avait 
peut-être  pas  une  pensée. 

—  Or  dans  quel  but  les  dérobe-t-on? 

Sarah  posa  ,  de  plus  en  plus  attentive,  ses  deux  mains  cal- 
leuses sur  les  gros  genoux  du  docteur. 

Mistress  Philipps  n'était  nullement  à  la  conversation. 

—  Avant  tout,  poursuivit-il ,  je  suis  convaincu  que  les  en- 
fans ne  se  perdent  littéralement  jamais  dans  les  villes.  Ils 
sont  toujours  recueillis,  ce  qui  me  ramène  à  ma  première 
question  :  Dans  quel  but  les  garde-t-on  ? 

Le  pauvre  docteur  n'avait  encore  rien  précisé  à  travers 
tout  cela.  Il  suait. 

—  Ce  but,  le  voici  selon  moi  :  ce  but  est  toujours  un  inté- 
rêt ;  offrez  un  intérêt  plus  grand  .  et  l'enfant  est  restitué. 

Des  genoux  ,  Sarah  éleva  ses  bras  jusqu'aux  épaules  de 
M.  Young.  Elle  buvait  ses  paroles  au  sortir  de  sa  bouche. 

Mistress  Philipps  fit  un  faible  mouvement  vers  le  doc- 
leur  :  elle  écoutait  enfin. 

9  20 


230 


REVUE    DE    PARIS. 


—Et  comme  ce  sont  à  coup  sûr  de  pauvres  gens  ,  qui  les 
volent,  je  crois  qu'avec  de  l'argent... 

Le  docteur  n'acheva  pas.  Une  exclamation  l'interrompit  • 
il  avait  touché  à  vif  la  vérité. 

—  Oui,  docteur,  avec  beaucoup  d'argent,  mais  beaucoup 
d'argent ,  Lucy  est  à  nous  ! 

— Sarah ,  une  plume  ,  du  papier  ,  hâtez-vous  ! 

Mistress  Philipps  ,  écrivit  ,  mais  vite  ,  convulsivement , 
à  mots  hachés,  illisibles,  qu'elle  effaça  ,  qu'elle  récrivit. 
Sarah  tenait  un  coin  du  papier,  le  docteur  Young  l'autre 
coin  ,  car  la  pauvre  mère  avait  grand'peine  à  retenir  son 
cœur  de  toute  sa  main  gauche. 

—  Voilà  !  — Et  qu'on  lise  demain  sur  tous  les  murs  de  Lon- 
dres, et  sous  trois  jours  dans  toute  l'Angleterre,  et  dans  peu 
par  toute  l'Europe 

Ah  !  docteur ,  Dieu  vous  a  envoyé  une  bonne  pensée,  nne 
pensée  d'ange. 

Prenez  cela  ,  portez  cela  à  l'imprimeur  ,  Sarah.  et  que 
ce  soit  tiréà  un  million  d'exemplaires.  Les  exemplaires  ex- 
pédiés partout.  Et  qu'on  lise  sur  tous  les  murs.  —  Docteur  , 
ne  me  soutenez  pas ,  je  ne  souffre  point  dans  ce  moment. 

Et  qu'on  lise  : 

«  Une  mine  dansleCornouaille,  rapportant  annuellement 
»  cinquante  mille  guinées  ;  plus  deux  cent  mille  livres 
»  sterling  d'actions  de  la  compagnie  des  Indes,  à  qui  rendra 
»  à  sa  mère  désolée  une  petite  fille  âgée  de  quatre  ans, 
»  du  nom  de  Lucy,  Euston  square  .  paroisse  de  Saint-Pan- 
»  cras.  Pour  garantie  de  la  récompense  promise,  le  dépôt 
»  de  tous  les  titres  de  propriété  chez  le  notaire  Burns ,  à 
»  Londres  ,  et  la  parole  d'une  mère  devant  Dieu.  » 

Allez,  Sarah. 

Asseyez-vous,  docteur;  ce  n'est  que  la  moitié  de  ma  fortune. 

Et  les  forces  de  mislress  Philipps  se  trouvèrent  telle- 
ment épuisées  par  le  choc  de  celle  espérance  imprévue, 
qu'elle  glissa  sous  elle  du  fond  du  fauteuil  sur  le  tapis,  où 
elle  resta.  Mais  sur  sa  face  de  morte  un  sourire  volii;e.iit. 

Le  docteur  la  ranima  .  et ,  profitant  de  l'épuisement  de 
son  énergie  pour  l'obliger  à  prendre  un  bouillon,  il  sonna. 

Le  domestique  de  pied  qui  parut  dit  tout  basa  M.  Young 


REVUE    DR    PARIS.  *231 

que  deux  marchands   demandaient   à   parler   a  madame. 

Celui-ci  ordonnait  brusquement  par  signes  de  les  ren- 
voyer, lorsque  mistress  Philipps,  revenue  à  elle,  insista 
pour  qu'ils  fussent  introduits. 

ï  il  homme  entra  ;  c'était  un  marchand  d'habits. 

A  peine  avait-il  franchi  leseuil,queRog,  en  le  voyant,  bondit 
des  pieds  de  sa  maîtresse,  OU  il  dormait,  à  trois  pieds  du  sol.  Fu- 
rieux, il  tourna,  le  poil  hérissé,  tout  autour  de  la  chambre  pour 
en  sortir.  Quand  il  se  vit  traqué,  il  se  coucha  à  lerre  et  gémit. 

— Ah  !  te  voilà,  mon  petit  loup.  Bien!  fais  le  gentil,  pleure 
maintenant  :  j'ai  ton  affaire  dans  la  poche. 

Le  marchand  d'habits  tira  en  effet  de  sa  pot  he  cinq  ou  six 
6ales  lambeaux  de  mousseline  blanche,  et,  comme  ils  ne 
ressemblaient  pas  peu  à  de  la  corde  emméchée  en  fouet, 
Rog  ,  à  cette  vue,  frémit  dans  tous  ses  poils  et  s'aplatit.  Son 
soufflement  plaintif  courait  le  long  du  parquet. 

—  Figurez-vous,  milord  ,  et  vous,  milady  ,  que  ce  diable 
d'animal  est  entré  avant-hier  dans  ma  boutique  ,  crotté 
comme  un  poète  ,  et  qu'une  fois  dedans  il  a  si  bien  joué  des 
dents  et  des  griffes,  qu'il  a  mis  dans  cet  état  mes  belles  pe- 
tites robes  de  mousseline  blanche.  Je  suis  revendeur  d'ha- 
bits, pour  vous  servir.  Or,  comme  j'ai  lu  sur  son  collier, 
en  voulant  lui  friser  à  froid  le  poil  des  oreilles,  qu'il  ap- 
partenait à  la  petite  comtesse  de  Lucy,  Euston-square  ,  me 
voici  avec  la  note  des  dégâts  commis  par  lui,  ne  m'expli- 
quant  pas  cependant  pourquoi  ce  dégoûtant  animal  ,  par- 
don de  l'expression  ,  a  de  préférence  laeéré  mes  vieilles  ro- 
bes d'enfans  ,  au  lieu  de  mes  superbes  habits  tout  neufs  de 
comédiens,  un  ancien  costume,  par  exemple,  de  M.  Kemble 
dansOthello,  ou  celui  de  mistressSiddons  dans  Henri  VIII. 

Le  docteur  ne  comprenait  rien  au  discours  du  marchand 
d'habits. 

Mistress  Philipps  fort  peu.  Elle  ouvrit  sa  bourse  et  donna 
deux  guinées  au  marchand  ,  qu'elle  crut  autant  sur  sa 
parole  que  d'après  l'altitude  humiliée  du  chien. 

—  Dieu  vous  garde,  milord  ;  et  vous,  milady,  acceptez 
mes  remerciemensavec  mou  regret  de  ce  que  les  robes  n'é- 
taient pas  en  meilleur  état.  A  l'avenir ,  nous  en  étalerons  de 
neuves,   et  nous  laisserons  votre  chien   broder  tout  à  son 


-32  REVUE    DE     PATVîS. 

aise  ,  sans  le  rouer  de  coups  ni  lui  fausser  la  patte,    ainsi 
que  nous^vons  eu  le  tort  de  faire. 

En  passant  près  de  Rog,  le  marchand  d'habits  voulut  le 
caresser.  Rog  n'offrit  pas  de  prise  ;  il  se  glissa  comme 
une  grenouille  sous  le  fauteuil  de  sa  maitresse. 

—  Rrave  bète  !  dit  le  marchand  en  partant,  ça  fait  du 
moins  aller  le   commerce. 

Une  vieille  femme  entra  :  son  œil  convexe,  dur  et  bril- 
lant comme  un  bouton  d'acier,  mais  rouillé  sur  les  bords  , 
avisa  le  chien  sous  le  fauteuil  où  il  s'était  tapis.  Elle  alla 
droit  à  lui ,  les  doigts  écarquillés ,  le  pinça  par  l'oreille  ,  el 
l'élevant  comme  un  lièvre  au-dessus  de  terre,  elle  le  con- 
sidéra quelque  temps.  Rog  tremblait.  La  vieille  femme  » 
après  Tavoir  ainsi  suspendu  et  toisé,  lui  souffla  au  museau, 
dernière  injure  que  les  vieilles  femmes  elles  chats  se  per- 
mettent envers  les  chiens. 

—  II  est  donc  à  vous  ce  beau  quadrupède  ? 

—  Allons  ,  sorcière,  finissons-en,  répondit  le  docteur  ; 
oui  ,  il  est  à  nous  ,  après  ? 

—  Eh  bien  !  tant  mieux  !  vous  devriez  le  faire  empailler  le 
mignon  ?  A  quelle  heure  le  couchez-vous  ? 

—  Madame,  je  vous  ai  déjà  dit  d'en  finir. 

—  On  finit.  Mais  alors,  répliqua  la  vieille  en  tirant  tou- 
jours Rog  par  les  oreilles .  Rog  tout  racorni  et  l'œil  perpen- 
diculaire à  cause  du  tiraillement  qu'il  subissait  .  alors  don- 
nez-moi sa  peau  .  ou  payez-moi  six  chapeaux  ro?es  d'enfans 
qu'il  a  renversés  dans  la  boue  comme  des  quilles  en  brisant 
mon  vitrage  ;  il  y  a  de  cela  deux  jours.  Je  ne  vous  demande 
que  bO  shillings  ou  sa    peau. 

—  Voilà  M  shillings. 

Quand  la  vieille  marchande  de  chapeaux  eut  les  60  shil- 
lings dans  la  main  gauche  ,  elle  lâcha  de  la  droite  le  pauvre 
Rog  ,  qui ,  retombant  de  quatre  fois  sa  hauteur  sur  sa  patte 
foulée  ,  poussa  un  cri  déchirant. 

Le  docteur  se  leva  et  saisit  sa  canne. 

Et  la  vieille  courut  vers  la  porto  d'où  elle  cria  : 

—  Est-ce  que  vous  n'avez  pas  honte  de  mettre  à  un  chien 
laid  et  vicieux  un  collier  plus  beau  qu'à  un  chrétien  ?  Ah  ! 
vous  avez  bien    ait  de  graver  à  son  cou  à  qui    il  appartient. 


RF.VPK     T.K  PAP.  IS.  23^ 

Il  faut  être  honnête  comme  nous  pour  ne  pas  retenir  le  col- 
lier et  chasser  le  chien  à  coups  de  balai. 

Les  domestiques  jetèrent  celte  femme  a  la  rue. 

—  Comprenez-vous  quelque  chose  à  cela  ?  —  M.  Young 
s'adressant  aux  domestiques  ;  —  mais  pour  peu  que  cela  con- 
tinue ,  tous  les  marchands  de  Londres  vont  venir  présenter 
des  mémoires.  La  faute  en  est  à  vous.  Ce  chien  est  trop 
gâté.  Si  vous  le  battiez  quelquefois  ,  et  ne  le  laissiez  point 
sortir  ,  vous  ne  vous  exposeriez  point  a  payer  ses  fredaines. 
A  la  place  de  mistress  Philipps ,  je  retiendrais  sur  vos  gages 
le  coût  de  ses  dégâts. 

Qu'en  pensez-vous  ,  madame  ? 
Le  docteur  fut  abasourdi. 

—  Ah  !  si  vous  le  caressez,  vous  aussi  ,  je  n'ai  plus  rien 
à  dire  ;  si  c'est  là  sa  punition ,  je  me  tais  j  belle  correction  , 
ma  foi  !  —  Faites  f   messieurs. 

Les  domestiques  se  retirèrent  en  souriant. 

Rog  est  accroupi  sur  les  genoux  de  mistress  Philipps, 
qui,  toute  préoccupée,  tout  émue  ,  passe  et  repasse  douce- 
ment et  avec  tendresse  la  main  sur  son  dos  ;  froisse  avec  la 
délicatesse  qu'elle  mettrait  à  toucher  les  feuilles  veloutées 
d'une  fleur,  les  oreilles  de  Rog  ,  dont  la  tète  heurtée,  mais 
intelligente  ,  se  relève  ,  sous  un  angle  attentif,  pour  croiser 
avec  le  regard  humide  de  sa  maîtresse  son  regard  magné- 
tique et  vert.  L'instinct  et  l'ame  se  regardent ,  se  réfléchis- 
sent, et  le  fluide  universel  les  unit  par  le  conducteur  intime 
de  la  vue,  pile  voltaïque  de  l'être.  Et  mistress  Philipps  dit 
à  Rog  ,  tout  bas,  près  de  son  front,  d'un  souftle  brisé  et 
persuasif  comme  s'il  pouvait  les  comprendre  ,  des  de- 
mi-mots d'amilié  ,  de  prière  et  de  reconnaissance  ;  elle  lui 
dit  :  «  Bon  ami  ,  toi  tu  as  aussi  cherché  Lucy  ,  tu  as  couru 
après  ma   fille.  » 

Le  chien  regarde  sa  maîtresse  jusqu'au  fond  des  yeux  de 
ses  deux  émeraudes  vivantes. 

—  Tu  as  cherché  Lucy  et  tu  ne  l'as  pas  trouvée. 

A  ce  nom  répété  de  Lucy,  Rog  pousse  de  petits  aboieraens 
comme  lorsqu'il  rêve.  Son  museau  noir  frémit  cl  se  dilate. 

—  Tu  as  marché  comme  moi  toute  la  nuit  dans  la  boue  et 
sous  les  pieds  des  chevaux  en  l'appelant. 

a  20. 


234  REVUE    DE    PARIS. 

Rog  s'agite  convulsivement  sous  l'exaltation  de  son  instinct. 

—  Oui  !  on  t'a  maltraité  comme  moi.  Rog  ! 

Les  flancs  de  Rog  se  creusent  le  long  de  son  épine;  il  est 
haletant,  il  souffre;  il  cherche,  il  aspire,  il  veut  une  ame  pour 
une  ame,  dirait-on,  sous  le  regard  dominateur,  inflexible, 
inquiet  de  sa  maitrcsse. 

*r  On  t'a  chasse  comme  moi,  Rog  ! 

On  esprit  électrique  jaillit  de  chaque  poil  de  Rog  comme 
aux  approches  de  l'orage. 

—  On  t'a  battu,  battu  à  la  patte  qu'ils  l'ont  brisée,  lesmé- 
chans  ! 

Rog  est  plaint,  il  se  plaint.  Langue  universelle,  la  douleur 
a  un  lien  commun  entre  tous  les  êtres.  Puis  mistress  Philipps 
en  éveille  une  réelle  dans  le  chien.  Elle  soulève  avec  pré- 
caution la  patte  brisée  ,  pendante  et  endolorie  de  Rog. 

—  On  t'a  battu  comme  moi ,  Rog  ! 

Lechien  replie  sa  patte  sur  le  doigt  de  sa  mailresse  :  il  ex- 
hale un  gémissement. 

Mistress  Philipps  porte  aussitôt  cette  patte  à  ses  lèvres,  et 
la  réchauffe  et  la  baise  comme  le  bras  d'un  serviteur  qui  se 
l'est  cassé  en  vous  vengeant. 

De  reconnaissance  Rog  laisse  tomber  sa  tète  sur  l'épaule 
de  sa  maîtresse. 

—  Allons,  s'écrie  le  docteur  ,  ce  que  vous  faites  là  est  un 
funeste  abus  de  sensibilité  :  qu'avez-vous  tant  pour  ce  chien  ? 

—  Mais,  docteur,  répond  mistress  Philipps  avec  la  faiblesse 
d'un  enfant  qui  pleure,  c'est  que  Rog  n'a  déchiré  toutes  ces 
robes  blanches  et  ces  chapeaux  roses  d'enfans  que  parce  qu'il 
cherchait  ma  fille,  que  parce  que  ma  fille  lorsqu'elle  s'est  per~ 
due  avait  un  chapeau  rose  et  une  robe  blanche. 

—  Par  ma  foi  !  c'est  la  vérité,  et  je  rends  mon  estime  à 
Rog;  mais  il  a  la  patte  cassée. 

—  Oui,  docteur. 

—  Mais  c'est  grave. 

Le  docteur  déchira  son  mouchoir  ;  et  déguisant  l'émotion 
de  l'homme  sous  la  préoccupation  du  médecin,  il  ne  laissa 
pas  voir,  tout  en  bandant  l'appareil  qu'il  appliquait  à  la 
patte  du  chien,  la  sensibilité  dont  tous  ses  traits  portaient 
l'empreinte. 


RP.VUK    DK    PARIS.  23JJ 

Sarah  était  de  retour. 

—  C'est  fait,  madame,  s'écria-t-elle  en  entrant,  et  tous  les 
courriers,  — je  viens  du  baréta  des  postes,  —  se  sont  char- 
gés de  trois  cents  exemplaires  de  l'avis  pour  les  villes  où  ils 
6e  rendent.  Ce  soir,  le  paquebot  en  débarquera  vingt  mille 
sur  le  continent.  Il  descend  la  Tamise. 

—  Embrasse-moi,  Sarah,  et  que  Dieu  pour  te  récompen- 
ser.... Mais  comment  te  récorapensera-t-il?  Tu  ne  peux  plus 
être  mère. 

—  En  me  faisant  assister  au  mariage  de  votre  fille  retrou- 
vée, madame. 

—  Que  ta  parole  monte  au  ciel,  sainte  femme  ! 

—  Que  sa  parole  monte  au  ciel  !  répéta  le  pieux  docteur. 
Et  tous  trois  se  tenant  par  la  main,  une  pauvre  mère,  un 

vieillard  la  tête  découverte  ,  une  servante  infirme,  sejoigni- 
rent  de  cœur  pour  prier  celui  qui  envoie  par  le  vent,  dans 
le  bec  du  pc:it  oiseau  perdu  loin  de  son  nid,  le  grain  de  mil- 
let ,  et  par  la  pluie,  la  goutte  d'eau  céleste  qui  doit  le  désal- 
térer. 

IV. 

Trois  ans  se  sont  écoulés. 

Le  vent  et  la  pluie  ont  depuis  longtemps  déchiré  les  affi- 
ches annonçant  la  récompense  promise  à  qui  rapporterait 
l'enfant;  d'ailleurs,  sur  un  milliard  d'habitans,  personne 
n'a  peut-être  lu  cet  avis.  Lucy  est  perdue  à  jamais  !  Elle  au- 
rait pourtant  sept  ans  aujourd'hui.  Age  charmant!  Ses  che- 
veux dorés  descendaient  jusqu'à  son  coude,  assez  bas  pour 
en  tresser  deux  nattes,  terminées  d'un  nreud  de  rubans  roses. 
Les  mères  sont  bien  fières  de  ces  deux  nattes.  Elle  aurait 
grandi  jusqu'au  manteau  de  la  cheminée.  Autrefois  elle  di- 
sait :  C'est  bien  haut  la  pendule  !  Sans  tabouret  elle  se  ver- 
rait maintenant  dans  la  glace.  Et  sa  mère!  — Aucun  déve- 
loppement de  Lucy  n'avait  été  perdu  pour  elle.  Comme  si 
Lucy  ne  Peut  jamais  quittée,  elle  savait  les  nuances  plus  fon- 
cées que ,  mois  par  mois  ,  trois  ans  avaient  données  à  ses 
cheveux.  C'est  demain  sa  fête  !  disait-elle,  et  la  maison  s'em- 
plissait de  fleurs.  La  chaise  longue  de  Lucy  était  toujours 
approchée  de  la  table  aux  heures  du  repas,  son  couvert  mis. 


~-;6  «ETUI    DE  PARTS. 

On  attendait  son  retour  de  l'école;  la  nuit  on  plaçait  la  veil- 
leuse allumée  près  de  son  lit;  et  quand  sa  mère  était  couchée, 
elle  lui  disait  :  Dormez  bien.  Lucy,  petite  fille  î 

Elle  dort  déjà  !  pensait-elle  ;  les  enfans  ont  le  sommeil  si 
prompt. 

Ceci  n'était  point  de  la  folie  ,  puisqu'au  fond  une  conso- 
lation réelle  résidait.  Mais  Mistress  Philipps  ne  s'était  pas 
aperçue  que  le  mensonge  dont  elle  s'était  nourrie  Pavait 
rainée  graduellement.  Elle  avait  dépensé  tant  d'exaltation 
pour  croire  au  fantôme  de  sa  fille  .  qu'elle  était  semblable  à 
c-s  mères  sans  lait  qui  s'obstinent  à  nourrir  leur  enfant; 
l'enfant  meurt  la  bouche  au  sein  ,  la  mère  en  le  lui  tendant. 

Disons  en  passant,  car  l'événement  ne  vaut  guère  la 
peine  qu'on  s'y  arrête,  que  lord  Philipps  était  mort  en  duel 
à  Sidney.  dans  la  >"ouvelle-Galles. 

Depuis  six  mois .  mistress  Philipps  ne  se  levait  plus  de  son 
lit,  auprès  duquel  deux  places  ne  restaient  jamais  vides,  celle 
de  Sarah ,  celle  de  H.  Young.  lui  aussi  devenu  bien  infirme  . 
n'y  voyant  presque  plus  ,  ayant  borné  ses  visites  à  trois  ou 
quatre. 

On  était  alors  dans  Pété;  un  beau  soleil  rayonnait  dans 
l'appartement,  appartement  de  malade,  atmosphère  d'é- 
tber  ;  des  flacons  débouchés  sur  les  tables  ,  une  galerie  de 
cafetières  près  du  foyer  ;  le  foyer  allumé  au  mois  d'août  , 
chose  triste  !  —  Une  bouteille  coiffée  et  étiquetée  sur  un  : 
pier;  au  milieu  de  la  chambre  une  baignoire  .  et  près  de  la 
table  un  jonc  de  médecin  .  auprès  du  jonc  un  chapeau;  le 
jonc  et  le  chapeau  ,  c'est  presque  une  consultation. 

On  avait  oublié  le  perroquet  sur  la  fenêtre.  Il  égrenait 
avec  son  bec  bien  usé,  bien  racorni,  une  superbe  fleur 
d'héliotrope. 

Le  lit  trait  été  tourné  aujour.  qui  éclairait  en  plein  la 
face,  plus  pâle  qu'amaigrie ,  de  la  malade.  Ses  cheveux 
châtains  luisaient  sous  une  transpiration  impossible  à  r 
traliser  par  la  chaleur  qu'il  faisait.  Ses  peu  bleus  avaient 
perdu  leur  mobilité  ,  tout  en  conservant  quelque  éclat,  et 
paupières  allongées  décrivaient  un  orbe  dont  la  teinte 
forte  mettait  en  relief  les  ailes  diaphanes  de   son  nez. 

On  éprouvait  un  horrible  lusteseaaenl  envovant  une  mou- 


il  Vf  F.    HE    PARIS.  2„7 

che  s'obstiner  à  se  poser  sur  les  lèrrei  <I<  colorées  de  mis- 
tress  Philipps. 

Ses  mains  étaient  croisées  sur  sa  poitrine  ;  les  draps  de 
naient  ses  pieds;  quelquefois  pourtant  elle  laissait  pendre 
son  bras  hors  du  lit. 

—  Ouel  beau  jour  ,  pour  reux  qui  sont  à  la  campagne  l 

—  C'est  un  bonheur  que  nous  nous  procurerons  avant  In 
rin  de  la  belle  saison  ,  ma  bonne  dame  Philipps. 

—  Je  n'ai  plus  de  jambes,  docteur. 

—  Mon  Dieu  !  si  j'étais  aussi  sûr  de  recouvrer  des  yeux 
comme  je  le  suis  de  vous  rendre  vos  jambes  ,  je  briserais  sur- 
le-champ  mes  lunettes.  Mais  patience  ,  vous  me  conduirez  , 
et  je  vous  soutiendrai ,  nous  réaliserons  l'apologue. 

—  Et  qui  me  portera  ,  moi ,  qui  ne  peux  plus  me  remuer  . 
grâce  à  mon  rhumatisme  ?  interrompit  Sarah  en  relevant 
l'oreiller  sous  la  tète  de  sa  maîtresse.  Est-ce  ce  malheureux 
Rog  ,  devenu  aveugle  et  si  hargneux  et  si  voleur  ,  qu'il  vole 
et  qu'il  mord  tout  le  quartier,  et  qu'il  aboie  toute  la  nuit? 

Est-elle  changée  ,  la  pauvre  béte  !  Quatre  ans  ,  il  est  vrai  ! 
C'est  vieux  pour  un  chien. 

Et  si  l'on  s'étonne  de  ce  que  le  nom  de  Lucy  n'eût  pas  déjà 
été  prononcé  entre  ces  trois  personnes  qui  l'avaient  toujours 
au  bout  des  lèvres ,  c'est  que ,  depuis  un  an  ,  le  docteur  avait 
fait  jurer  à  mistress  Philipps,  sous  peine  de  ne  plus  le  voir 
revenir  chez  elle  ,  qu'elle  ne  nommerait  plus  son  enfant  ; 
car  il  suffisait  de  ce  nom  pour  éveiller  des  crises  nerveuses 
sans  fin  ,  et  des  prostrations  de  force  à  mourir.  La  mère  n'en 
parlait  plus  qu'à  Dieu  ;  celui  qui  ne  sciasse  jamais  d'entendre. 

—  Docteur  ,  dit-elle,  en  affectant  un  air  joyeux,  j'ai  un« 
grâce  à  vous  demander. 

Elle  saisit  sa  bonne  et  grosse  main. 

Et  celui-ci  eut  l'occasion  de  poser  sans  affectation  son 
pouce  sur  l'artère  de  mistress  Philipps. 

—  Si  vous  étiez  une  autre  malade,  je  saurais  ,  madame,  ce 
que  cela  veut  dire.  Vous  me  demanderiez  la  permission  de 
manger  une  aile  de  poulet  ... 

Sarah  se  levait  déjà  pour  descendre  à  l'office. 

—  Mais  vous,  quel  désir  pouvez-vous  former  que  je  ne 
sois  prêt  à  le  remplir  ? 


238  REVUE     DE    PARIS. 

—  Me  promettez-vous  d'accorder  celte  grâce? 

—  Amen!  parlez. 

Et  il  fermait  les  yeux  en  écoutant  la  malade.  C'est  l'ar- 
tère qu'il  écoutait.  Averti  par  d'étranges  pulsations,  il  se 
pencha  brusquement  sur  le  visage  de  mislress  Philipps. 

—  Je  ne  serais  pas  fâchée  de  consulter  un  ami  de  la  reli- 
gion, notre  excellent  pasteur,  par  exemple  ,  M.  Burney.  Ne 
me  grondez  pas  ,  docteur. 

Il  est  bien  tard,  pensa  t-il.  Mais  il  répliqua  : 

—  Moi ,  vous  gronder  !  quelle  idée  !  M'y  opposer  ! 

—  Je  sais  que  je  ne  suis  pas  très-mal ,  je  le  sais  ;  mais  je 
vous  l'assure  ,  ce  n'est  qu'une  simple  précaution. 

Et  elle  se  sentait  mourir  ;  elle  voulait  tromper  le  doc- 
teur. 

—  Vous  êtes  ,  Madame  ,  très-bien  ,  au  contraire. 
Une  larme  grossissait  dans  l'œil  terne  du  vieillard. 

—  Oui ,  parfaitement ,  docteur. 
La  main  de  la  malade  se  raidissait. 

—  Cependant ,  docteur ,  vous  voulez  bien  que  je  fasse  ap- 
peler M    Burney  ? 

—  Mais  certainement,  et  j'y  cours. 

—  Oh  '  alors  allez  vite  ,  docteur  ! 

—  Dans  dix  minutes  je  vous  amène  M.  Burney. 

—  Encore  une  fois  ,  monsieur  Young  ,  n'allez  pas  croire 
que  je  sois  au  plus  mal. 

—  Et  si  je  mets  tant  d'empressement  à  vous  obéir ,  ne  pré- 
jugez rien  de  mon  opinion  sur  votre  état. 

—  Oh!  comme  je  l'ai  bien  joué,  pensa-t-elle,  une  fois 
qu'il  fut  parti  :  je  ne  me  sens  pas  deux  heures  à  vivre. 

—  Comme  j'ai  flatté  son  erreur,  murmurait  le  docteur  en 
montant  dans  un  cabriolet  de  place  pour  se  rendre  chez 
M.  Burney  :  dans  deux  heures  elle  aura  cessé  de  souffrir. 

—  Sarah.'Sarah!  ouvrez  vile  cette  armoire,  vite,  et  ap- 
portez-moi le  petit  coffre  en  bois  de  cèdre. 

Et  le  soleil  s'abaissait  déjà  sur  Londres,  la  ville  noire  .  la 
ville  dont  les  toits  d'ardoise  exhalent  des  vapeurs  le  soir 
comme  la  terre.  Heure  indeci>e  et  triste  :  les  bruits  de  la  Ba- 
bel anglaise  meurent  :  les  cloches  tintent  dans  le  lointain  ; 
d'épaisses  ombres  montent  de  la  rivière ,  et  se  répandent 


REVIT.    DF.    PARIS.  2o'.l 

fades  et  plombées  dans  les  rues.  Ce  soleil  qui  se  retire  em- 
porte avec  lui  une  portion  de  la  vie  de  tous  ;  et  les  malades 
sentent  que  le  Dieu  s'en  vn. 

IfittreM  Pbilippi  était  Manche  comme  son  oreiller.  Elle 
posa  avec  émotion  ses  mains  sur  le  coffre  de  cèdre  ,  puis  elle 
l'ouvrit  avec  une  petite  clé  qu'elle  lira  de  son  sein  où  elle 
l'avait  toujours  portée.  Les  forces  lui  manquèrent,  et  le  cof- 
fre se  ferma.  De  nouveau  elle  Pourrit  ,  et  avec  une  piété  de 
sainte  qui  touche  une  relique  ,  avec  l'avidité  ingénue  d'une 
fiancée  qui  examine  un  à  un  les  pré-.ens  de  noces,  la  malade 
en  retira  le  trousseau  de  sa  fille.  Linges  «l'enfant  encore  par- 
fumés de  la  prairie  où  ils  ont  séché  ,  chemisettes  brodées  , 
bonnets  trop  grands  ou  trop  petits,  et  sous  lesquels  l'enfant 
est  si gracieu sèment  ridicule,  qu'il  en  rit  lui-même  ;  souliers 
qui  se  perdent  dans  la  poche  de  la  nourrice,  et  avec  les- 
quels il  n'a  jamais  marché  que  dans  la  main  de  sa  mère  ,  et 
des  joujoux  sans  fin  ,  des  poupées  roses  et  joufflues  ,  sœurs 
de  carton  qui  ont  partagé  tous  les  baisers  que  la  sœur  vi- 
vante a  reçus.  Mi->tress  Philipps  reprenait  ces  baisers  sur 
leurs  joues.  Ensuite  elle  élevait  par  chaque  manche  les  peti- 
tes chemises  de  Lucy ,  et  elle  imprimait  au-dessus  de  Péchan- 
crure ,  à  la  place  où  devait  être  le  cou  ,  la  tête  blonde  de  sa 
fille  ,  un  baiser  dans  le  vide.  Et  en  repliant  les  chemises ,  elle 
leur  disait  :  Fun-icc/l!  ce  long  adieu  anglais  si  tendre  et  si 
déchirant.  Elle  prenait  aussi  les  petite»  robes  qu'elle  fronçait 
par  la  taille  ,  jouait  un  instant  avec  son  illusion .  pliait  les 
robes  ,  les  baisait ,  les  déposait  dans  le  coffre ,  et  leur  disait  : 
Adieu!  —  Puis  elle  déployait  les  petits  bas  brodés  où  son 
bras  décharné  simulait  la  jambe  mignonne  et  ferme  de  sa 
fille ,  baisait  les  bas  et  leur  disait  :  Adieu  !  —  Adieu  aussi ,  et 
l'œil  déjà  à  demi  fermé  ,  aux  petits  souliers  avec  lesquels 
l'enfant  trottait,  (  li.imelait ,  tombait  si  bien;  adieu  aux 
bonnets;  adieu  !  à  tout  :  adieu  aux  poupées  qui  avaient 
chacune  un  nom  :  adieu,  adieu  !  elle  n'y  voyait  plus  qu'elle 
allait  encore  à  tâtons  ,  effleurant  ces  soies  .  ces  mousseli- 
nes ,  ces  rubans  qu'elle  portait  à  ses  lèvres  ;  mais  elle  ne 
trouvait  plus  ses  lèvres Farewelll 

Et  le  couvercle  retomba. 

Ce  coffre  et  ce  lit  ! 


240 


BEVUE    DE      PAP.JS. 


On  eût  dit  un  petit  tombeau  sur  un  grand. 

Sarah  tira  les  rideaux,  alluma  une  lampe  et  pria. 

Le  docteur  Young  était  mort  dans  le  cabriolet  déplace, 
frappé  d'apoplexie. 

Toute  la  pairie  anglaise  suivit  le  convoi  de  mistress  Phi- 
lipps. 

Le  roi  y  envoya  ses  équipages. 

Derrière  les  grands,  derrière  les  nobles ,  derrière  les 
riches,  derrière  le  peuple,  derrière  les  pauvres  qui  pleu- 
raient , 

Il  y  avait  un  chien  aveugle. 

V. 

Dans  les  papiers  de  mistress  Philipps  ,  on  trouva  celle 
unique  disposition  testamentaire  : 

«  Tous  mes  biens,  sauf  la  maison  où  je  suis  morte  ,  que  je 
»  lègue  à  Sarah  ,  ma  gouvernante  ,  appartiendront  à  celui 
»  qui,  par  une  permission  de  Dieu,  mou  sauveur  et  mon 
»  maître,  retrouvera  ma  fille  Lucy  !  » 

Ceux  qui  m'aiment  me  pardonneront  de  n'avoir  pas  fait 
ce  sacrifice  pendant  ma  vie  ;  mon  mari  vivait ,  et  je  ne  pou- 
vais disposer  que  de  ia  moitié  de  mes  biens. 

VI. 

Depuis  huit  ans,  la  vieille  gouvernanle  ne  bougeait  plus 
de  son  grenier.  Insouciante  comme  la  tombe  ,  Sarah  laissait 
moisir  les  meubles.  Ses  provisions  étaient  déposées  dans  un 
panier  qu'elle  reraontaitde  la  rueau  bout  dune  corde.  Quand 
le  panier  ne  descendrait  plus  ,  Sarah  serait  morte;  l'hôtel 
passerait  aux  hospices;  car  Sarah  en  est  sortie.  De  rien  elle 
retournera  à  rien.  Tous  les  trois  jours  un  seul  cire  la  visi- 
tait,  Rog;  non  le  Rog  d'autrefois .  vif  quoique  laid  ;  géné- 
reux quoique  sale  ;  mais  Kog  hideux  de  vieillesse  et  de  de- 
bauchc. payant  les  égaremens  de  sa  jeunesse  par  uneoreiile 
laissée  entre  les  dents  des  dogues  de  bouchers.  Il  grattait , 
et  on  avait,  tout  en  grondant ,  la  faiblesse  d'ouvrir.  Kt  une 
vieille  femme  sourde,  et  un  vieux  chien  aveugle,  et  un  vieux 
perroquet  muet,  avaient  quelque  contentement  à  se  trouver 
réunis. 


REVUE    DE    PARIS.  2-i  1 

Cne  brouille  assez  grave  avait  pourtant  compromis  cet 
accord.  Par  respect  pour  la  mémoire  de  ses  moitiés ,  Saral» 
voulut  un  jour  détacher  du  coude  Rog  le  collier  de  cuivre 
dont  il  traînait  ignominieusement  la  marque  et  les  armes 
dans  la  boue  îles  ruisseaux.  Rog  se  révolta  ,  Sarah  persista  , 
le  chien  la  mordit  et  s'enfuit  avec  le  collier. 

La  vieille  pleura  ,  non  de  la  douleur,  mais  de  l'ingrati- 
tude ,  —  son  seul  ami. 

Maintenant  transportons-nous  dans  l'un  de  ces  parcs  dont 
Londres  est  ombragé  .  reposons  nos  regards  sur  ces  bou- 
quets de  famille  qui  fleurissent  par  un  beau  soleil.  Portées 
dans  les  bras  de  leurs  bonnes  ,  de  petites  filles  ,  jonquilles 
vivantes,  se  balancent  au-dessus  du  champ  des  promeneurs. 
Et  c'est  un  ravissement  de  voir  à  hauteur  d'épi  celle  géné- 
ration qui  doit  fouler  celle  qui  la  porte  ;  de  voir  la  vie  mon- 
ter en  graine. 

Quel  accident  a  tout  à-coup  troublé  l'éternelle  tranquil- 
lité de  ces  parterres  ?  In  enfant  est-il  tombé  dans  l'un  des 
bassins  en  appelant  les  cygnes  ?  La  foule  s'accumule  sur  un 
point,  ce  point  grossit,  il  roule,  il  s'ouvre,  et  il  s'en 
échappe  un  chien  tirant  tantôt  par  la  robe,  tantôt  par  les 
manches,  mais  ne  lâchant  jamais  prise,  une  jeune  personne 
de  quinze  ans.  Des  coups  de  canne  pleuvent  sur  le  chien  ,  il 
secoue  ,  il  traîne  sa  proie.  On  l'en  détache  ,  il  la  reprend  et 
recommence.  Les  cris  de  sa  victime  en  lambeaux  ne  l'ef- 
fraient point.  On  se  lasse  de  le  battre,  lui  ne  se  lasse  point 
d'être  battu  ,  malgré  sa  tête  en  sang ,  ses  yeux  aveugles  qui 
pleurent,  ses  derniers  poils  qui  s'envolent. 

Un  cri  sort  de  la  bouche  de  celle  qu'il  oblige  à  ramper 
avec  lui.  Elle  a  lu  sur  le  collier  du  chien  ,  Rog  ;  —  elle  dit 
Rog!  —  et  Rog  lâche  aussitôt  les  vèlemens  qu'il  déchirait* 
et,  reconnu  et  appelé,  il  trace  en  courant  autour  de  celte 
voix  un  cercle  rapide  de  bonds ,  d'aboiemens  ,  de  frémisse- 
mens,  de  caresses,  et  puis  il  marche  devant  ,  et  on  le  suit  ; 
et  il  reprend  son  cercle  ;  et  encore  sa  marche;  à  chaque  pas 
il  tourne  sa  tête  aveugle. 

Et  la  foule  ne  sait  maintenant  que  penser  de  cette  auto- 
riié  du  chien  sur  la  personne  qui  le  suit  comme  un  enfant 
obéissant  suit  son  père. 

9  21 


242 


REVUE      I 


A  mesure  qu'on  avance,  la 
mémoire  des  traces  complètem 
là  une  enseigne  ,  là  un  ruisseï 

—  Ah  !  ah  !  c'est  Rog  qui  nu 
c'est  étrange,  il  aboie  de  la  m 
nuit... 

Elle  tira  le  cordon. 

—  Ma  bonne  maîtresse,  vo 
nez-vous  me  chercher  pour  al 

Sarah  avait  pris  Lucy  pour  m 
et  belle. 

Rog  se  jeta  sur  la  moitié  d'u 
Sarah  courut  lui  chercher  1'; 

VU 

Lucy  avait  été  enlevée  par  d 
duite  à  Sydney  ,  dans  la  IVouv 

VII 


D'après  le  testament  deladj 
vaient  apparten  là  celui  qui  i 
l'avait  retrouvée  ?  Rog.  —  A  R 
tress  Philipps.  Mais  Rog  pouva 
que  le  tribunal  seul  devait  déci 
chez  le  juge. 

Sarah  a  mis  sa  plus  belle  rc 


REVUE    DE    PARIS. 

—  Mon  vieux  Rog  ! 
Rog  aboie. 

—  Mon  vieux  compagnon!  voilà  l'enfant  de 
rellente  maîtresse  !  La  laisserons-nous  mourir  de 

On  nous  a  pris  ,  moi  dans  un  hospice,  toi  d; 
et  Ton  nous  a  donné  ici ,  à  toi  du  lait ,  à  moi  du 

Rog  aboie. 

Tu  n'es   qu'une   créature  sans  baptême,  c'est 
tu  n'es  pas  méchant  ,  quoique   un  peu  voleur.  Je 
ne,  mais  il  faut  rendre  tout  à  ta  petite  Lucy.    Qi 
de  cet  argent?  Du  pain,  tu  en  auras  toujours  ;  de 
ton  hiver,  toujours  ;  et  on  te  laissera  ton  collier, 

Rog  aboie. 

—  Puis  nous  allons  mourir.  Tu  as  douze  ans  ,  R 
bientôt  soixante;  tu  es  aveugle  ,  je  suis  sourde.  E 
fant ,  c'est  si  jeune ,  si  beau  ,  Rog  ! 

Lucy  passait  affectueusement  la  main  sur  la  té 
qui,  à  défaut  des  yeux,  promenait  son  flair  su 
douce  de  sa  jeune  maîtresse. 

—  Et  nous  quitterons  ce  vilain  grenier,  nous  de 
au  salon  ;  Lucy  reprendra  le  fauteuil  de  sa  mère 
fauteuil,  toi  entre  nous  deux  ;  et  cet  hiver,  frileux 
mon  vieux  Rog  ,  je  te  connais  ,  tu  te  fourreras 
cendres  tant  que  tu  voudras.  Et  je  ne  te  grondei 
Entends  tu,  Rog?  Tu  saliras  tant  qne  tu  voudra! 

Et  Rog  aboie  chaque  fois  queSarah  prononce  s< 

—  Viens,  Rog,  viens,  partons,  et  sois  gen 
monsieur  le  juge. 


244  REVUB    DF.    TA'US. 

—  Au  nom  du  Roi ,  cassons  le  testament  de  lady  Pbilipps, 
et  reportons  sur  miss  Lucy ,  comtesse  Pbilipps ,  tous  les 
biens  de  feu  sa  mère. 

—  Ajoutons,  comme  homme  et  non  comme  juge,  que, 
par  fidélité  à  la  chose  écrite,  et  par  respect  pour  la  volonté 
6acrée  de  ceux  qui  ne  sont  plus  ,  miss  Lucy  ,  comtesse  Pbi- 
lipps ,  doit  être  obligée  à  de  bons  traiteraens  enversce  cbien. 

Léoîï  GozLijr. 


LANE  RASÉ 


SAYNÈTE  (i). 


PERSONNAGES. 

PACO,  ! 

MBKADA,  }  paysans 

h.MUUCHADO,     \ 
Un  Chirurgien-barbier. 


PERSONNAGES. 

Un  Alcnde. 
Un  greffier. 
Un  Alguazil. 
Un  Ane. 


(Une  place  de  village.  A  droite  une  maison  aveo  une  boutiqu. 
de  chirurgien-barbier.) 

SCÈNE  re. 

Entrent    EMBUCHADO    et    LIBRADA,     portant    l'u*    u*E 
cruche,  et  l'autre  un    panier. 

LIBRADA. 

Paquillo  est  resté  en  arrière  ? 

EMBUCHADO. 

11  s'est  arrêté,  ce  me  semble,  à  l'entrée  du  village  pour  remettre 
un  de  ses  souliers  et  faire  boire  son  âne. 

(>)  Le  saynète  du  théâtre  espagnol  est  la  petite  pièce  qui  se  joue 
après  la  grande  pour  finir  le  spectacle.  Le  saynète  ne  prétend  point 
être  une  comédie,  il  n'oserait  même  pas  se  donner  pour  un  pro- 
verbe. 11  ne  veut  être  qu'une  farce  très-courte  ,  une  fo  lie  d'un  mo- 
ment. Il  n'aspire  qu'à  peindre  en  trois  ou  quatre  scène»  bouffonne, 
quelque  saillie  do  mœurs  bourgeoises  et  populaires 

9  21. 


246  REVUE     DE    PARIS. 

LIBRADA. 

Les  voici  qui  viennent  tous  les  deux,  Allons,  Paquillo ,  dépêche  • 
toi;  nous  t'attendons. 

SCÈNE   II. 
Les  Précédens.  Entre  PACO   menant   OS  aïe   chargé  de 

FAGOTS    SUR    LESQUELS    EST    ATTACHE    US    COQ. 
PACO. 

Est-ce  que  tu  as  déjà  vendu  tout  ton  air  ope  (') ,  Embuchado  ? 

EMBUCHADO. 

Pas  une  mesure  seulement. 

PACO. 

Et  toi  tes  fromages ,  ma  sœur  ? 

LIBRADA. 

Pas  davantage. 

PACO. 

Eh  bien!  voyons  à  qui  débitera  le  plus  vite  sa  marchandise. 

EMBUCHADO. 

Toyons.  Le  rendez-vous  comme  d'ordinaire  à  la  tarerne.  Mais  ne 
va  pas  te  laisser  attraper  au  moins  ,  Paco.  >iens,  Librada 

(Il  sort  avec  Librada.) 

SCENE  III. 

PACO  ,   SEUL. 

Tout  imbécile  que  je  suis ,  j'ai  la  bonne  habitude,  quand  le 
choix  se  présente,  d'attraper  mes  pratiques  plutôt  que  de  l'êlre  par 
elles.  Allons,  bourrique.  C'est  ici ,  je  crois,  que  demeure  le  chi- 
rurgien, et  l'on  m'a  dit  que  je  ferais  peut-être  affaire  avec  lui.  Holà, 

maître  ! 

le  barbier,  sortant  de  sa  boutique. 

Qui  m'appelle? 

PACO. 

Voyez  quelle  belle  charge  de  fagots   ! 

LE    BARBIER. 

Est-ce  te  faire  raser  que  tu  veux  ? 
(') Sirop  de  miel. 


REVUE    DE    IAHIS. 


247 


PÀCO. 
Non.  Vous  prenez  trop  cher.  Chei  nous  on  rase  à  deux  cuartos[l). 

LE    BARBIER. 

Eh  bien  !  que  souhaites-tu  ? 

PACO. 

Que  tous  m'achetiez  ce  bois  comptant.  C'est  un  bois  sec  et  ex- 
cellent. 

LE     BAP.BItr. . 

Il  n'y  a  pas  un  quart  d'heure  que  j'en  ai  acheté  six  charges,  et 
j'en  ai  la  pour  six  ans  ,  attendu  que  je  n'en  brûle  pas. 

PACO. 

Par  saint  Antoine  de  Padoue  ,  j'ai  du  malheur.  Vous  yen-ex  que 
si  je  me  mets  à  fabriquer  des  bandages,  personne  ne  Ta  plus  tou- 
loir  d'hernies. 

LE    BARBIER. 

II  faut  de  la  patience  en  ce  monde. 

PACO. 

Ce  n'est  pas  moi  que  je  plains,  surtout;  c'est  plutôt  mon  paiiTre 
Ane.  Il  marche  chargé  depuis  hier  soir.  Aussi  est-il  déjà  tout  en 
sueur. 

LE    BARBIER. 

Donne-lui  de  l'eau  ;  cela  le  rafraîchira  . 

PACO. 

Oui ,  et  il  y  gagnera  un  hoquet  dont  tous  ne  le  guérirei  pas  tous- 
raême  ,  si  habile  chirurgien  que  tous  soyez. 

LE    BARBIER. 

Est-ce  que  je  suis  le  médecin  des  ânes  ! 

PACO. 

Oh  !  tous  en  aTez  bien  soigné  quelques-uns. 

LE  BARBIER. 

Tiens  pourtant ,  si  tu  me  laisses  toute  la  charge  à  bon  compte, 
je  la  prends  pour  t'obliger. 

PACO. 
Ma  foi,  oui ,  je  tous  la  laisse  à  bon  compte. 

LE    BARBIER. 

A  combien? 

PACO. 

A  deux  piécettes  ! 

(')  Un  cuarto  fait  un  peu  plus  d'un  sou. 


243 


EEVUF.    DE    PARIS. 


LE  BARBIER. 

Jésus!  quelle  extravagance! 

PACO. 

Et  combien  donc  en  offrei-voiis  ? 

LE    BARBIER. 

Trois  réaux. 

PACO. 

Hombre  !  Est-ce  que  tous  vous  êtes  confessé  ? 

LE     BARFIER. 

Voici  dix  ans  qu'un  autre  paysan  me  vend  son  boii  an  môme  prix. 

PACO. 

Donnez-moi  au  moins  six  réaux. 

LE  BARBIER. 

Allons  ,  je  te  donne  trente  cuartos;  et  pour  te  montrer  que  je 
suis  rond  en  affaires,  je  t'arracherai  une  dent  par-dessus  le  marché. 

PACO. 

Si  vous  voulez  en  arracher  une  à  mon  coq  ,  je  vous  laisse  mes 
fagots  pour  rien. 

LE  BARBIER,    à   part. 

Oh  !  le  beau  coq  !  qu'il  est  gros  et  dodu  !  Il  faut  que  je  joue  un 
tour  à  mon  homme.  Voyons ,  parlons  sérieusement  :  veux-tu  une 
piécette  .  à  condition  ,  prends-y  garde,  que  la  charge  entière,  toute 
la  charge  sera  à  moi  ? 

PACO. 

D'accord.  Toute  la  charge  est  à  vous  moyennant  quatre  réaux. 
liions  ,  aider-moi  à  décharger.  Voici  le  coq  déjà  délié. 

LE    BARBIER. 

Allons  !  {Il  se  saisit  du  coq  et  le  jette  dans  la  boutique.) 

PACO. 

Gare  les  pieds  ! 

LE    BARBIER. 

C'est  bien.  Laisse  là  ce  bois,  je  le  rangerai.  Voici  ta  piécette  ; 
au  revoir  ! 

PACO. 

Kendez-raoi  le  coq. 

IT    BARBIER. 

l^ucl  coq? 

PACO. 

C«ltti  qui  était  avec  les  fagots. 


REVUE    DE    PARIS 
LE    BARRIER. 

Par  exemple  !  J'ai  acheté  toute  lu  charge  de  l'Ane.  I.ea  fagota  el 
la  coq  «ont  donc  à  moi  comme  à  toi  les  trente-quatre  cuarlos. 

PACO. 

Mais  c'est  une  coquioerie! 

LE  BARBIER. 

Effronté  que  tu  es  î 

PAro. 
Parla  Vierge  !  —  Je  ne  sais  qui  me  retient  !  —  Rendex-moi  le 
coq,  ou  bien...  Justice,  alcades,  alguaxils  ! 

SCÈNE  IV. 

l.ESpr.tCÉDEÎtS.ENTRENTL'ALCADE,  LE  GREFFIER  ET  l'A  LCIAZIL. 

l'alcade. 
Qu'y   a-t-il? 

LE    BARBIER. 

C'est  ce  malotru  qui  m'a  insulté. 

l'alglazïl. 
Seigneur,  le  faut-il  emmener    en  prison? 

l'alcade. 
Informons -nous  d'abord  du  cas. 

PACO. 

Seigneur  alcade,  voici  le  fait.  J'ai  rendu  au  chirurgien  uno 
charge  de  fagots  au  prix  de  trente-quatre  cuartos  ,  et  il  a  bien  le 
cœur  de  me  vouloir  prendre  pour  cette  somme  non-seulement  la 
bois,  mais  un  coq  que  j'avais  aussi. 

l'algiazil. 
Seigneur,  les  faut-il  amarrer  tous  les  deux  ? 

l'alcade. 
J'ai  justement  deux  oreilles,    ainsi  qu'il   convient  a  tout  hon- 
nête juge.  Celle-ci  a  entendu   ledemandeur^  cette  autre  écoute  le 
défendeur. 

le  barbier. 
Seigneur,  j'ai  bien  acheté  la  charge   tout  entière  :  le  coq   était 
attaché  sur  les  fagots,  les  fagots  et  le  coq  sont  donc  à  moi. 

l'alcade. 
A-t  il  effectivement  été  convenu  que  toute  la  charge  était  vendua 
pour  la  somme  stipulée? 


250  REVUE    DE    PARIS. 

PACO. 

Oui  ;  mais  considérez. .. 

L7ALCADE. 

Il  suffit.  Tu  n'as  rien  à  réclamer  outre  ta  piécette.  Le  chirurgien 
ayant,  de  ton  propre  aveu,  acheté  la  charge  entière  de  l'âne,  le  coq, 
qui  en  faisait  partie,  lui  appartient.  Qu'il  le  garde. 

LE    BARBIER. 

Seigneur  alcade,  mille  grâces  !  Vire  le  seigneur  alcade  ! 

PACO. 

A-t-on  plus  de  guignon  que  moi?  Pour  gagner  une  maudite  pié- 
cette ,  j'ai  perdu  une  charge  de  bois  de  six  arrobes  ,  et  un  coq  gros 
tomme  un  cheval. 

l'alcadb. 

Maître,  si  vous  en  avez  le  loisir,  vous  m'allez  raser  mainte- 
nant. Vous,  greffier,  je  vous  rejoindrai  tout  à  l'heure  au  marché  à 
la  viande.  [Il  entre  dans  la  boutique.) 

LE    GREFFIER. 

C'est  entendu.  —  Maître,  ne  m'oubliez  pas  au  moins  le  jour  où 
se  mangera  le  coq.  [Il  s'enta.) 

l'alguazil. 

Je  vous  le  souhaite  tendre,  que  vous  le  mangiez  bouilli,  frit  ou 
rôti.  [Il  s'en  va.) 

LE    BARBIER. 

Soyez  tranquilles  :  il  ne  vous  donnera  d'indigestion  ni  aux  uns 
ni  aux  autres.  (//  rentre  dans  la  boutique.) 

SCÈNE  V. 

PACO,    SEUL. 

Et  que  ce  soit  moi  Paco  qui  me  sois  laissé  prendre  ainsi  pour 
dupe!  Mais  par  le  manteau  de  perles  de  Notre-Dame-du-Sanctuaire 
de  Tolède,  la  chose  ne  finira  point  de  cette  sorte!  Je  m'en  vais 
chercher  Librada  et  Embuchado  en  la  taverne  ;  je  veux  qu'ils  trou- 
vent moyen  d'entrer  chez  ce  maudit  barbier  de  Satan,  et  qu'ils 
soient  témoins  de  la  vengeance  que  je  me  réserve. 


REVUE     DE     PARIS.  2,11 

SCÈNE  VI. 

(L'intérieur  de  la  boutique  du  barbier;  le  coq  »ur  une  table.  Un 
banc  i  gauche,  un  fauteuil  de  bois  au  milieu  de  la  salle.) 

Le  Barbier.  —  Entrent  EMBL'CHADO  et  LIBRADA,  cm  mou- 
choir  SIR    LA   BOUCHE. 

EMBL'CHADO. 

Maître,  Dieu  tous  garde! 

LE    BARBIER. 

Et  tous  de  même  ! 

LIBRADA. 

Ab  !  mon  Dieu  !  Mais  c'est  à  en  mourir  !  Je  n'en  puis  plus. 

LE    BARBIER. 

Que  lui  arrÏTe-t  il? 

EMBL'CHADO. 

C'est  une  rage  de  dents  qui  lui  Tient  de  prendre  subitement.  Voyez 
s'il  n'y  a  pas  moyen  de  la  calmer  un  peu. 

LIBRADA. 

Ab!  je  suis  morte.  Pour  Dieu,  seigneur  chirurgien,  nyei  pitié 
de  moi! 

LE    BARBIER. 

Allons,  soyez  raisonnable  ,  ma  fille.  Asseyez-vous,  et  tous  allez 
voir  comme  je  Tais  tous  débarrasser  de  cette  méchante  dent! 

LIBRADA. 

Vous  ne  me  ferez  point  mal  ! 

LE   BARBIER. 

Bien  au  contraire.  Je  tous  arracherais  aTec  la  dent  tout  un  côlé 
de  la  mâchoire  que  tous  ne  le  sentiriez  même  pas. 

EMBLCHADO. 

Vraiment  ! 

LIBRADA. 

Alors  laissez-  moi  attendre  un  peu  ;  si  la  douleur  ne  s'apaise  pas, 
nous  risquerons  l'opération.  (Ils  vont  s'asseoir  tous  les  deux  sur 
te  banc.) 


252  REVUE     DE     PARIS. 

SCÈNE  VII. 
Le*  Pbécédess  ;  entre  PACO  eh  milicie.t. 

PACO. 

Dieu  vous  garde,  mes  amis!  Le  maître  est?il  tu  logis  ? 

LE   BARBIER. 

C'est  moi-même.  Qu'y  a-t-il  pour  votre  service? 

embuchado,  las  à  Librada. 
C'est  ton  frère. 

librada  ,  bas  à  Embuchado. 
N'ayons  pas  l'air  surtout  de  le  connaître. 

paco  ,  à  part. 
Ah  !  voici  mon  coq  !  Pauvre  bête  ,  comme  il  me  regarde  arec  ami- 
tié !  —  Seigneur  chirurgien  ,  je  suppose  que  vous  rasez. 
le  barbier. 
Je  m'en  flatte. 

PACO. 
Vous  avez  la  main  légère  ! 

le  barbier 
Plus  légère  qu'une  tête  de  femme. 

PACO. 

Et  vos  rasoirs  sont-ils  bons  ? 

le  barbier. 
Ils  ont  meilleur  fil  encore  qu'une  langue  de  religieuse.  En  somme, 
est-ce  pour  vous  faire  raser  que  vous  Tenez? 

PACO. 

Justement.  Mais  je  voudrais  d'abord  saroir  combien  vous  mV- 
lez  demander  pour  me  raser  moi  et  mon  compagnon  ,  que  j'ai  laissé 
à  la  porte. 

LE  BARBIER. 

Vous  me  donnerez  douze  cuartos,  et  vous  serez  traités  de  main 
de  maître. 

PACO. 

C'est  bien.  Mais  vous  me  promettez  de  rater  mon  camarade 
comme  moi-même. 

LE   BARBIER. 

Je  m'y'engagi.* ,  cela  ya  sans  dire.  Asseyei-Tous.  Nous  allons 
fommeucer  par  vous,  n'est-il  pas  vrai? 


REVUE    DE    TARIS.  253 

PAC  >. 
A  la  bonne  heure.  ( //  ë' assied.)  Diable  ,  votro  fauteuil  est  tin 
peu  dur,  l'ami. 

T.F.  BARBIER. 

Vous  n'en  trouverez  guère  de  mieux  rembourrés  chez  aucun  d  • 
nos  confrères.  [Il  le  ruse.) 

PACO. 
La  serviette  n'est  pas  des  plus  blanches. 

LE  BARBIER. 

C'est  que  le  savon  se  fait  cher,  voyez-vous.  Et  de  Peau,  que  vou» 
en  semble? 

PACO. 

Elle  est  un  peu  chaude. 

I.E  RARBTER. 

Patience,  elle  se  refroidira.   Et  comment  trouvez-vous  le  ra- 
soir? 

PACO. 
A  vous  dire  vrai  ,  il  serait  plus  propre  à   scier  des  bûches  qu'n 
raser  un  chrétien.  —  Mais  ,  dites-moi ,  comment  se  fait-il  que  les 
mains,  des  barbiers  aient  toujours  une  telle  odeur  d'emplâtres? 

LE  BARBIER. 

Oh  !  cela  provient  du  grand  nombre  de  ceux  que  nous  appliquons 
sur  la  peau  crevassée  du  genre  humain. 

libradv  ,  bus  à  Emhuchado. 
Comme  il  rit  sous  cape  en  nous  regardant  ! 

emblciiado,  bas  à  Librada. 
11  nous  prépare  quelque  plat  de  son  métier. 

PACO. 

A  propos,  seigneur  chirurgien,  est-ce  que  les  coqs  sont  à  bon 
marché  ici? 

LE  BARBIER. 

Pas  trop.  Toutefois  celui  que  vous  voyez  là  ne  m'a  pas  coûté 
cher  ,  allez. 

paco  ,  à  part. 

Puisse-t-il  t'empoisonner  à  la  première  bouchée  que  lu  en  m.wr 
géras  ! 

LE  BARBIER. 

Vous  voici  expédié,  mon  brave.  Tenez ,  le  miroir. 

PACO. 
C'est  bien  ! 


2o4  REVUE    DE    PARIS. 

LE  BARBIEH. 

À  rotre  camarade  maintenant. 

PACO. 

Prenez  bien  garde,  mon  maître  ;  c'est  qu'il  a  !a  peau  délicate  et 
la  barbe  forte.  Ainsi  ménagez-le.  (  II  sort.  ) 

LE  BARBIER. 

Et  les  dents  ,  ma  petite  ? 

L1BRAD*. 

Mais  il  me  semble  qu'elles  me  font  moins  de  mal. 

(  Rentre  Paco  menant  fane  par  la  bride.) 

PACO. 

Allons  ,  maître  ,  voici  mon  camarade.  A  l'ouvrage  ,et  savonnez  - 
lui  bien  d'abord  la  moustacbe. 

LE   BARBIER. 

Que  signifie  cette  mauvaise  plaisanterie?  Je  ne  rase  point  de 
bourriques. 

rACO. 
Mon  cber  maître  ,  un  traité  est  un  traité  ;  tous  raserei  cette  bête 
tout  aussi  décemment  que  vous  m'avez  rasé  moi-même,  ou  voua 
aurez  avec  moi  un  bel  et  bon  procès. 

EMBCCHADO. 

Le  milicien  a  raison. 

L1BRADA. 

l.c  milicien  est  dans  son  droit. 

LE    BARBIER. 

Je  le  nie. 

PACO. 

Point  rlc  discussion.  Tous  avei  reçu  les  doute  cuartos,  ainsi  ra- 
sez-moi mon  camarade  sans  plus  tarder. 

LE    BARBIER. 

Vous  me  forcerez  à  quelque  sottise. 
p\co. 

Faites-en  une,  deux  ,  trois,  quatre  ,  autant  qu'il  vous  plaira  ; 
mais  mon  camarade  a  pavé  pour  qu'on  le  rase,  et  il  ne  sortira  point 
de  votre  boutique  à  moius  d'être  rase. 

LE    BARBIER. 

Gageons  que  si. 

PACO. 

Gageons  que  non,  barbier  de  Beltebutb  ! 


BfcWTJK    I)F.    PARTS.  253 

SCÈNE  VIII. 
Les  Précédess  ;   ektrent    l'Alcade,    le  6iimu1    l'Al- 

GUAZIL. 

l'alcade. 
Que  veulent  dire  tous  ces  cris  ? 

PACO. 

Seigneur,  je  rais  vous  conter  tout  ce  qui  s'est  passe. 

[Ih  parlent  Las  à  part.) 
le  barbier,  à  part. 
0  mon  saint  patron,  à  quel  piège  me  suis-je  {ris  là  !  Que  faire  u 
l'alcade  me  condamne  à  raser  cet  àne? 

l'alcade. 
Ces  deux  témoins  attestent  la  vérité  de  tons  ces  faits  ? 

LIBRADA    ET    EMBCCUADO. 

Oui,  seigneur  alcade. 

l'alcade. 
Et  toi,  tu  conviens  que  tu  t'es  engagé  à  le  raser  lui  et  son  ca- 
marade pour  douze  cuarlos? 

LE    BARBIFR. 

C'est  vrai;  mais  je  n'avais  pas  pu  supposer  que  cet  estimable  sol- 
dat avait  un  àne  pour  camarade. 

l'alcvde. 
Tu  avais  eu  tort. 

LE    BARBIER. 

Je  ne  rase  point  les  animaux. 

l'alcade. 
Il  t'en  a  passé  par  les  mains  plus  d'un  qui  n'avait  pas  les  oreil- 
les moins  longues  que  celui-ci. 

M    BARBIER. 
Mais  .. 

l'alcade. 
Oh  !  il  n'y  a  pas  de  mais  qui  tienne;  tu  ras  raser  l'Ane  comme 
tu  as  rasé  le  milicien  ,  ou  je  te  campe  en  prison. 

r-Aro. 
Oui,  seigneur  alcade,  il  faut  qu'il  exécute  le  traité. 

l'alcapk. 
Et  il  l'exécutera.  —  Allons,  mon  maître,  assjtz  de  façons!  Met- 


258  REVUE    DB     PARIS. 

ter  à  cette  bête  la  serviette  et  rasez-la  bref  et  bien,  ou  je  finis  par 
me  fâcher. 

LE     BARBIER. 

Seigneur... 

l'alcade. 
Alguaiil ,  saisissez-vous  de  cet  homme. 

LE    BARBIER. 

Arrêtez,  j'obéis.  —  0  barbiers ,  quel  affront  pour  votre  respecta- 
ble corps  ! 

l'alcade. 
Faites  asseoir  cet  âne. 

LE    BARBIER. 

Ceci  n'est  point  chose  facile. 

PACO. 

0  mon  Dieu,  il  restera  debout.  Il  n'y  tient  pas.  C'est  un  âne 
bon  diable  et  fort  accommodant. 

LE    BAP.BIER. 

Allons,  puisqu'il  le  faut.  (Il  noue  la  serviette  au  cou  de  l'âne)- 
Ah  !  barbiers,  barbiers,  qui  aurait  pensé  que  votre  science  devait 
être  un  jour  ainsi  déshonorée  par  mes  propres  mains? 

EMBCCHADO. 

Quel  amusement,  Librada  ! 

LIBRADA. 

C'est  à  s'en  pâmer  de  joie. 

l'alcade. 
Dites-moi,  milicien,  comment  votre  camarade  veut-il  l'eau? 

PACO. 

Je  ne  sais  pas  trop,  mais  le  maître  chirurgien  peut  le  lui  de- 
mander. 

le  barbifr. 
Il  dit  qu'il  la  lui  faut  tiède  comme  à  vous. 

PACO. 

Eh  bien  !  savonnez  lui  la  face  largement  afin  de  ne  lui  pas  laisser 
autant  de  barbe  qu'à  mui. 

LF    GREFFIER. 

Le  camarade  montre  les  dents. 

PACO. 

C'est  qu'il  se  meurt  d'envie  de  rire;  et  puis  c'est  afin  qu'on  lui 
fasse  mieux  la  moustache. 


KEVIJK     1)F     PAP.  15.  157 

BAABItl. 

Trouvez-vous  qu'il  ait  maintenant  sur  les  joues  assez  de  savon  ? 

l'ai  cade. 
Oui.  À  présent  n'allez  pas  lui  faire  de  mal  au  moins.  Prenez-moi 
votre  meilleur  rasoir. 

LE    BAI.BlEr. . 

Seigneur  alrade,  je  vais  me  servir  de  celui  avec  lequel  je  tous 
ai  rasé  tout  à  l'heure. 

l'alcade. 
Vous  avez  raison.  C'est  honorer  comme  il  convient  cet  honnête 
animal ,  et  lui  montrer  que  nous  le  traitons  en  vrai  magistrat. 

{Le  harhicr  commence  de  raser  l'âne ,  tjvi  fait  te  mou- 
linet avec  ses  oreilles,  hrait ,  se  démène,  et  rue  de 
son  mieux.  ) 

LE    BArtBlEïl. 

Quel  tapage  et  quelle  grimace  pour  un  premier  coup  de  rasoir, 
camarade  ! 

l'alcade,  has  à  Paco. 

Si  vous  m'en  croyez,  milicien,  vous  ne  pousserez  pas  l'épreuve 
plus  loin.  Le  gaillard  est  homme  à  faire  à  votre  âne,  en  lui  ratis- 
sant le  cou  ,  quelque  bonne  saignée  qui  mettrait  peut-être  les  rieurs 
de  son  côté. 

PACO. 

Le  conseil  est  prudent.  —  Allons ,  maître ,  c'en  est  assez  5  mon 
camarade  se  tient  pour  rasé  ,  et  nul  désormais  ne  doutera  de  votre 
talent.  Vous  avez  prouvé  par-devant  témoins —  et  j'en  prends  acte 
—  que  vous  étiez  un  excellent  barbier  de  bourriques.  Je  vous  re- 
commanderai au  marché ,  et  vous  aurez  par  privilège  la  pratique 
de  tous  les  ânes  barbons  de  la  Vieille-Castille. 

l'alcade. 

Voyons,  maître,  achevez  votre  besogne.  Vous  y  mettez  tant  do 
bonne  grâce,  que  c'est  plaisir  rie  vous  voir.  Prenez  votre  plat  à 
barbe  ,  et  lavez-nous  maintenant  le  menton  de  cette  bête.  Le  feu 
du  rasoir  lui  pourrait  enflammer  la  peau. 

LE    BAHBIER. 

Mais,  seigneur  alcade... 

l'alcatje. 
Vite  le  plat  à  barbe,  si  nons  n'aimez  mieux  vous  en  aller  avec 
mou  alguazil. 

9  22 


558  BEVUE    DE    PARIS. 

LE  BARBIER  ,    à   part. 

Maudit  alcade  des  ânes,  gare  à  tes  mâchoires  la  première  fois 
qu'elles  me  tomberont  sous  la  main  ! 

{Il  prend  le  plat  à  barbe  et  débarbouille  Cane,  qui  re- 
commence ses  grimaces  et  ses  ruades.) 
l'alcade. 
A  merveille,  maître,  à  merveille!  Pour  en  finir,  essuyei-lui 
gentiment  le  visage  avec  la  serviette,  et  souhaitei-lui  une  bonne 

Maté. 

paco  ,  reprenant  son  âne  par  la  bride. 

C'est  bien!  c'est  bien  !  Nous  vous  remercions  tous.  Nous  sommes 
tous  contens,  tous,  jusqu'au  coq  qui  rit  et  qui  ebante.  Regardei 
plutôt. 

le  barbier,  frappant  du  pied  et  jetant  la  serviette  à  terre. 

Mais  c'est  un  tour  infâme  que  vous  m'avei  joué  là  ! 

PACO. 

Ce  n'est  qu'une  bien  innocente  vengeance  de  l'escroquerie  de 
mon  coq. 

l'alcade. 
Milicien ,  que  dites-vous  là  ? 

PACO. 
Je  dis  qu'il  a  bien  gagné  mon  coq  et  ses  doute  cuartos.  Je  me 
déclare  satisfait,  car  j'ai  à  rire  pour  long-temps,  et  pour  plus  que 
je  n'ai  dépensé. 

LE    BARBIER. 

Comment  !  c'est  toi  qui  m'as  vendu  les  fagots  ? 

PACO. 

Oui,  moi-même!  Et  c'est  à  moi  que  tu  as  subtilité  le  coq ,  à 
moi-même ,  bien  que  tu  me  voies  à  présent  en  milicien. 

L1BRADA. 

Et  moi  je  suis  sa  sœur  Librada. 

EMBCCHADO. 

Et  moi  son  ami  Embucbado. 

l'alcade. 
La  singulière  aventure  ! 

LE    CREFF1ER. 

Faut-il  dresser  du  tout  procès-verbal? 
l'algua.xil. 
Faut-il  les  emmener  tous  en  prison  ? 


B  F.  VIT  F.    DF    PARIS.  259 

LE    BARBIER. 

0  honte  ineffable!  Que  moi  je  me  sois  ainsi  laissé  vilipender  par 
un  manant  ! 

PACO. 

0  barbiers ,  que  de  romances  impitoyables  vont  pleuvoir  sur 
tous  !  Ici  finit  le  saynète  ;  pardonnez  toutes  ses  fautes. 

DpN     ANTONIO     DE     LAS     FuENTtS. 


^ 


UN  SPECTACLE 

DANS  UN  FAUTEUIL  , 
PAR    M.    ALF.    DE    MUSSET     (*). 


Le  livre  de  M.  de  Musset  s'ouvre  par  une  préface  remar- 
quable. Il  y  plaide  sa  cause  avec  modestie  et  cependant  avec 
fermeté.  Il  détaille  très-bien  les  raisons  qui  poussent  à 
écrire  ,  et  il  en  tire  de  solides  argumens  contre  la  critique 
envieuse  qui  désole  aujourd'hui  notre  littérature.  En  un 
mot,  M.  de  Musset  est  beaucoup  plus  sage  qu'au  temps  où  , 
exaspéré  par  les  railleries  de  certains  de  ses  juges  .  il  s'ou- 
blia jusqu'à  ne  point  séparer  dans  le  châtiment  les  bons 
d'avec  les  méchans,  ce  qui  est  toujours  un  devoir,  même 
pour  la  race  colère  des  poètes. 

Il  est  plus  sévère  aussi  pour  lui-même.  Le  reproche  qu'il 
avait  repoussé  si  dédaigneusement ,  de  s'iuspirer  de  la  forme 
et  de  l'esprit  des  maîtres  ,  il  l'accepte  aujourd'hui  avec  une 
douceur  étrange  et  telle ,  que  le  voyant  si  modeste  ,  on  est 
tout  prêt  à  lui  remettre  sur  le  front  la  couronne  qu'il  en  re- 
tire. Ce  qu'il  a  bâti ,  il  le  renverse  de  sa  propre  plume.  11  ou- 
blie les  éloges  pour  ne  plus  se  rappeler  que  les  censures. 

Quand  un  écrivain  eu  arrive  tout"  d'un  coup  à  cette  difficile 

i 

1  Seconde  livraison. 


RKVLT     DE     PAÏlIS.  1    I  i 

franchise ,  ou  il  taille  une  plus  large  part  à  sa  vanité  sous  le 
manteau  de  la  modestie  ,  ou  il  sent  qu'il  se  condense  quelque 
chose  de  grand  dans  sa  lète  ,  un  avenir  qui  le  dispensera  dé- 
sormais de  revendiquer  les  douteux  triomphes  du  passé. 

Les  deux  volumes  dont  je  vais  parler  sont  remplis  d'un 
drame  en  cinq  actes  et  de  plusieurs  petites  pièces.  Par  mal- 
heur ,  ils  soulèvent  une  oiseuse  question  ,  à  savoir  qu'est-ce 
que  des  ouvrages  dramatiques  qui  ne  sont  pas  des  ouvrages 
dramatiques  ?  Qu'est-ce  que  des  comédies  qui  ne  sont  pas 
des  comédies,  puisqu'on  ne  peut  les  jouer,  et  qui  sont  ce- 
pendant des  comédies,  puisqu'elles  sont  jetées  dans  le  moule 
ordinaire  de  cette  forme  ? 

Les  pièces  de  M.  de  Musset  ne  peuvent  se  jouer  pour  deux 
raisons  :  d'abord  à  cause  de  l'irrégularité  de  leur  structure, 
ensuite  parce  qu'elles  développent  des  passions  générales  ou 
trop  personnelles.  La  discussion  justifiera  ,  en  le  rendant 
plus  clair  ,  ce  que  nous  venons  d'énoncer. 

La  forme  de  ces  drames,  il  suffit  de  les  lire  pour  s'en 
apercevoir  ,  est  étrangère  à  la  scène  française.  Je  ne  jugerai 
pas  l'auteur  la  poétique  de  Corneille  et  de  Racine  en  mains; 
mais  je  prendrai,  s'il  le  veut  bien,  le  nouveau  code  intro- 
duit par  notre  dernière  révolution  littéraire  ,  et  je  ne  doute 
pas  que  M.  de  Musset  ne  l'accepte  ,  vu  que  jusqu'ici  il  n'a 
rien  été  promulgué  de  plus  libéral  parmi  nous.  J'appelle  le 
nouveau  code,  les  préceptes  qui ,  sans  avoir  été  positivement 
formulés  et  réunis  en  corps  d'ouvrages  ,  ressorlent  néan- 
moins avec  évidence  des  récentes  teniatives  de  nos  auteurs 
au  théâtre.  Eh  bien  !  on  ne  voit  nulle  part  qu'ils  se  soient 
jamais  permis  ces  entrées  et  ces  sorties  sans  cause  et  sans 
lien,  ces  déplacemens  continuels  et  ces  milliers  de  scènes 
de  vingt  mots,  trois  caractères  frappans  des  œuvres  que 
M.  de  Musset  présente  aujourd'hui  à  notre  critique.  Beau- 
marchais ,  avant  M.  Victor  Hugo  ,  avait  donné  l'exemple 
d'une  pièce  en  quatre  actes.  MM.  Dinaux  et  Ducange  ont 
pu  partager  les  quatre  actes  en  huit  tableaux,  ou  plutôt  des 
quatre  actes  en  faire  huit  ;  le  public  a  consacré  ces  innova- 
tions. Désormais  c'est  chose  acquise.  Maisjfai  parlé  de  dé- 
placemens continuels  ;  et  en  effet  de  tous  les  vices  des  pièces 
de  M.  de  Musset  ,  celui-là  est  le  pire.  Il  ne  lui  sera  pas,  je 


502  Revue  de  paf.ts. 

crois ,  facile  de  se  justifier.  Voici  comme  un  écrivain ,  dont 
certainement  il  ne  récusera  pas  la  compétence  en  ces  ma- 
tières ,  M.  de  Vigny  ,  s'exprime  à  ce  sujet  dans  sa  traduction 
d'Othello  : 

«  C'était  la  première  fois  que  sur  la  scène  française  se 
»  faisaient  des  changemens  à  vue  au  milieu  d'un  acte  de  tra- 
it gédie;  avec  quelque  perfection  qu'ils  aient  été  exécutés,  j'ai 
»>  regretté  d'être  forcé  de  les  introduire.  Quoique  ce  soit  une 
»  liberté  de  plus  apportée  au  théâtre,  il  est  vrai  de  dii  e  qu'ils 
»  refroidissent  l'intérêt  en  ralentissant  le  mouvement  delà 
»  scène.  Je  crois  qu'il  faut  employerce  moyen  avec  niénage- 
»  ment  et  le  conserver  pour  les  rares  occasions  où  il  en  résulte 
»  une  beauté  ,  comme  celle  de  la  mort  de  Juliette  à  Vérone 
»  et  du  calme  de  Roméo,  qui,  à  Mantoue,  se  livre  à  des  rê- 
n  ves  de  bonheur.» 

Je  n'ignore  pas  que  M.  de  Musset  me  répondra  que  M.  de 
Vigny  s'est  bien  gardé ,  dans  la  Maréchale  d'Ancre,  de  prati- 
quer cequ'ilavait  posé  si  formellement;  mais  pour  tous  il  n'en 
restera  pas  moins  certain  que  l'observation  de  cette  note  est 
excellente  et  méritait  de  devenir  une  règle  plus  heureuse. 
Indépendamment  des  raisons  qu'allègue  l'écrivain,  on  doit 
ajouter  encore  que  de  celle  diversité  de  lieux  naii  lût  ou  lard 
une  fâcheuse  confusion  dans  l'esprit.  On  a  beau  s'appuyer 
sur  Shakspeare  et  les  Allemands  ,  fait-on  que  celle  mobilité 
6oit  convenable,  que  le  ciel  n'ait  point  départi  à  chaque  peu- 
ple un  différent  génie,  et  que  notre  goût  national  ail  fran- 
chement adopté  ces  libres  façons  du  drame  étranger?  On 
nous  accuse  peut-être  trop  légèrement  d'èire  capricieux,  et 
nous  sommes,  plus  qu'on  ne  pense,  rivés  à  toutes  les  vieilles 
habitudes  avec  lesquelles  nous  avons  grandi. 

Pour  ma  part,  ce  n'est  point  que  j'approuve  qu'on  ferme 
la  porte  aux  innovations.  J'ai  peur  de  la  routine  comme  tout 
le  monde.  Mais  je  voudrais  que  tout  mouvement  ne  fût  pas 
aussi  facilement  doté  du  beau  titre  de  progrès;  car  tout 
mouvement  n'est  pas  eu  avant.  On  peut  marcher  cl  re- 
caler. 

Tenir  compte  de  la  nature  du  pays  est  une  règle  essen- 
tielle pour  quiconque  entreprend  de  bAlir.  On  ne  réussit  bien 
qu'aux  choses  conformes  à  l'esprit  de  sa   foule.  Et  de  cette 


REVUE    DE    PARIS.  2G3 

variété  de  seniimens  est  justement  produit  ce  que  nous  voyons 
partout  de  variété  dans  l'unité. 

Lors  même  d'ailleurs  que  M.  de  Musset  contesterait  à  ces 
paroles  leur  justesse,  il  ne  niera  point,  j'imagine,  qu'il  ne 
faille  nu  moins  tenter  ces  progrès  dans  le  seul  champ  où  ils 
peuvent  germer  et  nous  être  de  quelque  utilité-  Je  ne  sup- 
pose pas  qu'il  prêche  pour  prêcher.  Or  donc,  que  fait-il  dans 
la  solitude  d'un  livre  ?  Comment  !  il  est  poète  dramatique,  et 
chaque  jouril  entend  crier  par  toute  la  critique, que  le  théâtre 
est  perdu,  que  nous  n'avons  plus  de  théâtre,  que  le  sceptre 
de  Corneille  est  à  prendre  !  que  sais-je  ?  Il  est  poète  drama- 
tique, et  il  n'étend  pas  la  main  pour  s'en  saisir  !  Il  ne  crie 
pas  à  son  tour  :  Non,  le  théâtre  n'est  pas  perdu  ;  tant  que  je 
vis,  le  théâtre  peut  vivre!  11  ne  crie  point  cela  ou  autre 
chose  :  et  quand  lui,  jeune  homme,  il  peut  évoquer  sa  pensée 
en  face  de  deux  mille  intelligences ,  la  draper  de  soie  et  de 
pourpre,  la  conduire  magnifiquement  à  tous  les  bruits  les 
plus  magnifiques,  au  bruit  de  l'orchestre,  au  bruit  des  ap- 
plaudisscmcns,  au  bruit  de  la  parole  humaine  !  quand  il  peut 
l'insinuer  par  tous  les  sens,  quand  il  peut  l'entourer  de  tou- 
tes les  maries,  quand  il  peut  la  faire  tonner  au  milieu  des 
lustres  et  d'un  millier  de  flambeaux  ,  lui,  ce  poète  dramati- 
que, il  s'enferme  dans  l'étroite  obscurité  d'un  1/1-80,  et  il 
espère  consommer  des  révolutions  qui  brisent  l'inflexible 
attache  d'un  peuple  à  ses  coutumes  ! 

Non,  cela  n  est  point  naturel.  Dieu  qui  donne  la  force  donne 
la  volonté.  Aussi,  avant  de  se  soumettre  à  composer  sesdra- 
mes  de  livres.  II.  de  llnaset  a  essayé  des  drames  de  théâtres. 
LaAuit  vônilirnnc ,  une  des  pièces  qui  font  partie  du  recueil, 
fut  jouée  sur  la  scène  de  l'Odéon  Si  je  rappelle  ici  la  chute 
du  jeune  poète,  ce  n'est  point  que  j'oublie  combien  son  talent 
a  de  charmes  et  quel  diamant  à  mille  éclairs  était  précisé- 
ment cette  légère  corné. lie  tifl  ec  l'ait,  par  malheur,  dit  le 
mot  de  toute  l'énigme.  Avec  ce  rail  seul,  on  peut  expliquer 
la  nouvelle  publication  de  M.  de  Musset. 

Cet  éehec  éprouvé  ,  il  ne  restait,  à  mon  sens ,  qu'à  opter 
entre  deux  partis  :  ou  renoncer  au  théâtre  ,  ou  se  représen- 
ter muni  de  meilleures  armes.  C'était  le  cas  de  prendre  pour 
devise  :   vaincre  ou  mourir  !    La   représentation   d'un  ou- 


234 


REVUE     DE    PARTS. 


vrage  dramatique  est  un  combat  où  le  poètea  pour  auxiliaire 
son  génie  ,  et  la  multitude  qui  l'écoute  pour  ennemie;  ceci 
ne  saurait  se  nier  .  L'admiration  nous  est  toujours  pénible  , 
à  nous  autres.  Nous  aimons  mieux  voir  tomber  que  s'élever 
celui  qui,  en  nous  réunissant  autour  de  sa  fantaisie  .  pro- 
clame par  cela  seul  qu'il  se  croit  supérieur  à  nous.  Assaut 
terrible,  il  est  vrai,  mais  dont  le  plus  fort  est  toujours  sûr 
de  revenir  vainqueur  !  Tempête  qui  se  brise  ou  vous  brise  ; 
mais  où  fuir  est  se  déclarer  vaincu  ,  et  où  a  fui  M.  de  Musset  ! 
L'aigle  a  fait  la  tortue ,  (  ar  évidemment  le  chemin  qu'il  a 
suivi  n'est  pas  le  chemin  logique.  On  s'essaie  d'abord  aux 
drames  de  livres  ,  puis  on  descend  aux  drames  véritables  , 
aux  seuls  drames  qui  soient  des  drames .  aux  drames  de 
théâtres.  Ainsi ,  Cromiccll  et  puis  Ilcniani. 

Or  donc  si  contre  l'avis  de  plusieurs,  M.  de  Musset  est 
certain  que  les  licences  qu'il  se  permet  dans  la  structure  de 
ses  pièces  sont  choses  salutaires  ,  ce  n'e>t  point  dans  un  livre 
qu'il  doit  les  exposer  et  les  défendre.  Tous  les  théâtres  lui 
sont  ouverts.  Il  n'en  est  pas  un  qui  ne  s'estimera  très-heu- 
reux de  donner  asile  aux  charmantes  et  gracieuses  filles  de 
son  imagination.  Qu'il  les  conduise,  ces  tristes  enfans  ,  mar- 
quées dans  leur  beauté  d'un  sceau  si  fatal,  qu'il  les  con- 
duise aux  épreuves  de  la  rampe  !  Jusque-là  nous  ne  pouvons 
que  blâmer  ;  le  succès  d'un  livre  ne  se  certifie  pas.  Bien  ac- 
cueilli des  uns  ,  il  est  repoussé  des  autres.  Ce  que  celui-ci 
adopte  ,  celui-là  le  blâme.  Une  pièce  de  théâtre  a  besoin  du 
baptême  de  la  foule. 

Quant  aux  scènes  décousues  ,  comment  en  serait-il  autre- 
ment avec  la  bonne  volonté  décidée  de  l'auteur  pour 
lui-même?  Quand  le  cadre  le  gène  .  il  brise  le  cadre.  11  n'ac- 
cepte du  vêtement  que  ses  grâces  et  son  ampleur,  et  jamais 
ses  difficultés.  Sa  peu  ée  va  sans  façon.  Si  penee  se  révolte 
contre  le  moule  d'acier  des  règles  tragique  s  .  où  cependant 
le  bronze  en  feu  du  superbe  Corneille  se  soumettait  bien  à 
descendre  !  Sa  pensée  élude  ce  qu'elle  ne  peut  franchir. 
Kile  est  rusée  au  lieu  d'être  habile,  et  parfois  même  ,  pous- 
sant l'insouciance  jusqu'à  dédaigner  la  ruse,  elle  avoue 
naïvement  son  impuis  aoce  ri  tourne  la  difficulté  en  chan- 
tant. 


RFVUE    DE    PARIS.  26i> 

Les  6cèncs  de  vingt  mois  et  U|  perpétuels  changcmens 
de  lieux  sont  une  conséquence  forcée  de  ce  système  commo- 
de. N'est-ce  pas  à  peu  de  chose  près,  et  dans  un  autre 
genre  ,  le  subterfuge  bâtard  de  quelques  écrivains  de  l'em- 
pire ,  qui,  s'étant  reconnus  incapables  de  construire  un 
vers,  et  curieux  néanmoins  d'être  pris  pour  des  poètes, 
inventèrent  la  prose  dite  poétique  ?  Ils  avaient  arraché  les 
épines  aux  roses.  Seulement  avec  les  épines  s'en  était  allé  le 
parfum. 

A  présent ,  si  nous  venons  au  fond  ,  j'ai  fait  observer  que 
la  seconde  raison  qui  rendait  M.  de  Musset  impropre  au 
genre  dramatique  ,  c'est  qu'il  développait  des  passions  gé- 
nérales ou  trop  personnelles,  et  par  conséquent  exclusi- 
ves. 

Il  est  inutile  que  je  répète  ce  que  j'ai  longuement  établi 
dans  un  précédent  article  :  Du  Tliéàtrc  et  des  Tlicûtres.  Cet 
article  ne  contient  que  notre  opinion,  bien  entendu  ;  mais 
enfin  au  livre  de  M.  de  Musset  nous  n'avons  pas  la  préten- 
tion d'adapter  une  autre  mesure  que  la  nôtre.  Nous  l'avons 
dit,  nous  ne  savons  nullement  ce  que  c'est  que  l'homme, 
mais  un  certain  homme  formulé  d'une  certaine  manière.  Or  , 
runtasio  est  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  général  L'auteur  nous 
le  représente  sceptique  et  capricieux  ,  mais  abstraction  faite 
des  lieux  ,  des  mœurs  et  des  idées  ;  de  telle  sorte  que  ce  per- 
sonnage vil  et  ne  vft  pas.  L'auteur  l'a  placé  à  Mantoue  ,  el  , 
pour  peu  qu'on  l'en  eût  prié ,  il  l'eût  transporté  à  Pékin. 
Le  pays  lui  est  très-indifférent.  Il  n'indique  même  pas  l'épo- 
que. Et  qu'on  juge  à  ces  échantillons  de  quel  poids  sont  à 
6a  balance  ,  religion  ,  patrie ,  lois  ,  préjugés ,  famille .  con- 
ditions, enfin  tout  ce  qui  fait  que  Pierre  n'est  pas  William  , 
que  Diego  n'est  pas  Isaac  !  M.  de  Musset  compte  parmi  ceux 
qui  sont  persuadés  que  «  le  cœur  humain  »  est  partout  le 
même,  qu'il  ne  pousse  pas  d'autres  cris  en  Chipe  qu'en  Ita- 
lie ou  en  France.  Un  père  est  un  père  ,  comme  un  fou  et 
un  fou,  et  ainsi  de  suite.  Mais  tel  est  l'empire  de  la  vérité, 
que  tout  en  fabriquant  cet  Italien  univer  el .  M.  de  Mu>«ci  a 
fait  un  Parisien,  et  |e  dirai  plus,  un  Parisien  du  Café  de 
raiù.  Je  suis  sûr  qu'il  ne  me  démentira  pas  ;  d'ailleurs  se 
comédie  est  là.  Et  bien  plus  encore  ,  M.  de  Musset  qui  est 
9  23 


ibD  REVCE     DE    PARIS. 

homme  de  talent,  sans  savoir  peut-être  à  quel  instinct  ar- 
tiste il  obéissait ,  M.  de  Musset  dans  cette  généralité  déjà 
moins  vague  ,  a  choisi  ,  choisi  si  bien  ,  qu'il  est  enfin  arrivé 
à  se  peindre  lui-même.  A  travers  les  vapeurs  ,  on  aperçoit 
quelque  chose  d'individuel  et  de  vrai  qui  touche  et  qui 
émeut.  C'est  ce  quia  fait  le  succès  de  Fantasia,  qu'il  n'en 
doute  pas. 

Ainsi  ses  personnages  ne  sent  jamais  eux,  ils  sont  lui. 
Voilà  comme  s'explique  ce  que  je  disais  plus  haut,  que  M.  de 
Musset  développait  des  passions  générales  ou  personnelles. 
Ou  il  dessine  dans  le  vide  et  laisse  flotter  les  contours ,  ou  il 
précise  ,  et  alors  c'est  sa  forme  qui  apparaît ,  qui  saillit.  La 
surface  de  toutes  ses  figures  est  inconsistante,  le  fond  seul 
où  il  s'incarne  résiste. 

Mais  de  celte  fureur  de  généralisation  naît  le  mépris  de 
l'histoire,  comme  de  ces  envahissemens  de  l'analyse,  la 
monotonie. 

Et  mieux,  pour  ces  écrivains  l'histoire  n'existe  pas;  car 
qu'est-ce  que  l'histoire ,  sinon  la  constatation  plus  ou  moins 
autheniique  de  l'état  physique  et  moral  des  individus  dans 
tel  pays  et  à  telie  époque  ?  Par  exemple  ,  M.  de  Musset  fera 
mourir  du  poison  André  del  Sarto  ,  qui  est  mort  de  la  peste  ; 
témoin  son  drame.  Se  gênerait-il  davantage  s'il  avait  besoin 
que  César  périt  dans  i\u  bain  ,  Cléopâtre  d'un  coup  de  poi- 
gnard ou  d'une  fièvre?  Je  ne  sais,  mais  toujours  est-il  cer- 
tain que  s'il  se  gênait ,  ce  serait  de  sa  part  pure  civilité.  Rien 
ne  l'y  oblige  ,  et  il  marche  dans  les  plus  agréables  doctrines 
du  monde  ,  où  prendre  ses  aises  est  la  première  loi. 

Aussi  lui  devons-nous  savoir  un  gré  infini  qu'il  ait  bien 
voulu  consulter  l'histoire  de  Florence  avant  d'écrire  son 
drame  de  Lorenzaccio.  Si  sa  peine  eût  été  plus  complète  , 
certes  notre  plaisir  eût  été  plus  grand  ;  mais  enfin  la  concus- 
sion est  de  quelque  importance.  Les  faits  matériels  ont  été 
presque  respectés.  L'auteur  n'a  point  mis  un  Rorgia  à  la 
place  d'un  Nédicis;  les  François  ne  dominent  pas.  ce  sont 
bien  les  Espagnols.  Ses  Médicis  pourraient  être  plus  vrais. 
Laurent  est  défiguré.  On  en  peut  écrire  autant  des  faits  mo- 
raux, l'importante,  l'cssculielle  partie  de  l'histoire,  l'ame 
de  l'histoire.  On  oublie  ,  en  général ,  trop  aisément  que  l'his- 


Rrvrr.  nr  pat.  is.  207 

toire  est  composée  de  faits  el  d'idées,  et  qu'il  n'est  pas  moins 
ridicule  de  prêter  à  Henri  IV  une  colonne  de  journal  de  la 
veille  ,  qu'il  ne  le  serait  de  le  coiffer  d'une  perruque  à  la 
Louis  XIV.  Dieu  maintient  une  étroite  et  irréprochable  har- 
monie entre  les  idées  et  les  faits,  comme  entre  les  principes 
et  les  conséquences.  Altérer  l'idée  est  pis  encore  que  d'alté- 
rer le  fait.  Je  n'aime  donc  pas  les  républicains  de  M.  de  Mus- 
set ;  ils  sentent  trop  le  93  français.  Il  est  une  vérité  dont  il 
faut  bien  se  pénétrer ,  si  l'on  ne  veut  s'égarer  à  chaque  page 
de  l'histoire ,  à  savoir  que  la  langue  ,  qui  est  le  signe  de  l'i- 
dée, a  varié  par  conséquent  comme  l'idée.  Les  mots  ressem- 
blent aux  chiffres,  qui,  sans  changer  de  configuration, 
changentde  valeur  selon  leurposition.  Ainsi  selon  les  temps, 
les  mots  ont  eu  divers  sens. 

Dans  ce  drame  en  cinq  actes  ,  ainsi  que  dans  ses  autres 
pièces,  et  généralement  dans  tout  ce  qu'il  a  écrit ,  M.  de 
Musset  se  montre  plus  philosophe  que  poète  ,  c'est-à-dire 
qu'il  se  renferme  dans  l'analyse  incessante  de  ses  propres 
6entimens.  Il  les  partage,  et  prêle  tantôt  les  uns  ,  tantôt 
lei  autres,  aux  différens  êtres  de  son  imagination  ;  mais 
c'est  toujours  lui  qu'il  réfléchit.  Fantasio  est  le  miroir  de 
fia  gaieté ,  Pordican  de  sa  sentimentalité,  Lorcnzaccio  de 
sa  misantropie. 

Je  n'entends  pas  dire  cependant  que  ce  procédé  exclue  la 
poésie.  Byron  a  bien  prouvé  le  contraire.  Lara,  Conrad, 
Childe-IIarold  ,  don  Juan  ,  n'est-ce  pas  toujours  Byron  ?  Mais 
il  est  un  autre  genre  de  poésie  plus  pur  et  plus  puissant ,  il 
faillie  dire  ,  puisqu'il  rayonne  au  lieu  de  refléter,  puisqu'il 
crée  au  lieu  d'analyser.  Telle  est  la  poésie  de  Shakspearc  , 
par  exemple.  Othello  n'est  pas  Shakspeare  ,  Macbeth  non 
plus  ,  Ha  miel  non  plus,  le  roi  Léar  non  plus.  Lara,  Conrad  , 
Childe-Harold  et  don  Juan  sont  frères  ,  tandis  que  rien  n'est 
moins  parent  que  Léar  et  Macbeth,  qu'IIamlet  et  Othello. 
Ce  que  je  dis  de  Shakspeare,  on  peut  le  dire  de  M.  Victor 
Hugo.  On  ne  trouve  un  trait  de  lui  dans  aucune  de  ses  figu- 
res ,  et  toutes  ses  figures  ont  celle  opulente  variété.  Uernani 
diffère  de  Triboulet ,  comme  Triboulel  de  Didier,  comme 
Didier  de  Gilbert ,  comme  Gilbert  de  Gennaro.  Poésie  supé- 
rieure ,  je  le  répète  ;  poésie  plus  riche  et  plus  féconde  ,  poésie 


163  REVUE     DE    PARIS. 

universelle,  éminemment  propre  à  toutes  les  affections,  les 
intimes  et  les  extérieures ,  les  personnelles  et  les  étrangè- 
res ;  poésie  née  surtout  pour  le  théâtre ,  où  les  teintes  .  pour 
être  senties ,  ont  besoin  d'être  tranchées  .  et  où  la  pensée  ne 
vit  qu'à  la  condition  de  pierre  ou  de  chair  ,  pour  ainsi  parler. 

Personne  n'ignore  quelle  haine  Byron  portait  à  Sbakspeare. 
Chose  facile  àexpliquer?Cette  haine  avait  pour  caosel'impos- 
sibilité  où  le  noble  lord  s'était  surpris  de  riencomposer  pour 
la  scène.  11  sentait  qu'un  drame  dans  les  conditions  voulues 
était  une  entreprise  au-dessus  de  ses  forces,  et  cet  esprit 
malade  qui  avait  trouve  le  vide  des  choses  humaines  et  n'a- 
vait pas  les  divines  pour  consoler  ses  amertumes  ,  devenait 
furieux,  sentant  que  jusqu'au  génie,  tout  ici-bas  était  frappé 
d'imperfection.  Partout  cette  sombre  pensée  le  poursuivit. 
En  vain  le  monde  retentissait  de  sa  gloire;  il  avait  trouvé 
un  nouveau  poème  épique .  et  il  disait  que  ce  n'était  rien,  et 
il  pensait  au  drame.  En  vain  Dante  lui  souriait  et  lui  tendait 
les  bras,  toujours  il  croyait  entendre  rire  le  fantôme  du  vieux 
William,  toujours  il  essayait  de  la  corde  qui  ne  rendait  pas 
de  sons  sur  sa  lyre. 

El  qui  n'en  pouvait  pas  rendre  !  car  cet  ordre  de  passions 
est  exclusif.  Les  plus  minces  intelligences  pénètrent  Shak- 
speare.  Mais  pour  entendre  Byron  .  un  certain  travail  sur 
soi-même  est  nécessaire  .  que  peu  d  hommes  ont  fait  et  même 
sont  capables  de  faire.  Byron  gronde  et  éclate  sur  de  hau- 
tes montagnes  inaccessibles  aux  pieds  du  vulgaire.  Ceux  qu1 
gravissent  jusque  là  sont  des  comtes  Manfred.  Us  ont  usé 
leur  jeunesse  dans  la  science  et  dans  le  plaisir.  Cette  étoffe 
légère,  ils  l'ont  noircie  à  ces  deux  flammes  si  cruelles  et  si 
douces  !  Us  ont  voulu  tout  connaître  et  tout  pouvoir.  Leurs 
yeux,  pendant  les  longues  nuits,  ont  interrogé  vainement  les 
paisibles  étoiles  qui  ne  répondent  pas.  Us  sont  descendus 
dans  les  problèmes  les  plus  sombres  H  le;  plus  périlleux;  ils 
ont  jugé  tout  ce  qu'ils  auraient  dû  simplement  craindre  el 
adorer;  ils  ont  lutté  avec  le  doute,  et.  faibles  orgueilleux 
qu'ils  sont,  ils  se  sont  pris  aux  progrès  de  leurs  propres  so- 
phisme*. Us  ont  été  Us  douions  d'eux-mêmes.  Leur  œil  émoussé 
à  force  de  contemplations  ne  s'abaisse  plus  devant  le  bien  ni 
le  mal.  Bien  et  mal  sont  des  ombres  qu'ils  insultent  en  j 


REVUE    M    PARIS. 

sant,  et  s'il  leur  arrive  encore  d'applaudir,  c'est  au  crime 
qu'ils  applaudissent.  La  seule  joie  qui  leur  reste,  est  de 
chanter  la  douleur  qui  les  ■  •mporlc! 

One  voulez-vous  que  la  foule  comprenneà  cesraffinemens  ? 
Cette  poésie,  espèce  de  vautour  qui  ronge  un  foie  toujours 
renaissant,  l'étonné  d'abord  et  bientôt  l'a  fatiguée.  Or  la 
poésie  n'est  dramatique  que  si  elle  est  à  la  portée  du  peuple. 
Il  n'était  pas  plus  dans  l'essence  de  Byron  de  composer  des 
drames,  qu'il  n'est  dans  la  nature  des  oiseaux  d'enfanter 
des  poissons.  M.  de  Musset  qui  me  parait  avoir-  ni  lui  quelques 
germes  des  passions  qui  ont  fait  du  noble  lord  un  poète  aussi 
distingué  et  aussi  individuel,  par  cela  seul,  M.  de  Musset  ne 
réussira  jamais  dans  le  genre  dramatique,  où  toujours  peut- 
être,  ainsique  Byron,  il  voudra  aller  cueillir  ses  succès.  Chose 
bizarre  que  nous  n'aimions  que  ce  qui  ne  nous  aime  pas  !  que 
nous  ne  cherchions  que  ce  qui  nous  fuit  ! 

I  n  des  moindres  défauts  de  l'analyse  appliquée  à  ce  scep- 
ticisme, disons  le  mot,  est  de  répandre  sur  tous  les  person- 
nages une  singulière  teinte  d>;  monotonie  et  de  tristesse.  En 
examinant  l'ouvrage  de  Bf.  de  Musset,  un  critique  nous  as- 
sure que  l'auteur  enveloppe  ;on  monde  d'un  voile  de  beauté. 
Dussé-je  paraître  sévère,  j'avouerai  que  si  le  voile  est  beau, 
c'est  eomine  le  linceul  qui  cache  une  jeune  Hiie.  Ouand  on 
lit  M.  de  Musset,  le  cœur  saigne  perpétuellement  sous  des 
griffes  de  fer.  On  éprouve  je  ne  sais  quelle  pitié  mêlée  d'hor- 
reur, comme  lorsque  l'on  entend  des  lèvres  de  quinze  ans 
vomir  des  obscénités. 

Tout  en  blâmant  M.  de  Musset, on  voit  que  je  ne  le  rabaisse 
pas.  J'ai  soin  de  saluer  son  talent  avant  de  me  permettre  de 
le  réprimander.  C'est  qu'en  effet,  malgré  toutes  ces  ombres, 
il  luit  quelque  chose  au  fond  de  ses  œuvres  C'est  une  lu- 
mière triste,  mais  qui  attire.  C'est  une  voi*  qui  souvent  ré- 
pèle, mais  qui  a  aussi  ses  émotions  à  elle,  et  qui,  quand  elle 
le  veut,  ébranle  bien  douloureusement  notre  mauvaise  na- 
ture. Autrefois  on  n'aurait  pas  compris  un  livre  semblable 
venant  d'un  jeune  homme.  Il  faut  en  vérité  nos  temps  d'a- 
narchie ,  de  doutes  et  d'ambitions  déeues  ,  pour  s'expliquer 
tant  de  sécheresse  avec  une  verve  si  abondante,  tant  d'in 
crédulité  à  côté  de  tant  de  poésie  et  de  bonne  foi! 
»  23. 


270 


REVUE    DE    PARIS. 


Ce  penchant  à  tout  souiller,  parce  que  tout  nous  a  man- 
qué ou  a  paru  nous  manquer,  on  le  respire  particulièrement 
dans  le  Lorcnzaccio.  Les  belles  phrases  y  sont  jetées  avec  « 
amour  ,  le  style  en  est  vif  et  toujours  courant,  les  images 
radieuses  y  éclatent  çà  et  là.  Mais  le  thème  philosophique 
pourrait  être  mieux  choisi,  ou  demeurant  tel,  pourrait  ne 
pas  conclure  à  des  vérités  si  désespérantes .  si  ce  sont  des 
vérités ,  ce  qu'à  Dieu  ne  plaise  !  Le  personnage  principal  de 
M.  de  Musset  est  un  jeune  homme  qui  éludiaitses  livres  dans 
la  solitude  et  ne  voulait  du  monde  ni  gloire  ni  honneurs. 
Voici  qu'un  jour  il  apprend  qu'un  sien  cousin  ,  de  nom  d'A- 
lexandre de  Médicis  ,  avait  été  fait  duc  de  Florence ,  sa  pa- 
trie, par  l'empereur  Charles-Quint  d'accord  avec  le  pape 
Clément,  ce  monstre  opprimait  cruellement  le  nouveau 
peuple  jeté  entre  ses  serres.  Un  seul  cri  s'élevait  de  la  cité , 
et  c'était  un  cri  de  malédiction.  Laurent  de  Médicis  aban- 
donne ses  livres  et  se  présente  à  la  cour.  Le  tyran  était  bien 
gardé.  Pour  le  tuer  plus  sûrement,  il  renouvelle  la  ruse 
de  Brutus  ;  mais  au  lieu  de  faire  le  fou  ,  il  fait  le  làohe  et  le 
débauché. 

11  n'est  personne  de  nous  qui  ne  connaisse  le  Fiesque  de 
Schiller.  Mèmeest  la  fable.  Gênes  est  opprimée  parles  Doria; 
un  parti  considérable  médite  leur  ruine;  mais  le  chef  qu'ils 
ont  choisi  se  plonge  dans  les  fêtes  ,  et  loin  de  souger  à  sau- 
ver sa  patrie ,  il  s'est  déclaré  l'ami  et  le  compagnon  des  op- 
presseurs. Enfin  il  se  dévoile. 

Je  ne  veux  point  donnera  entendre  que  M.  tic  Musset 
s'est  inspiré  du  drame  Allemand.  En  général  on  doit  être 
sobre  de  ces  accusations,  et  je  n'adresserai  point  à  l'auteur 
un  reproche,  que  la  coïncidence  des  sujets  traités  nesuûit 
peut-être  pas  pour  justifier. 

ÎV'olre  intention  est  seulement  de  tirer  quelques  instruc- 
tions de  la  comparaison  des  deux  ouvrages.  La  première  , 
c'est  que  Schiller  qui  n'est  pas  un  poète  de  Vèco.'e  intime  ,  a 
créé  dans  le  comte  de  Fiexqup  un  véritable  Italien;  tandis 
que  M.  de  Musset,  dominé  par  l'habitude  de  développer  son 
individualité,  et  par  conséquent  de  sonder  les  replis  da 
cœur  et  de  se  livrer  h  If  mélnphvsiquc  et  à  l'analyse,  a  des- 
tiné un  caractère  qui  ne  s'est    pas  vu  fi  M  se  verra  jamais 


RFvrp.   ni    pu  "21) 

sous  le  ciel  ardent  de  l'I'alic.  Les  passions  «lu  Midi  agissent 
et  ne  raisonnent  pas.  Mlles  ne  se  p|aÎMBl  point  à  se  nour- 
rir de  leur  douleur  et  à  en  faire  un  ahirac  où  elles  plongent 
sans  cesse,  pour  en  rapporter  sans  cesse  de  nouveaux  | 
textes  aux  imprécations  et  à  l'examen.  Si  elles  souffrent , 
elles  jettent  un  seul  cri ,  triomphent  ou  meurent.  Pour  avoir 
mal  employé  son  talent  .  II.  de  .Mu-set  est  tombé  dans  une 
faute  où  Schiller,  grâce  à  M  n-veu  e  nature  allemande  , 
eût  été  bien  plus  excusable  de  donner  ;  mais  l'un  marchait 
sur  son  terrain,  et  l'antre  s'écartait  de  celui  seul  où  il  pourra 
lot  ou  tard  porter  de  dignes  fruits. 

Une  seconde  observation  mettra  également  en  évidence 
la  différence  des  principes  philosophiques  des  deux  poètes. 
Il  s'agit  du  dénoùment  de  la  tragi-comédie  de  leurs  deux 
Brutus.  Fiesquene  souille  point  sa  main  du  meurtre  d'un  pa- 
rent ,  il  renverse  le  trône  des  Doria,  en  plein  jour  .  à  la  tête 
du  peuple  ;  et  son  projet  accompli .  il  repousse  loin  de  lui  le 
futil  manteau  .  dont  jusqu'à  ce  terme  sa  prudence  avait  cru 
devoir  s'envelopper.  Dans  M.  de  Musset,  au  contraire,  il 
arrive  une  chose  ridicule  et  atroce.  Le  pauvre  Lorcnzaccio 
tue  lâchement  son  cousin  de  Médicis  ,  et  quand  vient  l'heure 
de  dépouiller  le  vice  qui  cachait  sa  véritable  figure,  il  se 
trouve  que  ce  vice  est  inhérent  à  sa  chair ,  et  que  l'un  em- 
porte l'autre  par  lambeaux  ;  il  se  trouve  qu'en  jouant  avec 
la  lâcheté  ,  Lorenzaccio  est  devenu  lâche  avec  la  débauche  , 
qu'il  est  devenu  débauché;  avec  le  mépris  de  la  famille  et  de 
le  patrie  qu'il  ne  sent  plus  qu'indifférence  pour  les  baisers 
de  sa  mère  et  haine  pour  l'honneur  de  sa  ville.  De  telle  sorte 
qu'il  n'est  plus,  comme  il  le  dit  fort  bien,  qu'une  «  machine 
a  meurtre  »,  un  assassin  vulgaire,  un  hommequi  a  borné  tout 
son  effort  au  moyen  ,  et  ne  peut  pousser  son  regard  jusqu'à 
quelque  but  au-delà.  Je  ne  prétends  pas  dissimuler  qu'il  n'y 
ait  dans  tout  cela  une  certaine  puissance  de  tristesse  et  de 
déd  ain.  Mais  e'e>t  employer  l'art  comme  les  aspics.  Il  règne 
une  désolation  profonde  dans  tout  ce  drame  ,  et  son  dénoù- 
ment qui  lui  a  été  reproché  à  cause  de  son  vague  et  de  son 
apathique  horreur,  m'a  paru  beau  en  raison  justement  de 
ce  jeune  homme  dont  la  tête  est  mise  à  prix .  et  qui  n'a  plu* 
la  force  d'avoir  peur  ,  et  qui  s'en  va  ,  ses  maius  encore  rou- 


572  BEVUK    DE    PARIS. 

ges  de  sang,  chercher  la  mort  qu'il  n'a  pas  le  courage  de 
fuir.  M.  de  Musset  a  rendu  avec  un  réel  talent  l'affaisse- 
ment subit  d'un  ressort  qui  a  été  tendu  trop  long-temps. 

On  ne  blâmera  pas  la  critique,  je  suppose,  d'établir  une 
aussi  grande  solidarité  entre  l'artiste  et  les  ombres  de  son 
œuvre.  Quand  l'artiste  crée  ,  il  y  aurait  injusticeà  le  rendre 
responsable  des  maximes  et  des  gestes.  Mais  quand  il  ne 
fait  qu'analyser  ,  chaque  parole  et  chaque  action  acquiert 
une  importance  dont  il  doit  compte  à  la  société.  Voici  pour- 
quoi de  mémoire  d'homme  nul  n'a  imputé  à  crime  au  su- 
blime Shakspeare  les  perfidies  d'iago  et  les  assassinats  de 
Macbeth  ou  les  terribles  sentences  de  Richard  III.  Comme 
aussi  tout  le  domaine  de  la  pensée  s'est  justement  et  sou- 
dainement élevé  contre  les  coupables  chimères  de  lord 
Byron.  Dans  la  voix  tonnante  du  peuple  il  est  toujours  quel- 
que vérité  ,  altérée  peut-être,  mais  à  coup  sûr  digne  d'être 
méditée.  Aussi  ce  nétait  pas  sans  raison  qu'on  accusait  le 
sombre  poète  de  s'être  fait  un  jeu  des  larmes  et  de  la  beauté 
flétrie  des  femmes  ,  et  qu'on  ne  repoussa  pas  avec  indigna- 
tion les  bruits  calomnieux  qui  répandaient  que  pendant  ses 
voyages  il  avait  trempé  ses  mains  dans  le  sang  de  plusieurs 
hommes.  Pourquoi  sir  Walier  Scott  n'encourut-il  jamais  ces 
soupçons  monstrueux?  Avait-il  moins  abusé  ,  en  écrivant, 
des  femmes  trahies  et  de  meurtriers  poétiques. 

M.  Alfred  de  Musset  est  un  des  poètes  les  plus  remarqua- 
bles de  notre  époque.  ÏN'os  censures  n'ont  été  si  fortes  que 
parce  que  nous  lui  avons  accordé  plus  d'importance.  II  serait 
heureux  qu'il  rentrât  dans  les  véritables  voies  de  son  talent , 
et  que  las  de  fouiller  cette  mort  des  sentimens  et  des  idées  , 
dans  laquelle  jusqu'ici  il  n'a  découvert  que  le  doute  et  le 
désespoir,  il  voulût  enseigner  à  sa  poésie  la  prière  et  la  ré- 
signation ,  ces  deux  secondes  robes  d'innocence  !  Il  est  un 
seul  port  où,  après  les  tempêtes  du  monde,  le  génie  s'abrite 
et  se  relève,  c'est  Dieu.  Les  lèvres  qui  savent  ce  mot .  en  sa- 
vent plus  que  les  savons.  Dieu  est  l'abime  qu'il  faut  à  ces  hau- 
tes etpâles  intelligences  qui  ont  essayé  de  toutes  les  immen- 
sités des  hommes,  et  qui  les  ont  trouvées  toutes  si  petites!  Dieu 
seul  ne  ment  pas.  Parti  de  la  religion  ,  lorsqu'on  a  bien  erré 
de  passion  en  passion,  comme  de  désert  en  désert,  on  revient 


I  |    V  .    i.      DK     PAKIS. 

toujours  se  heurter  à  la  pierre  d'une  église.  C'est  par  là  que 
nous  entrons  dansle  monde, c'est  parla  que  nous  en  sortons. 
Alors  seulement  on  comprend  combien  sublimes  et  vraies 
sont  ces  paroles  du  Christ  :  «  Bienheureux  ceux  qui  pleurent, 
parce  qu'ils  seront  consolés  !  »  Quand  Michel-Anfjc  Buona- 
rotli  eut  atteint  le  comble  de  son  art,  l'ennui  le  prit  Au 
termede  l'humanité ,  il  rencontra  le  néant  et  Dieu.  Il  choisit 
bien  et  mourut  bien. 

Louis  de  Maynard. 


*H* 


CHRONIQUE  DE  PARIS. 


—  10  AOUT  ,    SUITE.   

—  Dieu  merci,  la  politique  sérieuse  n'est  point  du  ressort  de 
notre  chronique  ;  autrement,  je  serais  bien  marri,  d'avoir  à  tous 
entretenir  en  détail  des  débats  de  la  nouvelle  chambre. 

Nouvelle  encore  ,  cela  tous  plait  à  dire.  On  nous  l'avait ,  en  ef- 
fet, promis.  On  nous  avait  gravement  annoncé  une  chambre  élé- 
gante et  bien  mise  ,  une  chambre  en  gants  jaunes  ,  lorgnant  les  tri- 
bunes galamment,  une  chambre  nouvelle  enfin  ;  mais  il  n'en  est 
rien.  Cette  chambre  n'a  rien  de  nouveau  ,  je  vous  assure.  Elle  a 
remis  H.  Dupin  sur  le  fauteuil  delà  présidence  ;  elle  écoute  encore 
magnanimement  Tieunet.  C'est  touj0urslâ  même  chambre  que  de- 
vant ;  c'est  tout  un  ! 

Cette  chambre  a  d'ailleurs  vériGé  déjà  ses  pouvoirs  et  les  a  ju- 
gés la  plupart  suflisans.  Elle  s'est  constituée  ;  la  voilà  bien  et  dû- 
ment représentation  nationale.  A  la  bonne  heure.' 

La  seule  discussion  qui  Mtégayë  un  peu  ses  séances  de  la  se- 
maine dernière  ,  a  été  elle  ou  M.  Thiers  a  saisi  aTec  tant  dà  pro- 
pos ,  pour  déclarer  qu'il  ne  souffrirait  jamais  qu'on  lui  donnât  de 
démenti ,  le  moment  même  où  il  Tenait  de  lui  en  être  administré  une 
derai-douiaine  coup  sur  coup. 

—  Le  suicide  semble  être  Traiment  une  sorte  de  choléra  pour 
Taris  cet  été.  A  quelles  causes  attribuer  cependant  toutes  ces  morts 
Tolontaires  dont  le  chiffre  grossit  chaque  jour?  Ce  ne  peut  être 
seulement  à  1  influence  atmosphérique,  bien  que  cet  orage  inces- 
sant qui  pèse  sur  nous  depaig  trois  mois  on  ait  sans  doute  déter- 
miné quelques-unes.  .Mais  l'influence  morale  qui  arme  tant  de 
malheureux  contre  eux-mêmes  el  Ici  fait  se  ruer  furieusement  sur 
leurs  éj.ees  ,  quelle  est  elle   donc  ?  D'où  souffle  ce  Tent  funeste  qui 


HE  VU  F.    DE    PARIS.  275 

asphyxie  l'ame,  qui  la  force  de  s'ouvrir  une  porte  par  où  elle  t'é- 
chappe de  ce  monde? 

La  Gazette  mi'dicale  a  déclaré  ces  jours  derniers  le  suicide  épi— 
démique  ,  sinon  contagieux  ,  et  a  prescrit  contre  son  invasion  une 
hygiène  préventive  dont  je  suspecte  fort  l'efficacité.  Allez  ,  mes- 
sieurs lf  s  docteurs ,  vous  n'y  voyez  pas  plus  clair  à  ce  choiera  nou- 
veau qu'à  celui  de  1 83?  !  \ous  ne  le  guérirai  pas  davantage. 

Ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  d'ailleurs  que  l'humanité  est  en  butte 
à  ce  mal  ;  mais  autrefois,  du  temps  qu'il  y  avait  encore  des  croyan- 
ces, une  religion,  il  y  avait  aussi  des  traitemens  contre  lui.  C'é- 
tait Dieu  qui  était  le  médecin.  Se  sentait-on  atteint ,  on  s'en  allait 
à  l'église  prier  Dieu,  et  Dieu  vous  disait  le  remède  !  Et  il  vous  en- 
voyait aux  hôpitaux,  où  l'on  soignait  les  malades  lassés  de  la  vie  : 
ces  hôpitaux  ,  c'étaient  les  cloîtres. 

"Voyez  si  l'on  se  tue  autant  là  où  ces  hospices  des  âmes  ,  si  ébran- 
lés qu'ils  soient ,  sont  toutefois  demeurés  debout  ! 

A  Madrid,  où  chancelle  déjà  la  foi  pourtant  ,  il  y  eut  un  sui- 
cide l'an  dernier  ;  mais  c'était  chose  presque  sans  exemple.  Les 
Yoltairiens  crièrent  bien  à  la  vue  de  cette  mort  que  l'Espagne  com- 
mençait à  se  civiliser  ;  mais  les  vieux  chrétiens  s'elfrayèrent  et  près» 
sentirent  tristement  la  ruine  prochaine  de  leur  culte  et  de  leurs 
autels. 

Que  voulez-vous  ?  C'est  le  sort  du  siècle!  On  ne  croit  plus  en 
rien  ,  ni  en  Dieu  ,  ni  en  la  royauté  ,  ni  en  l'amour  ,  pas  même  en  la 
liberté!  Il  y  en  a  qui  cherchent  comment  finira  le  monde  !  Eh 
bien!  toute  foi  éteinte,  ce  sera  peut-être  par  ce  dégoût  de  la  vie 
devenu  général  et  invincible  ,  par  un  suicide  universel  ! 

Ne  vous  étonnez  donc  pas  qu'on  se  tue  maintenant  à  Paris  ,  plus 
qu'ailleurs  et  plus  que  jamais!  N'est-ce  pas  à  Paris  surtout  que 
l'incrédulité  règne,  que  l'cgoïsme  est  sur  le  trône  ,  que  le  désor- 
dre moral  est  au  comble  ?  Et  le  mouvement  de  cette  anarchie  est 
incessamment  progressif;  il  y  a  plus  de  suicides  cette  année  que 
l'année  dernière  !  th  bien  ,  c'est  que  cette  année  est  plus  mauvaise 
et  plus  démoralisée;  voilà  tout. 

Et  vous  dites  que  Ton  se  tue  par  vanité  !  qu'on  est  entraîné  dans 
l'abîme  par  une  sorte  de  vertige  que  vous  donne  la  séduction  de 
l'exemple.  Dites-vous  cela  séiieusement  ?  Quoi  !  ces  quelques  pau- 
vres poètes  qui  se  sont  noyés  ou  asphv\ies  récemment  auraient 
donc  voulu  seulement  singer  l  scousse  et  Lebras  !  Mais,  vous  n'y 


276  REVUE    DE    PARIS. 

songez  point.  Quand  on  en  vient  à  se  cû-truire  soi-même,  «liez, 
on  ne  met  là  ni  instinct  d'imitation  ,  ni  amour-propre.  On  est  pous- 
sé ,  malgré  soi ,  dans  le  gouffre  ,  on  y  tombe. 

Ensuite  que  ,  les  corps  revomis  par  les  flots  ,  et  portés  à  la  Mor- 
gue ,  vous  trouviez  des  vers  dans  la  poclie  du  poète  !  quVst-ce  que 
cela  prouve?  Vous  trouvez  aussi  des  billet*  protestés  dans  celle 
du  banquier  ;  c'est  que  la  poésie  était  l'état  de  l'un ,  comme  la 
banque  celui  de  l'autre. 

Poète  ou  banquier,  voyez-vous,  ricbe  ou  pauvre,  on  se  lue, 
parce  qu'on  est  ruiné  corps  est  bien  ,  corps  et  ame!  parce  qu'on 
n'est  retenu  par  nul  espoir  et  nulle  crainte  d'une  autre  vie  !  parce 
qu'on  n'a  foi  qu'au  néant  !  parce  qu'on  est  frappé  d'un  mal  contre 
lequel  il  n'y  a  plus  de  remède  ni  de  refuge  ici-bas  ! 

L.    L. 

L'ÉGLISE  DE  SAINT-DENIS  ET  M.  DEBRET. 

Il  devient  manifeste  par  mille  preuves  que  nous  sommes  et  sur- 
tout que  nous  touchons  à  une  époque  d'art.  Les  esprits  se  sentent 
entraînés,  quoi  qu'ils  en  aient,  vers  les  traditions  nationales 
qu'on  s'efforce  de  renouer.  L'élan  est  tel,  qu'il  cntiaine  a  l'heure 
qu'il  est  les  individus  et  les  peuples.  Le  roi  des  Belges  lait  entre- 
prendre en  ce  moment  la  publication  de  toutes  les  vieilles  chroni- 
ques des  Pays-Bas  ,  et  M.  Guizot  est  au  moment  de  publier  le 
prospectus  d'un  travail  magnifique  de  réédification  appliquée  à 
l'histoire,  à  la  littérature,  à  l'architecture,  à  la  peinture,  i 
l'héraldique,  à  la  numismatique  ;  enfin  ,  à  l'art  sous  toutes  ses 
faces  ,  durant  les  dix-septième  ,  seizième  ,  quinzième  et  qua- 
torzième siècles ,  c'est-à-dire  durant  les  époques  modernes  les 
plus  fécondes  en  merveilles. 

Ce  mouvement  général  est  certainement  fort  beau  ,  et  il  prouve 
que  la  société  est  lasse  de  se  quereller  pour  de  pauvres  passions, 
de  pauvres  intérêts,  de  pauvres  personnes;  mais  il  n^us  semble 
que  le  gouvernement  ,  qui  revendique  en  tout  ceci  ,  il  faut  en 
convenir,  une  nolle  initiative,  devrait  prendre  garde  à  une  chose. 
Ces  apprêts  d'un  nouveau  siècle  de  Médicis  et  d'Anne  de  Bretagne, 
qui  les  a  sollicités,  préj  ares,  obtenus  ?  A  coup  sûr  ,  ce  ne  sont 
pas  ces  littérateurs  et  artistes  de  l'empire,  qui  ont  passé  leur  vie 
à  raturer  ,  gâcher,  ciseler,  mouler,  dessiner  du  grec  et  du  romain, 


REVUE    DE    PARIS.  277 

qui  ont  pétitionné  publiquement  contre  1a  nouvelle  école,  et  in- 
trigué sourdec.ent  contre  tout  ce  que  les  ateliers  et  la  preste 
nourrissent  de  jeune  et  de  chaud. 

L'idée  qui  s'empare  aujourd'hui  du  gouvernement,  et  qui  l'in- 
téresse ajuste  titre,  a  long-temps  couvé  sous  les  jeunes  fronts  de 
ce  siècle  ;  elle  s'est  fait  jour  par  le  papier ,  la  toile  et  le  marbre  , 
sous  les  feux  croisés  des  bombardes  impériales;  il  suit  de  là  que 
ceux  qui  ont  préparé  le  mouvement  ,  peuvent  seuls  le  féconder  et 
le  conduire,   (jui  plante  l'arbre,  le  cultive! 

El  comment  voudrait-on  qu'il  eu  fût  autrement?  Est-il  raison- 
nable de  penser  que  ceux  qui  ont  passé  leur  vie  à  repousser  une 
idée  ,  l'adoptent ,  la  caressent  comme  leur  progéniture  ?  Cela  ne  se 
peut  pas.  S'ils  l'embrassent,  ils  l'ttoufferont.  l)ue  le  gouvernement 
y  regarde. 

Je  vous  en  donne  pour  preuve  M.  Debrct  ,  qui  s'intitule,  je 
crois,  directeur  de  l'École  des  beaux-arts,  et  qui  passe  en  ce 
moment  à  Saint-Denis,  comme  les  Danois  n'y  passèrent  pas  au 
dixième  oie». Le,  et  les  Allemands  au  douzième.  Le  directeur  des 
beaux-arts  est  chargé  de  restaurer  l'église.  En  vérité,  nous  n'en 
revenons  pas.  Un  homme  de  l'empire  restaurer  l'église  de  Saint- 
Denis!  Fasse  encore  si  c'était  la  Bourse  ,  le  Palais-Royal  ou  la 
Madeleine  ;  mais  l'église  de  Saint-Denis  !  monsieur  le  directeur 
des  travaux  publics  n'y  a  certainement  pas  songé! 

D'abord  ,  il  est  clair  que  ce  travail  doit  mortellement  ennnyer 
M.  Debrtt.  Consumer  ses  idées  ,  ses  méditations,  ses  jours  ,  ses 
nuits,  à  rajuster  des  vitraux,  à  reconstruire  des  ogives,  à  re- 
mettre en  pied  un  monument  élevé  au  milieu  des  ténèbres  et  de 
la  barbarie  du  moyen  âge  ,  c'est  comme  si  l'on  cl.argeait 
AI.  ttienne  de  faire  une  édition  de  Sbakspeare. 

Ensuite  ,  il  n'est  pas  moins  clair  que  M.  Debret  doit  être  dé- 
pourvu des  connaissances  spéciales  indispensables  à  une  pareille 
entreprise.  L'art  du  moyen  âge  n'a  pas  encore  sa  poétique;  son 
Aitruve  n'est  pas  né  ,  à  moins  qu'un  grand  poète  ne  consentit  à  le 
devenir.  L'artiste  est  donc  obligé  de  suivre  la  poésie  des  cathédra- 
les à  la  piste  ,  d'épeler  lettre  par  lettre  à  son  alphabet  monu- 
mental ,  et  de  lui  arracher  son  secret,  comme  le  derviche  arrache 
la  sainteté  a  Dieu  ,  par  la  méditation  et  la  patience.  Or  ,  il  est 
clair  que  M.  Debret  ne  s'est  pas  fait  derviche  en  ceci;  méditer  pour 
si  peu  ,  sa  dignité  de  directeur  des  beaux-arts  y  eût  été  compro- 
y  24 


278  KF.VUZ     DE    PARTS.  v 

mise.  Il  n'y  a  donc  vu  que  de  la  pierre  ,  du  marbre  et  dn  bois  à 
fouiller,  dans  un  sens  ou  dans  un  autre,  et  il  s'est  mis  à  l'œuvre 
avec  dégoût  probablement,  avec  indifférence  sans  aucun  doute. 

Rien  ne  serait  comique  ,  si  ce  n'était  si  grave  et  si  affligeant, 
comme  cette  restauration  de  M.  Debret.  Il  a  retrouvé  quantité  de 
délicieuses  sculptuies,  de  menuiseries  charmantes,  et  il  a  marié 
1e  tout  avec  des  panneaux  massifs  et  cairés  ,  comme  on  en  fait  à 
toutes  les  portes  des  magasins  du  boulevard.  Ce  n'est  pas  tout 
encore  j  pour  conserverie  bois,  dit-il,  il  a  enduit  ces  détails,  si 
tiélicats,  si  frêles,  si  gracieux  d'une  triple  et  quadruple  couche  de 
mastic  ,  ignoble  pommade  qui  gâte  des  chefs-d'œuvre  sortis  victo- 
rieux de  leur  lutte  avec  cinq  siècles. 

L'empire  avait  aussi  restauré  Saint-Denis  ;  il  y  a  deux  portes 
latérales  chargées  de  couronnes  civiques  et  de  chimères  ,  entre  des 
encadremens  gothiques  ;  mais  M.  Debret  a  surpassé  tout  cela.  Il 
faut  voir  les  beaux  vitraux  bleus  et  jaunes,  dont  il  a  rempli  tous 
les  jours  î  II  faut  voir  une  chapelle  dédiée  à  la  Vierge  ,  au  sommet 
de  l'Eglise ,  et  où  l'imagination  de  M.  Debret  a  étalé  ses  riches- 
ses. Figurez-vous  des  pilastres  du  quatortième  siècle  ornés  comme 
les  colonnes  que  vous  avez  vues  chez  Yéry  ;  un  plafond  chargé  de 
ces  médaillons  ridicules  comme  il  y  en  a  au  Gymnase;  une  balus- 
trade en  fonte  ,  contournée  dans  le  goût  de  la  régence  ;  nn  ensem- 
ble d'ornemens  plutôt  byzantins  que  gothiques  ;  plutôt  turcs  que 
byzantins,  et  de  ce  turc  comme  on  en  dessine  au  Marais.  En  vérité, 
quand  on  est  au  milieu  de  ces  choses-là  ,  on  cherche  Dufrène  e* 
les  trois  sultanes. 

Nous  adjurons  monsieur  le  directeur  des  travaux  publics,  au  nom 
de  toutes  les  grandes  idées  qu'il  prend  à  tache  de  réaliser ,  défaire 
le  voyage  de  Saint  Denis  ;  cela  ne  lui  coûtera  pas  deux  heures  ,  et 
cela  sauvera  un  magnifique  monument.  Est-ce  qu'on  laissera  donc 
tout  ce  qui  nous  reste  de  cet  inépuisable  moyen  âge  à  la  merci  du 
premier  architecte  qui  se  trouvera  revêtu  de  fonctions?  Mais 
31.  Guizot,  qui  est  certainement  l'homme  de  France  qui  s'entend 
le  mieux  en  choses  d'histoire,  vient  de  nommer  une  commission 
d'hommes  spéciaux  pour  dos  travaux  d'histoire.  11  ne  croit  pas  ,  lui, 
qu'il  suffise  de  prendre  le  premier  venu  et  de  lui  dire  :  allez'  Il 
choisit  les  ouvriers  de  son  œuvre,  et  il  fait  bien.  Pourquoi  donc 
une  entreprise  aussi  grave  que  la  restauration  d'une  église  gothique 
n'a-t-elle  pas  donné  lieu  à  la  formation  d'un  comité?  Croit-on  que 


REVUE     DE    TARIS.  27f»> 

ce  soit  chose  bien  facile!  Nous  ne  craignons  pas  de  dire  qu'il  n'y 
a  pas,  dans  toute  la  France  ,  un  seul  homme  capable  d'improviser 
en  ces  matières. 

Que  monsieur  le  directeur  des  travaux  publics  veuille  donc  y 
songer.  Il  s'agit  des  richesses  architecturales  de  la  France.  Son  goât 
et  son  devoir  sont  en  gage  :  qn'il  les  retire  !  G. 

—    17    AOUT.    — 

Quelques  distractions  quasi-politiques  ont  détourné  peut-être 
par  momens  nos  dernières  chroniques  de  leur  but  tout  pacifique- 
ment littéraire  ;  surveillons-nous  bien  à  l'avenir,  afin  de  ne  nous 
plus  laisser  fourvoyer  en  ces  tristes  excursions,  et  ne  songeons  dé- 
sormais qu'à  solder  exactement  ce  que  nous  devons  d'arrérages  à  noa 
théâtres  cl  à  nos  livres. 

La  chef-d'œuvre  de  Sponlini  s'est  produit  mercredi  dernier  à 
l'Opéra  devant  une  assemblée  assez  nombreuse  pour  laisser  croire 
qu'il  ne  faut  nullement  désespérer  chez  nous  du  sentiment  musical; 
car  la  salle  était  pleine,  et  cependant  l'affiche  n'avait  promis  ni  dé- 
cors, ni  costumes  nouveaux.  C'est  donc  seulement  à  L'importance. 
de  l'ouvrage  et  au  talent  de  la  jeune  cantatrice  quidevails'y  mon- 
trer,qu'il  est  juste  d'attribuer  cette  fois  l'honorable  empressement 
du  public. 

La  Vestale  appartient  à  l'ancienne  école  allemande.  Le  style  en 
est  large  et  pompeux  ,  la  mélodie  épique  et  solennelle  comme  dans 
Gluck,  et  cependant,  a  L'emploi  déjà  plus  fréquent  du  rhylhme  ,  à 
certaines  formes  encore  inusitées,  à  des  lueurs  inconnues  qui  éclai- 
rent l'horizon  ,  on  prévoit  que  l'astre  de  Rossini  va  poindre  et  se 
lever  bientôt. 

La  Vestale  est  une  oeuvre  de  transition  ;  c'est  en  quelque  sorte 
la  chaine  harmonieuse  qui  lie  à  Gluck  Rossini  et  son  école.  Avec 
un  génie  incontestablement  supérieur,  Sponlini  a  fait,  il  y  a  trente 
ans,  ce  que  Mever-Beer  vient  d'essayer  aujourd'hui.  Donc  ,  entre 
Gluck  et  Rossini,  la  Vestale;  entre  Rossini  et  le  grand  musicien 
à  venir,  Robeet-l^Diaui.i  . 

Tout  le  premier  acte  de  la  Vbstale  est  rempli  de  fraîcheur  et  de 
pureté.  La  pensée  en  est  constamment  chaste  et  naïve;  les  chœurs 
mélancoliques  des  jeunes  prétresses  exhalent  des  paifums  qu'.n 
dirait  puisés  aux  sources  de  Virgile. 

Toutefois,  soit  a  cause  de  la  profusion  du  récit  déclamé,  soit  à 


280  REVUE    DE    PARIS. 

cause  de  l'absence  totale  de  ce  qu'on  appelle  maintenant  situation 
dramatique ,  cet  acte ,  malgré  les  beautés  dont  il  abonde ,  et  en  dé- 
pit de  tout  le  saint  encens  qu'on  y  respire,  loin  de  ravir  et  d'eni- 
vrer les  spectateurs,  a  paru  ne  produire  sur  eux  qu'un  médiocre 
effet.  En  revancbe,  l'air  agitato  du  second  acte  et  toute  la  scène 
qui  le  précède  ,  ont  éleclrisé  la  salle  entière  ;  c'est  que  c'est  bien  là 
de  la  musique  chaude  et  entraînante;  c'est  que  ce  morceau  d'élan 
inspiré  se  peut  dignement  comparer  à  la  grande  scène  d'Agathe  dans 
Freyscuutz.  Quant  au  finale  du  même  acte,  le  mérite  en  est  trop 
unanimement  reconnu  pour  qu'il  soit  nécessaire  de  le  démontrer. 
Pour  moi ,  je  ne  sais  point  en  musique  d'effet  plus  puissant  et  plus 
irrésistible  que  celui  de  ce  chœur  qui  prend  sur  l'air  déclamé  du 
grand-prêtre.  C'est  un  ravissement  universel,  et  dont  personne 
n'essaie  de  se  défendre,  lorsque  ce  chant  précipité  s'élance  tout-à- 
coup  bondissant  de  rhythme  et  de  mesure,  et  jaillit  du  récitatif 
comme  un  ruisseau  des  flancs  de  la  montagne. 

La  marche  funèbre  est  d'un  beau  caractère  antique.  Les  trom- 
bonncs  qui  soutiennent  ce  chœur  plaintif  et  lamentable  ,  ont  un  ac- 
cent qui  glace,  et  rappellent ,  quant  à  l'effet,  ceux,  que  Mozart  a 
placés  sous  le  plain-chant  de  son  commandeur. 

C'est  ainsi  que  procédaient  les  grands  maîtres ,  toujours  puissans 
et  sublimes  sans  effort  et  avec  simplicité.  Mais  de  tels  moyens  sont 
devenus  difficiles  depuis  que  nos  compositeurs  ont  si  imprudemment 
abusé  de  la  force  instrumentale. 

Mllf  Falcon  a  bien  su  traduire,  dans  son  rôle  de  la  Vestale,  ce 
caractère  à  la  fois  rêveur  et  passionné  dont  l'expression  est  si  belle 
dans  la  musique.  Elle  a  dit  en  inspirée  le  magnifique  agitato  de 
l'air  du  second  acte  ;  mais  où  elle  a  surtout  été  admirable  .  c'a  été 
dans  le  cantabilc  qui  suit.  Cette  belle  mélodie  l'avait  émue  au 
point  que  ,  vers  la  fin ,  ce  n'était  plus  seulement  sa  voix  ,  mais  bien 
aussi  ses  yeux  qui  pleuraient,  ou  plutôt  c'était  toute  son  amc. 

Les  mouvemens  de  la  Vestale  sont  généralement  pris  a\ec  trop 
«le  lenteur  :  il  en  résulte  que  le  grand  finale  ,  malgré  l'effort  de  tou- 
tes les  voix  du  chœur  et  de  l'orchestre  ,  n'a  point  encore,  à  l'Opéra, 
l'effet  qu'il  a  dans  certaines  villes  d'Allemagne,  où  les  ressources 
instrumentales  sont  bien  moindres.  Il  importe  cependant  qu'à  ce 
théâtre,  où  la  mise  en  scène  est  en  si  grand  honneur,  on  ne  né- 
glige point  la  fidélité  de  l'exécution  musicale  ,  cette  partie  essen- 
tielle de  l'art. 


REVIîK     Dl    PAr.îS.  281 

Ce  n'est  pas  que  cette  fois  M.  Duponchel  se  soit  trop  évertué  i 
rafraîchir  ou  à  remettre  à  nnif  le9  costumes  de  ses  sénateurs  et  de 
ses  guerriers.  Mais  Dieu  me  garde  de  lui  chercher  querelle  à  ce 
propos  !  Si  quelque  chose  doit  demeurer  incomplet  dansLA  Vestalb 
que  ce  soit  la  toge  de  ses  Romains,  plutôt  encore  que  sa  musique. 
Je  consentirais  bien  volontiers  à  ce  qu'on  attachât  une  bandelette 
de  moins  à  la  tête  d'aruspice  de  M.  Pouilley,  pourvu  qu'on  me  res- 
tituât rigoureusement  la  pensée  de  Spontini. 

Nourrit,  qui  rapportait  de  nos  départemens  les  couronnes  qu'il 
lui  fallait  pour  son  triomphe  de  la  Vestat.b,  n'a  point  fait  défaut  à 
son  beau  talent.  lia,  selon  sa  coutume  ,  chanté  purement  et  joué 
avec  verve.  Il  est  seulement  fâcheux  que  ,  durant  son  absence,  il 
n'ait  point  été  doublé  par  M.  I.afont,  dans  ce  rôle  de  Licinius 
comme  il  l'a  été  dans  un  bon  nombre  d'autres.  L'unique  tort  de 
Nourrit,  sur  la  scène,  est  peut-être  l'ampleur  de  son  embonpoint. 
Or,  en  toute  pièce  où  M.  Lafont  lui  a  été  substitué,  Nourrit  rede- 
vient irréprochable  sous  ce  point  de  vue.  M.  Lafont  est  d'un  bien 
utilejseeours  à  son  chef  d'emploi;  il  lui  est  un  fonds  qui  le  fait  res- 
sortir presque  svelte  et  élégant. 

Rien  ne  devait  manquer  à  cette  belle  soirée  d'Opéra,  puisqu'elle 
s'est  achevée  par  le  ballet  des  Nayades,  qui  nous  a  montré  ■'!«  Du- 
vernay.  C'est  que  cette  jeune  fille  ne  relève  pas  seulement  du 
mérite  de  sa  jolie  figure  :  il  y  a  dans  sa  danse  une  grâce  facile,  une 
douce  nonchalance,  une  langueur,  une  morbidesse,  qui  lui  font  un 
talent  tout-à-fait  distingué  et  à  part.  M1'1"  Uuvernay  est  peut-être 
la  seule  qui  ait  pu  aborder  impunément  les  rôles  de  M'Ie  Taglioni. 
Et  pourquoi?  Parce  qu'elle  les  a  su  jouer  selon  sa  manière,  sans 
prétendre  être  la  sylphide  elle-même,  comme  l'ont  vainement  tenté 
MI>e  Julia  et  Mme  Taglioni.  Aussi  W&  Duvcrnay  grandit-elle  cha- 
que jour  à  l'Opéra;  chaque  jour  le  nombre  de  ses  partisans  s'y  gros- 
sit et  s'y  fortifie.  Je  ne  répondrais  pas  que  l'hiver  prochain,  la  salle 
ne  se  partageât  en  deux  camps  bien  distincts  :  d'un  côte,  ce  seraient 
toujours  les  taglionùtes;  mais  de  l'autre,  ce  seraient  les  duvrrriis- 
tes,  qui  semblent  organiser  d'avance  une  formidable  coalition  au 
profit  de  leur  élue  Quelle  sera  l'issue  de  cette  scission  ?  Dieu  le 
sait;  mais  il  y  aura  toujours  bien  des  gants  jaunes  déchirés  de 
part  et  d'autre  dans  les  bravos  de  la  lutte. 

—  L'Académie-Française  y  met  de  l'entêtement.  Elle  persiste  à 
*c  produire  sur  la  scèn?  et  à  nous  donner  des  représentations  so- 
9 


282  REVTJB    DE    PARIS. 

*ennelles.  Il  faut  être  juste,  si  les  curieux  lui  manquent,  ce  n'est  pas 
sa  faute. 

Il  y  a  quelques  années  de  cela  ,  voyant  qne  sa  littérature  avait 
lassé  ses  plus  intrépides  habitués,  et  que  personne  ne  voulait  plus 
même  dormir  à  ses  lectures,  l'Académie  s'avisa  ,  pour  se  refaire  un 
public,  de  varier  son  spectacle  et  déjouer  la  comédie  enl'bonneur 
de  la  vertu.  Le  procédé  fit  d'abord  merveille.  Les  gens  de  belle  hu- 
meur qui  ne  trouvaient  plus  qu'à  pleurer  au  Théâtre-Français  vin- 
rent en  foule  rire  à  l'Institut.  N'était-ce  pas  vraiment  raison  ?  Un 
concours  de  vertu!  La  bouffonnerie  était  exquise.  Le  concourt 
d'éloquence  n'était  rien  auprès. 

Mais  toute  plaisanterie,  si  fine  et  ingénieuse  qu'elle  soit,  perd 
étrangement  à  se  perpétuer.  Or,  comme  c'est  maintenant  chaque  an- 
née toujours  la  même  vertu-vaudeville  que  nous  joue  l'Académie, 
il  n'est  pas  jusqu'aux  rieurs  qui  ne  se  soient  fatigués  du  spectacle, 
et  c'est  plus  que  jamais  dans  le  désert  que  messieurs  les  quarante 
répandent  les  fleurs  de  leur  rhétorique. 

Vous  eussiez  donc  compté  vite  sur  vos  doigts  le  nombre  des  as- 
sistans  qui  peuplaient,  le  samedi  9  de  ce  mois,  les  bancs  de  la  salle 
des  Quatre-Nations. 

La  séance  a  commencé  par  un  rapport  de  M.  Arnault,  le  secré- 
taire perpétuel,  sur  le  prix  d'éloquence,  dont  le  sujet  était  l'éloge 
historique  de  M.  de  Monthyon,  et  qui  avait  été  décerné  à  M.  Feu- 
gères,  professeur  au  collège  Henri  IV.  M.  Tissot  a  lu  ensuite  le  dis- 
cours de  ce  lauréat, 

Et  la  pièce  couronnée  et  le  rapport  de  M.  Arnault  étaient  de 
même  style  et  de  même  force.  On  a  trouvé  tout  simple  que  l'Acadé- 
mie adjugeât  son  prix  d'éloquence  à  un  morceau  qui  reproduisait, 
à  s'y  méprendre  ,  la  phraséologie  maussade  et  décolorée  de  son  se- 
crétaire perpétuel. 

En  ce  qui  est  du  concours  à  propos  du  courage  civil ,  il  faut 
vraiment  que  l'Académie  soit  bien  exigeante  et  bien  difficile,  puis- 
que voici  quatre  ans  qu'elle  se  refuse  obstinément  à  couronner  au- 
cune des  pièces  qui  lui  sont  envoyées  sur  ce  sujet.  Les  choses 
vont  même  de  mal  en  pis.  En  1831,  en  1832  et  en  1833,  l'Acadé- 
mie avait  au  moins  décerné  ,  comme  encouragement ,  à  quelques- 
uns,  des  mentions  honorables,  et  très-honorables.  Mais  cette  année 
plus  de  mentions  seulement.  L' Académie  s'impatienta  au  contraire} 
ejle  somme  les  génies  de  l'épvquc  de  laisser  leurs  travaux  produc- 


RF.VUF.    DP    PAÎtlS.  288 

tifs  pour  venir  se  disputer  son  prix  qu'elle  [.rt'lcnd  fécond  en 
gloire.  En  rérité,  l'Académie  a  par  trop  de  fatuité  naïve!  K « t -il 
donc  besoin  de  vous  le  dire,  messieurs  de  l'Institut? Qui  veut  main- 
tenant de  cette  gloire  que  vous  offrez,  si  ce  n'est  quoique»  profes- 
seurs de  sixième  ,  quelques  répétiteurs  de  collège  ?  Vous  le  TOyet 
bien.  M.  I5ignan  lui-même  y  a  renoncé.  M.  IJignan  fait  fi  de  vos 
palmes!  Croyez-moi,  si  la  gloire  dont  vous  êtes  si  prodigues  vous 
embarrasse  trop,  donnez-la  au  rabais,  autrement  j'ai  grand'pcur 
qu'elle  ne  reste  à  votre  compte. 

Quant  à  la  vertu,  il  appert  qu'elle  se  produit  plus  commune  que 
la  gloire  à  l'institut.  Ce  ne  serait  plus  aujourd'hui  que  Bnitus 
s'écrierait  qu'elle  n'est  qu'un  nom.  L'Académie  n'a  pas  trouvé  cette 
année  moins  de  dix-sept  vertus  à  rémunérer.  Mais  comme  l'a  si 
bien  dit  Racine,  qui  fut  académicien  aussi  de  son  temps,  la  vertu 
a  ses  degrés.  Il  y  a  vertus  et  vertus.  Il  a  de  grossesvertus,  de  moyen- 
nes vertus  et  de  petites  vertus.  L'Académie  ne  confond  pas  les 
unes  avec  les  autres  ;  elle  y  met  du  discernement.  Elle  a  un  tamis 
qui  lui  sert  à  les  bluter,  et  un  tarif  pour  fixer  leur  valeur.  Donc, 
cette  fois,  son  dépouillement  fait,  elle  a  trouvé  d'abord  une  grosse 
vertu  qu'elle  a  estimée  3,000  francs  ,  ci 3,000     f. 

Puis  ,  deux  vertus  un  peu  moindres  ,  mais  de  force 
égale,  taxées  à  a,5oo  francs  chacune,  les  deux  5,ooo 
francs;  ci 5,ooo 

Ensuite  trois  vertus  moyennes,  au  prix  de  1,000  fr. 
chacune,  les  trois,    3,ooo  francs  :  ci 3,ooo 

Enfin,  onze  petites  vertus  ,  évaluées  chacune  à  6oo 
francs,  toutes  les  onze  faisant  6,6oo  francs;  ci.  6,6oo 

Total  général  du  prix  des  vertus  .  17,600  francs;  ci.    17,600  f. 

Ainsi,  en  comptant  les  plus  menues  vertus  ,  celles  de  600  francs 
(  il  n'y  en  a  pas  au-dessous  )  ,  l'Académie  a  dépensé  pour  17,600 
francs  de  vertu.  C  est  beaucoup  d'argent;  mais  c'est  beaucoup  de 
vertu  aussi.  Je  ne  savais  pas  l'Académie  si  riche,  ni  la  Erance  s; 
vertueuse. 

Mais,  je  le  cTains  vraiment ,  l'Académie  se  sera  ruinée  cette  an- 
née. Croirifz-vous  qu'elle  a  employé,  en  outre,  qo, 000  francs  à 
une  distribution  de  prix  et  de  médailles  aux  auteurs  des  ouvrages 
littéraires  les  plus  utiles  aux  mœurs?   Ma  foi,  je   ne    m'étonne. 


284  R.EVCE    DE    PARIS. 

plus  que  la  vertu  se  propage  comme  elle  fait  i  présent.  Si  l'Acadé- 
mie paie  si  bien  nos  professeurs  de  bonnes  mœurs,  comment  ne 
profiterions-nous  pas  à  leur  école,  et  ne  serions  nous  pas  aTant 
peu  vertueux  tous  tant  que  nous  sommes?  Vous  verrez  ,  mon  cber 
lecteur,  que  vous  comme  moi,  comme  tout  le  monde,  vous  rem- 
porterez incessamment  votre  p<  tit  prix  de  vertu. 

Je  ne  vous  parlerai  pas  de  la  plupart  de  ces  ouvrages  couronnés 
que  je  ne  connais  point  ,  et  qui ,  je  n'en  doute  pas  ,  sont  d  une 
haute  et  puissante  moralité  ;  mais  voici  ,  par  exemple  ,  les  Ettdes  , 
de  M.  Onésime  Leroy,  sur  la  personne  et  les  écbitsde  Dacis ,  qui 
ont  obtenu  5. 000  francs  des  largesses  de  l'Académie.  Direi-vout 
que  ce  livre,  tout  pauvrement  écrit  et  niaisement  pensé  qu'il  est  , 
n'est  pas  éminemment  utile  aux  mœurs  ,  lorsque  vous  yliseï  a  cha- 
que page  que  M.  Arnault  est  un  grand  écrivain,  M.  Casimir  Dela- 
vigne  un  grand  poète,  M.  Tissot  un  grand  professeur,  M.  Ville- 
main  un  grand  historien  et  un  grand  critique;  enfin,  que  toute 
l'Académie  est  grande!  Quoi  de  plu»  utile  aux  mœurs? 

Et  puis  ,  vous  vovez  encore  dans  ce  livre  que  M.  Onésime  Leroy 
ayant ,  après  la  mort  de  Del  lie  ,  détaché  quelques  fra^m-.-ns  de  l'é- 
piderme  de  ce  grand  poète,  s'en  servit  pour  faire  relier  un  exem- 
plaire de  sa  traduction  des  Glorgiques.  Ceci  n'est-il  pas  encore 
singulièrement  utile  aux  mœur<  ? 

Moi ,  simple  que  je  suis  ,  si  j'eusse  été  appelé  à  prononcer  sur  le 
mérite  de  l'ouvrage  de  M.  Onésime  Leroy ,  je  l'eusse  bonnement 
renvojé  au  jury  de  l'exposition  des  produits  de   l'industrie  natio- 
nale ,  afin  qu'il  lui  fût  délivré   un  brevet  d'invention  pour  cette 
étrange  reliure.  Mais  l'Académie  voit  les  choses  de  plus  haut.  Lne 
idée  si   neuve  et  si  originale  appelait  une  insigne  récompense  . 
Al.    Onésime  Leroy  a  bien,  en  effet,  rendu  aux  «sœurs  el    aux  let- 
tres un  immense  service.  Grâce  à  lui,    désormais  nous  aurons  des 
livres  reliés  avec  la  peau    de  leurs  auteurs  .  ce  à  quoi  nul  n  avait 
encore  songé  !  Merci  ,  M.   Onésime  Leroy!    Merci  aussi,  messieurs 
les  quarante,  qui  avez  mis  en  lumière  l'ingénieux  procerié  de  M.  One- 
•ime  Leroy'.  Que  s'il  m'était  donné   de  survivre  à  l'un  des   plus 
glorieux  d'entre  vous  ,  à  M.  Yienm-t .  l'un  de  vos  grands  poètes,  je 
m'inscris  d'avance ,  je  retiens  une  de  ses  oreilles  ,  une  seul*  ,  afin 
de  faire  relier  avec  elle  ses  œuvres  complète». 

M.  Nodier,  qui,  en   expiation  de  ses  vieux  péché»  de  lese-ec*- 
iime  .  subit  exemplairement  d'habitude  toute»  le»  »éanoe»  «k  TU- 


r.  F.VCR    DF.     PARIS. 

stitnt ,  n'assistait  point  à  celle  du  9.  Il  subirait  ,  assnre-t-on  .  en 
revanche,  une  attaque  de  choléra.  M.  Charles  Nodier  a  dû  Lien 
remercier  le  choléra. 

—  Le  Théâtre-Nautique  qui  trait  fait  récemment  si  ^rand  bruit 
des  débuts  de  sa  cascade  dans  Gbillioxc  Tell  r  t  de  ses  deux  cy- 
gne» dans  les  Ondines  ,  Tient  d'enrichir  sa  troupe  et  son  réper- 
toire d'un  nouvel  onvrageetde  nouveaux  sujets.  II  nous  a  montré, 
dans  le  ballet  de  Uouinson,  sa  flotte,  son  océan  complet,  et  le 
surplus  de  sa  ménagerie.  La  partie  animale  de  cette  exhibition  con- 
siste en  une  chèvre  ,  deux  singes,  un  chat ,  un  perroquet  et  un  sa- 
vant. Le  savant  se  laisse  chrir  à  la  mer  et  t  perd  sa  perruque.  Les 
autres  animaux  se  balancent  d'abord  aux  lianes  d'une  forêt  vierge, 
font  force  culbutes  et  tours  d'adresse,  puis  formant  ensemble  avec 
le  savant  des  groupes  aussi  gracieux  que  pittoresques.  Je  nesaissi 
le  Théâtre-Nautique  nous  tient  encore  en  réserve  beaucoup  de 
surprises  de  celle  qnalité  ;  mais  ,  quant  a  moi ,  je  me  déclare  satis- 
fait ,  et  au-d-la,  de  ces  échantillons  maritimes,  et  certes ,  j'aurai 
bien  du  malheur  si  je  me  laisse  prendre  une  autre  fois  aux  mysti- 
fications du  drame  aquatique.  l.  l. 

—    3  4    AOUT.    — 

Après  les  prix  d'éloquence  *?t  de  \erlu  de  l'Académie  ,  sont  ve- 
nus ,  la  scmaiii"  dernière,  le  prix  d'honneur  et  autres  de  l'Uni- 
versité. 

Vraiment  je  n'ai  nulle  objection  contre  l'innocence  de  ces 
1  rix  d'honneur,  dont  il  est  fait  si  grand  bruit  pendant  tout  un 
jonr  de  l'ann  :e.  Mais  il  m'est  avis  qu'il  convient  de  plaindre  , 
plutôt  que  d'envier ,  ceux  qui  les  remportent.  Il  n'est  pas  que  vous 
n'en  ayex  heurté  quelques-uns  ,  de  par  le  monde.  A  ceux-là  convt*  - 
nez-en  ,  leur  gloire  de  collège  n'a  guère  poitc  bonheur  dans  la  vie. 
Sur  la  foi  de  leurs  professeurs  de  rhétorique,  ces  pauvres  Uoxéatl 
s'étaient  jugé  tant  de  ,;énie  ,  qu'aucun  bttl  .  si  liant  qu'il  fût  , 
n'avait  semblé  inaccessible  à  leurs  ambitions.  Où  les  a  menés  U 
plupart  cette  confiance  sans  limites  en  eux-mêmes.  Les  plus  chan- 
ceux ae  sont  trouvés  à  trente  ans  maîtres  des  requêtes  ,  ou  cliefa  de 
quelque  division  de  ministère.  C'est  la  qu'ont  abouti  ces  grands 
hommes  de  lycées.  Comme  ils  sont  mécontens  du  siècle  aussi  ! 
Le  siècle  le    a   méconnus!  Us  ne  lui  pardonnent  pas  do  s'être  dé- 


"286  REVUE    DE    PARIS. 

barrasse  de  leur  pédantisme  de  classe  ,  en  les  amortissant  au  fond 
d'un  bureau!  Pauvres  lauréats  ,  sans  leur  prix  d'honneur,  ils 
eussent  été  peut-être  des  notaires  parfaitement  heureux  ! 

La  distribution  des  prix  du  concours  général,  faut-il  le  dire? 
a  été  identiquement  cette  année  ce  qu'elle  est  depuis  qu'il  y  a  un 
concours  général.  Le  discours    latin  a  tenu  bon.  Le  discours  latin 
n'en  veut  pas  démordre.  Pour  se  maintenir ,  il  prétend  que  cette 
solennité  scolaire  et  la    seule   occasion  qu'il  ait   de  mitrailler, 
deux  heures  durant,  sous  ses  périodes  cicéroniennes  ,  tout  un  au- 
ditoire déjeunes  femmes  sans  défense.  C'est  là  le  grand  argument 
du  discours  latin .  Il  n'est  pas  généreux;  mais  il  est  bien  au  moins,  vous 
n'en  disconviendrez  pas,  de  la  bonne  vieille  logique  universitaire. 
Parmi  les  hautes  notabilités  littéraires,  politiques  et  scientifiques 
qui  honoraient  l'assemblée  de  leur  présence,  on  a  distingué  sur- 
tout M.  Cousin  ,  le  pair  de  France,  au  costume  plus  que  négligé  , 
qui  le  faisait  ressortir  tout  dioyêniquement,  au  milieu  des  riches 
manteaux  d'hermine  de  ses  collègues,  messieurs  les  conseillers  de 
l'Université.  Cette  tenue  modfste  de  l'illustre  professeur  a  redou 
blé,  s'il  se  peut,  l'estime  qu'inspirait  déjà  son  honorable  carac- 
tère. N'est-ce  pis   à   ces  traits  que  l'on   reconnaît  le  sage?  Oh  ! 
M.  Cousin  est  bien  un  vrai  philosopha  !  Il  n'aime  les  places  que 
pour  elles-mêmes,  pour   leurs  appointemens,  mais  nullement  pour 
la  dépense  qu'elles  donnent  l'occasion  de  faire.   M.  Cousin  a  mis 
sous  ses  pieds  toutes  les   vanités  delà  parure;  il  voit  en  pitié  le 
luxe  des  vêtemens  et  la  propreté  elle-même.  Si  M.  Cousin  voulait, 
il  a  tant  de  sinécures,  que  rien  ne  lui  serait  plus  aisé  que  de  por- 
ter chaque  jour  de  l'année  un  costume  différent  en  l'honneur  de 
chacune  d'elles.  Mais  il  ne  veut  point  sacrifier  à  ses  grandeurs  m 
popularité.  Il  aime  mieux  aller  vêtu  de  même  que  lorsqu'il  n'était 
qu'un  simple  citoyen  comme  nous. 

—  Le  Constitutionnel  s'efforce,  à  ce  qu'il  semble,  de  protester  , 
au  moins  de  toute  sa  virilité  littéraire  ,  contre  la  qualification  dés- 
obligeante dont  l'a  récemment  gratifié  le  Journal  des  Dibvts. 

Avant  déjà,  comme  chacun  sait  .  depuis  long-temps  fait  justice 
de  tonte  la  nouvelle  école  et  de  tontes  nos  revues  littéraires,  c'est 
n  M.  le  professeur  Villcmain  que  le  Constitutionnel  vient  de  s'en 
prendre  maintenant.  M.  le  professeur  Villcmain  est  U  dernière  vic- 
time que  lb  Constitutionnel  ait  sacrifiée  sur  les  autels  de  ses  dieux 
classiques. 


RKVUE    DE    PARIS.  207 

Mais,  je  vous  le  demande,  qui  se  fût  attendu  jamais  à  ce  que  la 
réaction-constitutionnel  fut  poussée  à  ce  point,  que  M.  Villemain 
lui-même  dût  être  un  jour  traité  par  elle  de  barbare,  de  vandale, 
de  novateur;  M.  Villemain,  le  phrasier  circonspect,  le  rbéteur  ti- 
moré, l'habile  ouvrier  en  périodes;  M.  Villemain,  Fauteur  de  Las- 
caris  et  de  tant  d'autres  livres  harmonieusement  vides  d'idées? 

La  chose  est  pourtant  bien  ainsi.  C'est  la  semaine  dernière  que 
LE  Constitutionnel  en  a  voulu  finir  avec  M.  Yillcmain  et  son  style 
et  il  a  procédé  à  celte  immolation  fort  ingénieusement  et  d'une 
façon  toute  dramatique. 

Le  Voyage  aux  Étais-Unisct  dans  le  haut  et  le  bas  Canana}  du 
capitaine  Busit-JIall,  vient  de  paraître  en  i  vol.  in-i8,chez  H.  Du- 
mont  à  Bruxelles.  La  répularion  du  capitaine  nous  dispense  de 
faire  l'éloge  de  cet  ouvrage  qui  prendra  naturellement  sa  place 
dans  toutes  les  bibliothèques  à  côté  des  Mémoires  et  Voyages  qu'il 
a  publiés  il  y  a  moins  d'un  an  et  qui  ont  obtenu  un  succès  si  pro- 
digieux. 


TABLE  DES  MATIERES. 


Pergolèse,  par  M.  Paul  de  Musset 5 

Badea  et  Carlsruhe,  par  M'5  Trollope 25 

Constantinople.  par  M.  E.Barrault 49 

Goethe  ei  la  Famille  de  Cagliostro.  par  M.  Ph.  Chasles.  62 
L'Hôpital  des  fous  à  Païenne  (Metropolitan).     .     .     . 

Lessing,  par  M.  X.  Marinier 87 

Paysages  de  Provence,  par  M.  Fugène  Guinot.       .     .  107 

Les  Poètes  morts  avant  l'âge,  par  M.  Antoine  de  Latour.  1 19 

Le  Fils  du  Millionnaire,  par  Mm<"  Augustin  Thierry.     .  129 

Les  Bédouins  syriens  et  égyptiens  (  Travels  in  Syria).  173 

Machiavel  (  Ofr) .  par  M.  M.  Avenel 18* 

Rog.par  M.  Léon  Gozlan 205 

L'Ane  rasé,  par  don  Antonio  de  las  Fuentes.     .     .     .  245 
Dn  Spectacle  dans  un  Faui^uil ,  de  M.  Alfred  de  Mus- 
set ,  par  M   Louis  de  Maynard 260 

Chronique 174